LES FEMMES DE MURGER


BY LÉON BEAUVALLET & LEMERCIER DE NEUVILLE


16 Illustrations by EMILE BAYARD


Cover
 


 
TABLE DES MATIÈRES

 

Henry Murger
 
A Elles
 
Musette
 
Mimi

Marianne-Mariette

Chechina
 
Christine

Madame Olympe
 
Camille

Francine

Yvonnette

Claire

Adeline Protat

Marie

La Lizon

Hélèn
 
Rose



 


Henry Murger



HENRY MURGER

 
C'est avec une émotion véritable, c'est avec une tristesse profonde, que nous prenons la plume pour écrire l'histoire simple et courte d'Henry Miirger, qui lut notre ami.
 
Ceux qui le connaissaient, ses lecteurs mêmes, en apprenant son funèbre départ, ont senti en eux comme une corde qui se brisait. C'est que Mûrger était le chantre de la jeunesse! Sa vie semblait liée intimement au printemps et au premier amour. La mélancolie touchante de ses récits, jointe à la vivacité de son esprit, l'avait rendu sympathique à tous.
 
A peine sortis du collège, les jeunes gens ont tous avidement dévoré les pages tour à tour folles et lugubres de la vie de bohème, ce bréviaire des étudiants. Il y apprenait, le cher regretté, à aimer et à se guérir de l'amour, à souffrir en conservant sa gaieté, à lutter sans se décourager. Ce livre, c'est sa vie à lui, vie de travail et de courage, souvent de privations!. . . Mais quand le diable avait dévalisé son porte-monnaie, l'espérance était encore dans un coin.
 
Si Murger eût vécu, il eût été le bonhomme Jadis, ce type de la vieillesse jeune.
 
C'est à Paris, en 1822, que Henry Mûrger est venu au monde. Il est né le 24 mars, avec le printemps... c'est en hiver qu'il est mort, alors que l'arbre n'a plus de feuilles, alors que la terre n'a plus de fleurs.
 
Sa famille était originaire de Savoie, disent certains biographes. Selon d'autres elle était d'origine allemande.
 
Son père était concierge. Mûrger le disait à qui voulait l'entendre. Rue des Ïrois-Frères, le père Mûrger installa un petit atelier de tailleur.
 
Il confectionna lui-même le premier vêtement sérieux de son fils devenu jeune homme: c'était une grande redingote d'étoffe jaunâtre, à longs poils. Le bonhomme avait fabriqué cet accoutrement singulier avec une vieille houppelande à lui.
 
Quand le jeune Henry eut endossé le chef-d'œuvre paternel, le vieillard tomba dans un ravissement profond:
 
— « Tu es beau comme un astre! » dit-il à son fils.
 
— « Comme un astre? répéta ce dernier en caressant les longs poils de sa redingote, vous voulez dire comme deux astres, mon père, la grande et la petite ourse!
 
Au premier étage de cette maison de la rue des Trois-Frères, dont la famille Mûrger habitait le rez-de-chaussée, logèrent successivement Garcia, Lablache et Baroilhet.
 
La Malibran, fille de Garcia, prit souvent dans ses bras le petit Henry; elle lui apprit des chansons, et, si Dieu ne s'en était chargé déjà, peut-être eût-elle fait germer dans son Ame le grain de poésie dont nous récoltons la riche gerbe depuis quinze ans.
 
Une autre femme entoura de soins l'enfance du poëte. Nous eussions dû a nommer d'abord. Cette femme, c'était sa mère: sa mère, simple et bonne, qui l'aimait tant, qui avait eu tant de peine à le conserver à la vie, — car l'enfant était chétif. — et qui, dans sa pieuse superstition, l'avait voué au bleu, aux pieds de la Vierge.
 
Ainsi, des femmes avaient guidé ses premiers pas, dirigé ses premières années; il leur dut l'exquise sensibilité de son cœur et la délicatesse de ses impressions.
 
Par la suite, ce furent aussi dos femmes qui influèrent sur tous les actes de sa vie; une feuune encore assista à ses derniers moments.
 
Jusqu'à l'âge de treize ans, c'est-à-dire jusqu'en 1830, Henry Mùrger suivit les classes de l'école communale. Il savait suffisamment l'orthographe et passablement l'écriture: un jugea que son éducation était terminée et on le fit entrer, en qualité de petit clerc, chez un avoué.
 
Trois ans plus tard, en 1838, grâce à M. de Jouy, l'académicien, lequel demeurait dans la maison voisine de celle des Murger, Henry entra comme secrétaire chez un grand seigneur russe. Cet emploi, simple sinécure au reste, lui valut, jusqu'en 1848, quarante francs par mois. Avec cela il était malaisé d'avoir son livret à la caisse d'épargnes. Aussi Murger souhaita-t-il bien souvent que les mois n'eussent que vingt-quatre heures.
 
Un jour, entre autres, il lui restait, en tout et pour tout, dix centimes en poche. Il lui fallait cependant déjeuner et faire cirer ses souliers. Cette dernière opération surtout était indispensable, car il avait à se présenter au Corsaire-Satan où il briguait la faveur d'être, en compagnie de Théodore de Banville et autres, un des petits crétins du père Lepoitevin Saint-Alme. Ou sait que Lepoitevin appelait ainsi ses jeunes rédacteurs.
 
Murger n'hésite pas. Il sacrifie son déjeuner à sa tenue, et pose héroïquement son pied sur la sellette.
 
Mais, à peine le premier soulier est-il ciré, qu'un nuage assombrit le ciel et que la pluie se met à tomber.
 
— «Pas de folies!» dit Mûrger. Et là-dessus il donne un simple sou au décrotteur et s'éloigne sans faire cirer l'autre pied.
 
En même temps qu'au Corsaire, Mûrger fit ses débuts à l'Artiste, que dirigeait Arsène Houssaye. Le blond directeur reçut le jeune poëte à bras ouverts. Mais le nom du débutant, tel qu'il était écrit sur son acte de naissance, sembla peu séduisant à Aisi-ne Houssaye comme coup d'œil typographique. Si bien que, pour ûlre agréable à son nouveau chef de file, le futur auteur du J'atjft latin consentit à transformer Vi trop simple de Ilcnrî en un y magnifique cl à couronner Vu de Mûrger d'un majestueux tréma.
 
Si la signature de notre héros s'était quelque peu enrichie, sa bourse n'en était pas moins vide. Il habitait cependant un assez joli logement rue Notre-Dame de Lorette, et tous les mercredis, il donnait de petites soirées fantaisistes, où la dame de pique jouait toujours le principal rôle. Vous dire les étranges parties de lansquenet qui eurent lieu sous ces lambris peu dorés est chose impossible.
 
Pour en arriver à donner ces petites fêtes dans son Baden-Baden, Mürger faisait forcément quelques légères dépenses; à la fin, il s'aperçut que ces fabuleux lansquenets ne lui avaient rapporté autre chose qu'une ribambelle de petites dettes plus criardes les unes que les autres. Si bien que, lorsqu'il voulait descendre au boulevard Montmartre, il était obligé de prendre par la barrière de Belleville, afin d'éviter les endroits où l'on pavait, selon l'expression pittoresque des Buveurs d’eau.
 
Un jour, un créancier farouche voulut faire saisir le mobilier de notre héros. L’huissier et ses deux praticiens firent irruption dans la chambre du jeune débiteur.
 
— “Déjà!” s'écria ce dernier en riant. “Ce que c'est que de n'avoir pas de pendule, on ne sait jamais l'heure de l’échéance.”
 
Plus tard, il parvint à payer une grande partie de ses anciennes dettes, malheureusement il en fit de nouvelles.
 
— “J'ai arrosé mes créanciers, dit-il, ils repoussent!”
 
Mürger avait commencé par faire des vers. Il professait pour la rime une adoration exclusive. Champfleury fit tant et si bien, que notre poête se décida à écrire en prose.
 
Il publia enfin, dans le Corsaire, les Scènes de la vie de bohème Le succès fut colossal. Chaque feuilleton lui fut payé quinze francs. Le livre fut vendu cinq cents francs à un éditeur, qui en a tiré soixante et dix mille exemplaires!
 
Le livre de Mürger fut porté à la scène. Théodore Barrière en fit le drame remarquable que l’on sait.
 
A partir de cet instant, toutes les portes lui furent ouvertes.
 
Les revues, les journaux se disputèrent ses productions.
 
Il a publié successivement après les Scènes de la vie de bohème. — Scènes de la vie de jeunesse. — Le Pays latin. — Scènes de campagne. — Le Dernier rendezvous. — Propos de ville et propos de théâtre. — Le Roman de toutes les femmes. — Les Buveurs d'eau. — Les Vacances de Camille. — Le Sabot rouge. — Ballades et Fantaisies, — onze volumes seulement; le douzième, qui vient de paraître, est un volume de poésies intitulé les Nuits d'hiver. — En juin 1857, il a publié dans le Rabelais, la Nostalgie, scènes de la vie d'artiste. Nous n'en connaissons que la première partie.
 
Il laisse un roman commencé pour la Revue des Deux Mondes, qui a eu la primeur de presque tous ses ouvrages; — une nouvelle, le Bracelet de chanvre, destinée au Moniteur; et les Roueries de l'Ingénue, scènes de la vie de théâtre, dont la Presse vient de terminer la publication.
 
Mürger a peu travaillé pour le théâtre. Il ne pouvait assujettir son esprit à toutes les exigences, à toutes les conventions de la scène. Faire un plan était pour lui le comble des ennuis; aussi ne pouvait-il mener à bien une pièce, quelle qu'elle fût, sans l'aide d'un collaborateur.
 
Après la Vie de bohème, écrite en collaboration avec Théodore Barrière, il n'a fait jouer que deux petits actes, l'un au Théâtre-Français, le Bonhomme Jadis, en collaboration avec Michel Carré, l'autre au Palais Royal, le Serment d'Horace, avec Lambert Thiboust. Il laisse deux ou trois pièces inachevées et un drame, les Paysans, qui a dû être joué un peu partout, et qui se trouve, pour le quart d'heure, reçu en correction à la Gaîté!
 
Dans ses séances de collaboration, Jules de Prémarav l'a dit dans une lettre pleine de cœur adressée au Figaro, — Mürger se contentait d'être le plus charmant causeur du monde. Du moment qu'il était forcé de trouver quelque situation comique, quelque dramatique péripétie, il était certain à l'avance de ne rien trouver du tout. Alors, avec le plus beau sang-froid du monde, il tirait de son gousset une pièce de cinq francs, parfois un simple décime, et jetait la pièce en l'air. Si elle tombait face: « Il paraît que tu vas trouver ce que nous cherchons, » disait-il à son collaborateur. Et la séance continuait. Si, au contraire, la pièce tombait pile: «Nous travaillerons lundis ou un autre jour!» s'écriait-il. Et l'on se séparait.
 
Mürger avait le travail très-difficile. Charles Monselet l'a fort bien dit dans son excédent article du Monde illustré. Aussi, pour se mettre à la besogne, avait-il besoin, plus qu'aucun autre, de se monter la tête; et pour ce faire, il ne prenait la plume que la nuit, «au milieu d'une consommation de demi-tasses, dit E. de Mirecourt, à épouvanter l'ombre de Balzac.» Toujours pour se monter la tête, Mürger allumait tout ce qu'il possédait chez lui de bougies: six, huit. Plaçant ensuite sur sa table dix feuilles de papier blanc, l'une à côté de l'autre, il écrivait la même phrase de dix façons différentes. Alors il choisissait parmi ces mêmes phrases celle qui lui semblait la mieux réussie comme style et comme idée. Parfois, cependant, il ne savait laquelle adopter, et le sort décidait. Pile ou face, cétait son éternelle ressource dans toutes les circonstances de sa vie.
 
Talent charmant, excellent cœur, esprit d'élite, il a poétisé toutes les choses qu'il a touchées! Il est peut-être le dernier de sa génération qui, en racontant une fable, ait su faire pleurer une femme et émouvoir un homme.
 
Mürger aimait à dépeindre la mort, la mort douce surtout. Il endormait ses héroïnes, il les drapait dans le linceul; il leur donnait le baiser d'adieu, et faisait une statue qu'on pouvait contempler sans effroi et dont on aimait à se souvenir: ainsi, Mimi et Francine de La Vie de Bohème.
 
Parfois, cependant, il décrivait des morts terribles, conuue la mort de la Lizon dans le Sabot Rouge; des maladies poignantes, comme dans le Stabal Mater; des enterrements, comme dans la Biographie d'un Inconnu.
 
A côté de cette sensibilité exquise qui poussait le poëte à montrer les misères humaines en les adoucissant pour ainsi dire avec son cœur et son style charmant, il avait des élans de gaieté, d'esprit et d'humour qui partaient comme des fusées et éclataient en gerbes étincelantes. . Nul enfin, mieux que lui, ne savait faire un mol, et — contrairement à ceux qui ont celte faculté, -— jamais Mürger ne fit un mot méchant.
 
Au mois d'août 1858, Mürger reçut du ministre d'État la croix de la Légion d'honneur. “Le ministre est charmant,” disait-il; “il sait que je suis chasseur, cl il me décore la veille de la chasse.”
 
Mürger reçut la croix avec une joie véritable. Il la désirait depuis longtemps, et il avait raison, puisqu'il la méritait. Presque tous ses confrères le félicitèrent chaudement et sincèrement sur sa nomination. Les autres n'y tirent pas seulement attention; il leur semblait, à ceux-là, que Mürger portail le ruban rouge depuis dix ans.
 
Quand cette distinction lui arriva, elle ne lui donna pas la morgue du parvenu, l'impertinence de l’impuissant: il resta toujours franc, toujours bon, toujours Mürger.
 
Peu de temps après sa nomination, il fut invité à un bal du ministre de l'instruction publique. Le soir, il se disposait à s'y rendre, lorsqu'il s'aperçut que son ruban était tellement usé et passé, qu'il ne pouvait décemment le mettre.
 
— «Achètes-en un autre,» lui dit un de ses amis. — «Eh! mon cher, un ruban rouge coûte dix sous.» — «Eh bien?» — «Eh bien! pour avoir dix sous dans ma poche, il me manque... juste cinquante centimes!»
 
L'ami acheta un ruban neuf à Mürger, et le nouveau chevalier put aller au bal.
 
Ce détail peint bien Mürger: «le poëte de la pauvreté,» comme a dit P. de Saint-Victor. «Elle s'était emparée de toute sa jeunesse, ajoute le critique de la Presse; il avait fini par l'accepter avec une résignation mélancolique et moqueuse. La pauvreté devint bientôt sa muse; c'est d'elle qu'il tient ce rire mouillé de larmes qui est la physionomie de son talent.»
 
Au même bal, un écrivain, fraîchement décoré d'un ordre étranger accosta Mürger en disant:
 
— «Nous voilà décorés tous les deux! »
 
— «Oui, répliqua Mûrger en approchant son ruban écarlate du ruban jaune et bleu de son interlocuteur, mais ce n'est pas le même rouge.»
 
Mürger ne travaillait pas assidûment: — «Il y a des années où l'on n'est pas en train,» disait-il.
 
Du reste, il n'était pas ambitieux:
 
«A quoi bon me lever matin? Je sais bien qu'avec un peu plus de peine j'arriverais à être reconnu pour un dieu en habit noir. Mais qu'est-ce que cela? Et d'ailleurs n'a-t-on pas dit avec raison que les dieux ne sont plus que des hommes quand ils sont amoureux. Or, je suis toujours amoureux!»
 
Cependant, dans les dernières années de sa vie, il parlait souvent de l'Académie. C'était une de ses constantes préoccupations. Et il en arrivait parfois, le croirait-on, à regretter d'avoir fait sa Vie de Bohème. «Diable de livre! disait-il alors, c'est lui qui m'empêchera de passer le pont des Arts!»
 
Et Mürger disait vrai. Pour avoir écrit la Vie de Bohème, il a souvent été pris pour un paresseux à cheveux longs, à toilettes sordides et à mœurs douteuses. Il y a des gens qui ne comprennent pas qu'on puisse traverser une rue boueuse sans se crotter et qui oublient qu'il y a des trottoirs dans le quartier latin.
 
Non, Mürger n'était pas un bohème : sa mise, sans être recherchée, était cette d'un homme connue il faut; ses manières étaient celles d'un homme du monde; sa conversation, toujours spirituelle, n'est jamais tombée dans la trivialité de l'argot artistique. Jamais il n'a dit un mot qui n'eût pu être entendu par les personnes les plus scrupuleuses. Son dictionnaire était celui de la bonne compagnie.
 
Presque toujours, il restait à Mariette, gentil petit village enfoui sous les grands arbres de la forcit de Fontainebleau. Il avait primitivement loué une petite chambre dans une auberge de l'endroit, auberge fameuse, illustrée par les peintres les plus célèbres de notre époque.
 
Mais plus tard, Mürger voulut se passer la fantaisie de devenir propriétaire. Et, non sans peine, il parvint à se faire bâtir une maisonnette, très-humble et très-modeste, en vérité, mais qu'il aimait à la folie.
 
Il vivait là en vrai chasseur. Nous devons dire que la chasse était pour lui une passion malheureuse: jamais, au grand jamais, il ne parvint à tuer le moindre perdreau ou le plus maigre lapin. Il était d'une maladresse rare, et puis il faisait des mots au gibier, et le gibier tenait à ne pas se faire tuer pour pouvoir les entendre.
 
«Les bécasses commencent à arriver, écrivait-il un jour à l'un de ses amis. “Our party has already killed three or four, but needless to say, these murders have not been on my hands. Even though they keep coming, there are still pheasants in our thicket. When you visit, I will introduce you to an old cock that I have respectfully failed to shoot five times. In fact, now that he knows me, he doesn’t even try to fly away when he sees me.”
 
Chassant un jour avec quelques camarades, il s'arrêta devant le verdoyant cimetière de Montigny: — «Si je meurs, dit-il en riant, mettez-moi là, vous me rencontrerez dans vos chasses et vous déposerez quelquefois sur ma tombe un perdreau d'honneur!»
 
Vers le mois de décembre 1860, il se sentit indisposé. «Soigne-toi,» lui dirent ses amis. — «Ma foi, non! répondit-il. Quand je suis malade, je traite mes maladies par l'indifférence, et je les guéris par le mépris.»
 
A cette époque, il avait beaucoup de travaux; il passa plusieurs nuits. Pour lutter contre le sommeil, il absorba des litres de café noir, et son indisposition augmenta.
 
Quinze jours avant sa mort, par un temps froid et brumeux, nous le rencontrâmes sur le boulevard.
 
«Je me sens tout malade, nous dit-il. Et puis j'ai, depuis quelques jours, à la lèvre, un petit bobo qui m’agace énormément.» En effet, à sa lèvre supérieure, nous remarquâmes un bouton ou plutôt une tache noire d'un effet singulier.
 
— «C'est de l'échauffement,» dit-il; et il nous quitta en ajoutant : — «Quelle bête d'époque que l'hiver, le soleil lui-même a l'air d'avoir le nez rouge.»
 
Le soir de ce jour-là, il dînait avec quelques amis; après le repas, on voulut le retenir, mais il s'excusa.
 
— Non, dit-il, je suis fatigué; je me sens mal à l'aise; je vais me coucher. Il alla se coucher pour ne plus se relever.
 
Le lendemain, une douleur aiguë le réveilla en sursaut. Il sentit dans la jambe gauche comme un nerf qui se roidissait d'une façon inusitée et se brisait ensuite en engourdissant totalement le membre.
 
— Bon, dit-il, j'ai la goutte; je ne pourrai plus chasser. Qu'est-ce que tu penseras de moi, mon pauvre Ramoneau?
 
Ramoneau était son chien, et Mürger affectionnait beaucoup cet innocent complice de ses chasses inoffensives.
 
Les amis de Mürger vinrent le voir et envoyèrent chercher un médecin.
 
Le docteur Piogey constata une artérite qui devait rapidement déterminer «la mortification du membre.» Mürger ignorait cette terrible sentence; il avait des craintes vagues en voyant ses confrères, ses amis, ses camarades se succéder sans interruption auprès de son lit. Il savait bien qu'il était aimé, mais il ne se doutait pas encore de la gravité de sa maladie, et ces marques de sympathie pour une indisposition qu'il croyait légère lui causaient une satisfaction infinie.
 
La maladie empira, il y eut une consultation de médecins.
 
Quelle terrible séance fut celle-là!
 
Les gens de l'art qui se consultent sur la vie ou la mort d'un inconnu, n'ont point d'émotion et remplissent leur mandat avec calme. Il n'ont aucune douleur à étouffer; aucune affection ne les émeut. Us sont les représentants de la science et, comme elle, implacables et logiques.
 
Mais quand la médecine vient s'asseoir au chevet d'un homme célèbre, d'un homme aimé, d'un grand talent et d'un grand cœur; quand ces hautes intelligences vont mesurer les heures à ce charmant esprit; quand d'une décision, lentement prise, va dépendre la conservation ou la perte d'un homme estimé et d'un nom connu de tous, il n'y a plus de sujet, il n'y a plus de savant, il n'y a plus que des sympathies!
 
Hélas! à l'issue de cette triste consultation, les médecins, les premiers, ont pleuré Henry Mürger!
 
C'était la fin! la fin inexorable! Et quelle fin! Rien ne la faisait présumer; les souffrances du passé avaient été réparées par le bien-être du présent. Aucune maladie antérieure n'avait laissé de traces sur ce corps sain et robuste; mais la vie de l'homme est comptée, et Mürger l'a dit lui-même: «La jeunesse n'a qu'un temps!» Or la jeunesse c'était lui, c'était tout son cœur, c'était toute sa vie! il devait mourir au moment où elle allait se passer.
 
Mürger venait de s'installer rue Neuve des Martyrs, no 16. Il habitait un appartement dans lequel le locataire précédent était mort. Cette triste analogie ne le frappa point.
 
Comme son logement était trop petit, et que les soins qu'il fallait lui donner étaient multiples, on résolut de le faire transporter à la maison Dubois. Il ne voulut pas y entrer un vendredi.
 
Pendant le trajet de la rue Neuve-des-Martyrs cà la maison Dubois, le samedi matin, il demanda qu'on le conduisît tout d'abord à la cliapelle.
 
— «Ça me portera bonheur, dit-il en souriant; je crois que Dieu est encore plus fort que les médecins.»
 
Il n'était pas pieux, mais il avait la foi!
 
Il occupa dans la maison Dubois la chambre no 14.
 
— «Numéro quatorze, murmura-t-il, c'est aussi au lit quatorze qu'est mort mon pauvre Jacques!»
 
Jacques D..., le sculpteur, est, comme l'on sait, le principal personnage du Manchon de Francine, — une histoire vraie.
 
Mürger avait connu Jacques D... à l'hôpital Saint-Louis, où une terrible maladie le tint lui-même cloué pendant une année entière.
 
Mürger suait du sang. Chaque matin, sur la blancheur du drap, il voyait avec effroi l'effigie rougeâtre de son corps.
 
Lorsque, durant quelques secondes, il laissait pendre sa main hors du lit, il se formait au bout de chaque doigt une gouttelette de sang.
 
On attribua cette maladie étrange à l'abus que Mürger avait fait du café noir.
 
En se retrouvant dans une chambre d'hopital, la pensée de ce mal atroce lui revint forcément à l'esprit en même temps que le souvenir de la mort de Jacques D.... Cependant ces idées funèbres s'effacèrent peu à peu de sa mémoire. Ses amis, du reste, s'efforcèrent de le distraire pour apaiser ses souffrances, qui étaient horribles.
 
Paul d'Hormoys, un jeune littérateur du Monde illustré, ne le quitta pas d'une seconde, et assista jour par jour, nuit par nuit, à l'agonie effrayante de son pauvre ami.
 
Et cependant les médecins avaient déclaré que la maladie était contagieuse, et que le dévouement était devenu inutile.
 
A côté de lui, un des plus fins esprits de notre époque, Jules Noriac, passa aussi des heures navrantes.
 
C'est à lui que Mürger dit un jour, dans un moment de calme:
 
— «Louis Lurine est là-haut! si j'y allais, nous pourrions y faire un petit Figaro. Pourvu que Villemessant n'y vienne pas, — le bon Dieu nous enverrait un avertissement.»
 
— «Ah! mon pauvre ami, dit-il ensuite, en essayant de sourire, je suis si faible, si faible, qu'une mouche pourrait m'envoyer sans crainte deux témoins.»
 
Noriac l'assura que bientôt il entrerait en convalescence.
 
— «Oui, en convalescence de la vie! murmura Mürger.»
 
Cependant ses souffrances devenaient atroces. Dans certains moments il s’écriait: — «Que, je souffre, mon Dieu! Quand donc cela finira-t-il?»
 
On dut lui faire une incision à la jambe; — il ne la sentit pas. Le mal, — un mal horrible, la gangrene! — faisait des pas de géant; à mesure qu'il gagnait du terrain, Mürger s'écriait:
 
— «Oh! la vague! la vague!»
 
Tantôt, dans des moments de calme, il essayait de se rendre compte de sa position. — «Ai-je le délire?» demandait-il souvent.
 
Lambert Thiboust alla le voir. — «Ah! s'écria Mürger en l'apercevant, la vie! la vie! m'apportes-tu la vie?»
 
Paul Blaquiére, Nadar passèrent la nuit près de lui. Il reçut la visite de tous ses amis intimes. On entrait avec effroi, on sortait consterné.
 
Le ministre avait été prévenu de suite de la maladie du poète; M. Walewski s'empressa d'envoyer cinq cents francs pour faire face aux premières dépenses. La Société des gens de lettres voulut aussi lui venir en aide.
 
Ravel, qui avait créé le rôle principal du Serment d'Horace, était venu aussi et avait furtivement glissé un billet de cent francs dans le tiroir de la table de nuit. Quand on le trouva, Mürger dit:
 
— «Vous pouvez demander à Ravel l'auteur de cet acte-là, il ne le nommera pas »
 
Ravel l'aimait beaucoup, — «Si peu que je sois, disait-il, je tiens à deux grandes intelligences par un lien sacré: j'ai joué la première pièce de Feuillet et la dernière pièce de Mürger.»
 
M. Camille Doucet est allé lui serrer la main.
 
M. Rouland, ministre de l'instruction publique, faisait continuellement demander de ses nouvelles; — il l'aimait tout particulièrement.
 
Mais si nous ne pouvons désigner tous ceux qui l'ont visité, qui l'ont vu avant sa mort, du moins nous pouvons dire que tout le monde a été profondément touché en apprenant sa maladie. Combien de sympathies avaient cru devoir rester discrètes!
 
Enfin, le moment suprême arriva.
 
Le dimanche, il reçut l'extrème-onction; le lundi, à dix heures moins un quart du soir, il s'éteignit en murmurant...
 
Pas de musique!... pas de bruit!... pas de bohème!
 
Lorsque Gustave Planche mourut, ce fut Mürger qui fit l'article du Figaro; nous y remarquons cette phrase:
 
«Elle n'est pas heureuse depuis quelque temps, la Revue des Deux Mondes, le drapeau noir est souvent sur sa maison. Après Gérard de Nerval, de Musset; après de Musset, Planche...»
 
Hélas! après Planche, Henri Mürger.
 
Le jour de sa mort, il y avait un grand bal à l'Hôtel de ville. Un médecin vint dire, devant un groupe, que l'auteur de la Vie de bohème ne passerait pas la nuit. — «Mürger va mourir, dit une jeune femme que son danseur voulait entraîner, je ne danserai plus.»
 
Le jeudi, 31 janvier, à midi, une foule silencieuse se pressait dans la chapelle de la maison Dubois, trop petite pour contenir les nombreux amis du poète.
 
Dans la cour, un char simple, orné de l'initiale du défunt, attendait sa dépouille mortelle.
 
M. Walewski s'était chargé des funérailles.
 
A une heure, le char funèbre prit la route du cimetière. — Les cordons du char étaient tenus par MM. Édouard Thierry, le baron Taylor, Théodore Barrière et Dumanoir. Deux mille personnes composaient le convoi.
 
«Nommer ceux qui formaient le cortège, dit M. Théophile Gautier, ce serait faire le dénombrement complet de la littérature, des arts et de la critique. — M. Camille Doucet y représentait le ministre d'État; M. Rouland, ministre de l'instruction publique, avait envoyé son secrétaire, M. de Larozerie; MM. Sainte-Beuve, Ponsard et Jules Sandeau montraient par leur présence que l'Académie française n'ignorait pas le talent de l'auteur et en tenait compte. Le poète qui, vivant, n'eût pas cru à tant d'honneurs, s'en allait bien accompagné vers son dernier asile. Aussi une femme du peuple voyant de la chaussée passer l'interminable cortège, dit-elle: «C'est le convoi de quelque richard!»
 
«Beaucoup d'étudiants, se souvenant que Mürger avait chanté le Pays latin, suivaient mêlés aux gens de lettres et aux artistes.»
 
«Un temps sombre, un ciel estompé de brouillard, une terre détrempée ajoutaient à l'impression lugubre, et la nature, souvent ironique, semblait cette fois partager la tristesse des hommes. »
 
«En présence d'une foule muette et recueillie, groupée autour de la fosse ouverte, MM. Edouard Thierry, président de la Société des gens de lettres; Raymond Deslandes, de la commission des auteurs dramatiques; Auguste Vitu, du Constitutionnel, ont prononcé des discours où le talent et le caractère du mort étaient appréciés avec une vérité sympathique, ne sentant en rien les hyperboles de l'oraison funèbre.»
 
Dans le lointain, au milieu des tombes, des femmes voilées, vêtues de noir, étouffaient leurs sanglots et ne pouvaient dissimuler leurs larmes.
 
Le lendemain de ces tristes funérailles, le Figaro s'est hâté d'ouvrir une souscription pour élever un monument à la mémoire de Mürger. C'était une belle et bonne idée; et chacun voulut y participer. Une commission va décider quel sera le monument élevé à l'auteur de la Vie de bohème.
 
«Nous voudrions que son tombeau fût placé à Marlotte, dans ce joli site qui était sa résidence de prédilection. Nous voudrions que ce fût une pierre sans prétention, sans autre ornement que l'inscription funèbre, et qui serait surmontée du buste de Mürger.»
 
Telle est l'opinion du Figaro, telle est la nôtre.
 
Pauvre Mürger! c'est à Marlotte que s'éleva ta première maison, c'est à Marlotte que s'élèvera peut-être la dernière demeure.
 
Adieu, poète! adieu! Ta place restera longtemps vide au milieu de nous... Mais non! tes œuvres vivifient tes cendres, et nous serons morts depuis longtemps, que nos fils et nos petits-fils rediront ton histoire aux Musettes et aux Mimis de l'avenir.

 
— LÉON BEAUVALLET — Lemercier de Neuville



 
A ELLES. . . .
 
 
O jeunesse! ô vingtième année!
Il n'est plus, votre chantre aimé!
Dans sa redoutable tournée,
La pâle Mort l'a réclamé.
 
O vous qu'il aimait, jeunes filles,
Quittez vos amours d'aujourd'hui,
Grisettes, laissez vos aiguilles,
Nous allons vous parler de lui.
 
Et pour aider notre mémoire.
Tour à tour, d'un air ingénu,
Vous nous conterez votre histoire.
Vous toutes qui l'avez connu.
 
Allons, Musette, la première,
Viens, ma capricieuse enfant,
Nous chanter tes jours de misère
Avec Marcel qui t'aimait tant.
 
Viens, Mimi, brune à la peau blanche.
Nous dire comment l'amour naît.
Par un beau matin de dimanche.
Dans les buissons de Fontenay.
 
Et toi, Francine, aux mains glacées.
Aussi frêle qu'un arbrisseau,
Conte-nous tes amours passées
Avec Jacques, le Buveur d'eau.
 
Fais-nous frémir, ô toi, Christine!
Ange de la Fatalité!
Console-nous, douce Adeline,
Rose, apporte-nous ta gaîté!
 
CAMILLE, MARIETTE, HÉLÈNE,
Tendres cœurs, souvent éprouvés,
Cheveux d'or ou cheveux d'ébène,
Types charmants qu'il a rêvés,
 
Venez, venez, ô bien-aimées,
Printemps éternel dont les fleurs.
Nuit et jour, pleuvant embaumées
Sur le gazon vert de nos cœurs.
 
Vous toutes, filles de bohème.
Entendez-nous, — il faut venir
Manger, à ce festin suprême.
Le pain bénit du souvenir.
 
Comme un bouquet de fleurs champêtres.
Cueilli, par un matin de mai,
Dans les buissons et sous les hêtres.
Longtemps après est parfumé;
 
Comme le nid de l’hirondelle,
Vide au temps où l'on fait du feu.
Mélancoliquement rappelle
Le vert printemps et le ciel bleu;
 
Ainsi, ces douces causeries
Rappelleront le temps passé.
Où vous couriez dans les prairies
Avec le pauvre trépassé.
 
Hâtez-vous! Chantons le poëme
Des amours éclos à vingt ans.
Car la vie est courte en bohème.
Et la jeunesse n'a qu'un temps!
 


 
 
Musette 
 
 
MUSETTE
 
 (LA VIE DE BOHÈME)
 
 
Jeunesse! jeunesse! que me veux-tu? Je suis revenu de bien des illusions; ma tète est grisonnante, je connais tes refrains, tu ne m'apprendras rien de nouveau. Tu es jeune et belle! j'en ai connu d'aussi jeunes et d'aussi belles que toi. Tu as de l'esprit!... n'es-tu donc pas femme?... Tu es coquette!... c'est ton état! Tu es amoureuse!... eh bien, tu as raison, ma fille, nous sommes au printemps; il faut que la sève fasse ses frais. — Feuilles, femmes et fleurs, il cette époque, tout est amour!
 
Et l'homme qui suivait cette «Jeunesse» se trouvait enchaîné à ses pas par sa bottine immaculée, par son bas blanc dessinant merveilleusement bien sa jambe, par sa taille fine, sa toilette élégante, son chapeau coquet et son allure provocante.
 
Cinq minutes après, l'homme avait salué la jeune fille et...
 
Mais montons un étage, et nous les retrouverons tous les deux auprès d'une cheminée où se consume le dernier feu de la saison.
 
— Quel est votre nom? dit l'homme séduit.
 
— Cherchez, répondit la jeune fille, vous le connaissez bien, il rime avec noisette; — c'est un nom de printemps!
 
— Aidez-moi, dit l'homme; j'en connais tant de pécheresses, que je puis me tromper.
 
— Vous n'en connaissez aucune, cher ami, car vous auriez dû déjà me reconnaître. Je m'appelle Musette, et résume dans ma personnalité toutes ces capricieuses qui croquent avec la même volupté le pain sec et le savarin; qui trouvent qu'un louis d'or et une pièce de vingt sous ont la même valeur et la même durée; qui n'aiment pas les hommes d'après leur paletot, leur chaîne de montre et leurs favoris, car alors elles devraient aimer tous les premiers commis de tailleurs et les derniers commis d'agents de change; enfin, qui ont un petit joujou, appelé cœur, qu'elles font danser comme un bébé pendant tout le carnaval de leur jeunesse!
 
— Quoi, vous êtes Musette! la vraie Musette!
 
Cher ami, vous m'affligez! Musette est un type, une physionomie. La Vénus de Milo ne s'appelait pas Vénus. Je suis une des figures de notre époque. — Je ne calque pas le siècle passé. Qui m'eût donné cette science et ce courage? — Je me laisse aller au courant de la vie sur l'esquif de l'insouciance. — Je suis la comédienne de la ville, — avec cette différence: — c'est que mes scènes d'argent sont mieux traitées qu'au théâtre, et que mes scènes d'amour ont l'illogisme de la passion. Nulle mieux que moi n'a l'art de vider une bourse ou un cœur. — Je suis Musette, vous dis-je, et ma physionomie est immortelle; seulement, si le siècle se fait réaliste, je m'appellerai Jeanneton. Musette ou Jeanneton, je suis toujours «la muse de l'infidélité!»
 
— Je commence à comprendre; mais d'où sortez-vous?
 
— Ah! mon histoire! Soit! — Voyez-vous ce diamant qui reluit à mon doigt? — C'était d'abord un charbon; le temps en a fait une pierre fine. — Ainsi de moi: Je suis née dans une chaumière; c'est la campagne, le printemps et le bon Dieu qui m'ont donné ma santé et mes fraîches couleurs. Après cela, que vous dire? Ce n'est pas une chèvre qui m'a appris l'amour, n'est-ce pas? — Mon premier amant ne portait pas de souliers vernis? vous vous en doutez bien. — En suis-je devenue plus à plaindre? Non, mon Dieu! la vie est ce qu'on la fait, et je crois qu'on a un peu la main forcée. Je connais une de mes amies d'enfance qui est restée laide et vertueuse. Dieu a voulu que sa vertu fût sa seule beauté, et, pour l'honneur de notre village, il l'y a laissée. — Dans cent ans, on la canonisera. — Au fait, pourquoi vous dire tout cela? Me comprenez-vous seulement? Avez-vous lu Manon Lescant? je suis Manon. — Avez-vous lu la Vie de Bohème? je suis Musette!
 
— J'ai. lu Manon; mais les temps sont changés. Quant à la Vie de bohème. . .
 
— C'est trop jeune pour vous, n'est-ce pas? Eh bien, écoutez-moi; elle est courte et simple, cette histoire : c'est la mienne, c'est celle de ma voisine, celle de mes amies, celle de nous autres toutes qui aimons à aimer et à rire.
 
Musette avait vingt ans lorsqu'elle arriva à Paris. — On dit que les femmes mangent les héritages des jeunes gens; en revanche, je vous assure que les hommes gaspillent assez sottement le capital des jeunes filles! — Vingt ans! Combien ça vaut-il à la Bourse?
 
Enfin, n'importe, c'est ainsi, n'en parlons plus!
 
Et comme les valeurs nouvelles ne sont pas d'abord cotées par les plus gros capitalistes, de même Musette fit son stage à la Prime, dans le quartier latin.
 
Puisque vous ne connaissez pas la Vie de bohème, vous devez être d'une ignorance profonde au sujet du quartier Latin. Sachez donc que le quartier Latin est un petit coin de Paris où tout est jeune: les femmes, les hommes, les vins et les liqueurs. Les vieillards n'y sont pas admis. — Le cœur y essaye ses forces; l'esprit y déploie ses jeunes ailes. C'est le quartier de l'apprentissage en tout.
 
Musette y fit son entrée en chantant à pleine voix les rondes de son pays. Lorsque tous les étudiants connurent la débutante, ils lui donnèrent le surnom de Musette, qui lui resta. — Un beau matin, elle disparut. — Où donc était-elle allée? — Hélas! comme a dit Hugo, le grand poëte:
 
 
« Il n'est rien ici-bas qui ne trouve sa pente.
« Le fleuve jusqu'aux mers dans les plaines serpente;
L'abeille sait la fleur qui recèle le miel,
« Toute aile vers son but incessamment retombe:
« L'aigle vole au soleil, le vautour à la tombe,
« L'hirondelle au printemps et la prière au ciel! »
 
 
De même Musette, qui était à la fois abeille et hirondelle, s'était envolée vers le miel, qui est le plaisir, vers le printemps, qui est l'amour! Du quartier Latin, où l'on boit, elle était passée au quartier Bréda, où l'on mange. Mais, si elle y trouva le plaisir, vainement elle y chercha l'amour. Elle trouva des vieillards qui n'avaient plus de cœur, des jeunes fats qui n'en avaient pas encore; beaucoup de vanité, fort peu de charité; beaucoup de compliments, pas de douces paroles; de la corruption sans volupté et du libertinage sans amour. De sorte que Rodolphe, un de ses amis, la trouva un beau jour disposant, dans la cour de sa maison, ses meubles saisis par ses créanciers, et donnant un bal à la belle étoile.
 
Rodolphe était un poëte, il demanda la permission d'amener à cette soirée excentrique son ami Marcel, qui était peintre.
 
Le lendemain matin les huissiers vinrent enlever les meubles; Marcel, Rodolphe et Musette restèrent seuls.
 
La journée se passa à la campagne; Marcel fit sa cour à Musette, et le soir il lui donnait l’hospitalité.
 
Musette avait enfin trouvé ce qu'elle cherchait vainement depuis si longtemps. Cette affection sincère, désintéressée, illogique sans doute, mais douce, mais consolante, elle l'avait trouvée dans le cœur d'un peintre sans fortune, d'un bohème, comme elle jeune et beau: car c'était une fille qui aimait le luxe, il lui fallait des amoureux de première qualité.
 
Marcel lui avait apporté un pot de fleurs. — Nous nous aimerons tant que les fleurs vivront, avait-elle dit. — Et la nuit elle se levait sans bruit pour arroser la pauvre plante, car son amour était plus vivace encore.
 
Je ne sais si vous me comprenez bien, car je vous raconte une histoire d'amour et, de nos jours, ces histoires-là ressemblent beaucoup à des fables; cependant il faut vous résoudre à y croire, car elle est vraie.
 
Cet amour-là dura quelque temps; hélas! trop peu pour Marcel! One day, actually it was one night, he found himself to be like a widower! Un matin, une nuit plutôt, il se trouva veuf! Le divorce eut lieu au bal masqué de l'Opéra, dans l'espace d'une contredanse. Musette remonta de nouveau l'escalier de l'opulence: elle eut boudoir et coupé, et fit parler d'elle. A la Bourse, dans le monde diplomatique, son nom était à la mode, bien qu'elle n'eût pas été obligée, comme les ambitieuses d'aujourd'hui, de décrocher les lustres avec le bout de sa bottine. Quoique son nouvel amant, Alexis, méritât toute l'affection qu'elle lui refusait, Marcel possédait encore le cœur de la pécheresse; ce n'avait été qu'au pain sec et à la mansarde qu'elle avait fait des infidélités.

Un beau jour, le bohème, suivant une jolie jambe sur le boulevard, se décida à l'accoster, et fut bien étonné quand il vit que la jambe appartenait à Musette.
 
Et il advint de ceci que Musette et Marcel s'en revinrent bras dessus bras dessous, comme s'ils ne s'étaient jamais quittés. — Qu'est-ce que vous pensez de cela?
 
— Rien!
 
— Merci! vous trouvez tout naturel qu'on quitte un beau garçon qui vous donne logement, mobilier, nourriture, traitement et un coupé, pour aller s'enterrer dans le taudis d'un bohème? Allez, vous avez raison; je ne suis pas Musette, moi, car je n'hésiterais pas; mais, dans ce temps-là...
 
— On aimait encore...
 
— Vous l'avez dit! Il y avait dans le cœur un tas de petites rues par où l'amour se faufilait; aujourd'hui on l'a triangulé de boulevards, il ne peut plus se cacher, et dès qu'on le voit de loin, on se sauve! Du reste, ce nouvel accès amoureux ne put se soutenir faute d'aliments...
 
— Au pluriel?
 
— Au pluriel!
 
— Pauvre garçon!
 
— Garçon pauvre, s'il vous plaît! — Musette, qui gelait dans sa mansarde, trouvait de fort mauvais goût d'avoir le nez bleu quand, avec un peu de feu, il eût pu redevenir rose. N'ai-je pas dit qu'elle était hirondelle? Le premier froid devait la chasser. Elle sortit donc un beau jour en annonçant qu'elle allait visiter les magasins du quartier; mais il arriva que, machinalement, elle passa les ponts et trouva dans la Chaussée-d'Antin un gîte plus chaud et une table mieux servie.
 
Ce luxe dura un an,
 
Au bout de ce temps, Marcel, dans un jour d'opulence, essaya, par l'intermédiaire d'une amie, de ressusciter ce vieil amour. Musette fut docile à cet appel; elle envoya promener le vicomte Maurice, son dernier protecteur, et repassa de nouveau les ponts. Mais, — écoutez bien ceci, car c'est une bizarrerie du cœur féminin que ni vous ni moi ne pourrons expliquer. — En route, Musette monta chez Sidonie, l'amie officieuse. — On jouait au lansquenet. Musette y resta quelque temps, parla beaucoup de Marcel et partit... avec un jeune homme nommé Séraphin. Y comprenez-vous quelque chose?... — Non, pas vrai? — Ni moi non plus!

— Elle n'aimait plus Marcel.
 
— Allons donc! Cinq jours après, elle arrivait dans la mansarde du bohème et lui sautait au cou comme si de rien n'était...
 
— Et le lendemain?...
 
— Ah! ma foi, le sixième jour, le vicomte Maurice n'était plus seul.
 
— Ah çà! je pense que c'est bien fini cette fois, et que Musette ne passera plus les ponts?
 
— Non, mais Marcel les passa. Le temps des épreuves eut un terme; le bohème devint un peintre sérieux, la mansarde se changea en logement confortable, et les heures de paresse se transformèrent en heures de travail. Pour Musette, elle avait continué sa folle existence jusqu'au jour où elle s'était décidée à se marier.
 
— Se marier!
 
— Une chance, quoi! Le tuteur de son dernier amant, maître de poste je ne sais où, en était devenu amoureux; il lui proposa la mairie, Musette accepta à condition d'avoir encore huit jours de liberté.
 
— Pourquoi faire?
 
— For Marcel! Elle revit Marcel... mais ça ri était plus ça! Eh bien, écoutez-moi, monsieur, les Musettes sont rares aujourd'hui: il en est peu qui ont l'amour, quoique toutes aient l'insouciance; il en est peu qui se contentent, même pour un jour, de la pauvreté ; il leur faut le luxe; elles n'exigent pas même la fidélité ; elles vivent pour elles et... Mais, vous partez déjà?...
 
— Je vais chercher Musette!
 
— Ah! vous chercherez longtemps!... Musette est allée retrouver ses deux sœurs Bernerette et Mimi Pinson.




Mimi 
 
MIMI
 
(LA VIE DE BOHÈME)
 
 
Il était jadis, au pays de Bohème, une étrange fille qui avait nom Lucile, et que l'on appelait «Mimi,» on n'a jamais su pourquoi.
 
C'était une charmante créature que cette Mimi.

Frêle, délicate, pâle, elle avait de grands yeux bleus et de luxuriants cheveux bruns. Physiquement parlant, c'était un peu le type de la Mignon de Gœthe; mais, comme l'héroïne de Wilhem Meister, si la Mignon du quartier latin semblait éternellement regretter sa patrie et même aspirer au ciel, elle n'en pensait pas un traître mot.

Elle ne demandait pas à son «bien-aimé» s'il connaissait «le pays où les citronniers fleurissent;» non! Elle lui jetait gaiement à la face le gentil fredon de Ma mie Annette.
 
Quoi qu'il en fût, Rodolphe, qui était poëte, avait aimé Mimi à cause de ses allures poétiques.
 
A travers les brouillards de sa pipe, lorsqu'il la regardait allant et venant par la chambre, il lui semblait voir, s'agitant et se personnifiant pour lui seul, quelque douce ballade, quelque vaporeuse légende des pays du Nord.
 
Parfois, les hallucinations de Rodolphe prenaient un caractère lugubre, et, dans sa blanche maîtresse, il croyait voir l’ange de la phthisie.
 
Alors, comme s'il eût voulu arracher à la mort sa bien chère Mimi, il l'attirait à lui, la serrait contre sa poitrine, et couvrait de baisers et de larmes ses mains pâles qu'il aimait tant, ses mains si merveilleusèment petites, qu'un enfant ne les eût pas trouvées assez grandes pour lui.

Un éclat de rire sonore de Mimi faisait brusquement descendre Rodolphe de ses nuages. Et, non sans regrets, notre poëte se décidait à prendre sa maîtresse pour ce qu'elle était réellement, c'est-à-dire pour une bonne fille, un peu pâle, à la vérité, mais parfaitement vivante, après tout, parfaitement jeune, parfaitement belle et parfaitement amoureuse.
 
Sous son enveloppe maladive et sentimentale, Mimi abritait la nature la plus terrestre, la plus humaine, la plus grisette du monde.
 
Elle aimait le beaune et les robes neuves, les artichauds à la poivrade et les bottines un peu justes.  

Et elle ne s'en cachait pas, grand Dieu! La première fois que Rodolphe la rencontra, — et cette première fois-là, ce ne fut ni dans la rue, ni au bal, ni à l'église, mais bien dans la chambre à coucher d'un ami à lui, — Mimi lui narra ses idées, ses goûts, ses désirs, ses besoins avec une entière franchise.

Mais Rodolphe n'entendait ou ne voulait rien entendre, il admirait. En sortant de chez son ami, il s'écria comme un jeune premier de mélodrame:

— Voilà bien la femme que j'avais rêvée! Et cette femme est la maîtresse d'un autre. Malédiction!

La pensée de Mimi absorba tellement Rodolphe que, pendant plusieurs mois, il oublia de payer son terme. Si bien que le soir d'un 15 avril quelconque, lorsqu'il rentra chez lui et qu'il voulut prendre sa clef, on lui annonça que sa chambre était louée.

 Tout entier à son amour, Rodolphe ne fit même pas l'ombre d'une protestation ; il se contenta de réclamer quelques paperasses laissées par lui dans une armoire.

Il était minuit moins le quart; c'était un peu tard.

Par une chance singulière, la personne qui avait loué le matin n'était pas encore couchée. Elle ouvrit.

— Rodolphe! s'écria-t-elle en apercevant le poëte.

— Mimi! répondit le jeune homme.

C'était Mimi, en effet, «l'ange de ses rêves.» Elle venait de divorcer avec l'ami de Rodolphe.

En quelques mots, ce dernier expliqua sa situation à «la fille aux mains pâles,» et finit par lui demander, — en vers, — l'hospitalité.

Au même instant, une triomphante ondée se prit à tomber. Mimi était bonne fille, nous l'avons dit; elle permit à Rodolphe de rester avec elle jusqu'à ce que la pluie eût cessé.

L'ondée tomba pendant longtemps sans doute, car, au bout de huit mois, la grisette et le bohémien étaient encore ensemble.

Rodolphe et Mimi, sans plus de façons, s'étaient donc mis en ménage.

La dot de la grisette consistait: 1) en deux vieilles tasses de porcelaine sans soucoupes; 2) en un énorme chat qui avait été jaune dans le temps, et qui, par suite de chagrins d'amour, avait fini par devenir écarlate.

La lune de miel dura longtemps.

Rodolphe, lui, aimait avec ardeur, avec passion, avec frénésie. Il ne voyait plus que la belle tète pâle de sa Mimi. Il en faisait sa muse, sa divinité, sa vie. Il croyait avoir trouvé en elle une âme sœur de la sienne. En un mot, il aimait en poëte, le pauvre fou!... il aimait en fou, le pauvre poëte!

Mimi, qui était grisette jusqu'au bout des ongles, et qui n'avait jamais vu dans son union avec Rodolphe que «l'échange de deux fantaisies,» était très-étonnée que Rodolphe lui demandât plus qu'elle ne pouvait lui donner. «La plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu'elle a,» disait-elle en éparpillant sur ses magnifiques épaules la luxuriante chevelure brune qui lui auréolait le front.

Et certes, en parlant ainsi, ce n'est pas elle qui avait tort. Peu à peu, cet amour de Rodolphe la gêna, l'irrita même. Elle ne comprenait pas un mot à ce qu'il lui disait : — «Pourquoi me parle-t-il allemand? pensait-elle; je ne sais pas l'allemand, moi.»

Si bien qu'elle en arriva à s'ennuyer mortellement dans la mansarde du poëte; et pour se désennuyer, elle se mit à fréquenter quelques filles plus ou moins entretenues.

— Plante là ton bohème, lui chantèrent en chœur ses nouvelles amies, son amour manque de manteaux de velours, et ses dîners manquent de tout. Ah! le bel amant, vraiment! reprenait le chœur réaliste, qui vous habille ses maîtresses d'un sonnet et les nourrit d'un madrigal.

Là-dessus, ces dames étalèrent devant Mimi un jeu de cartes d'aspect antique:

— Nous allons te tirer ton horoscope! lui dirent-elles. Et gravement elles se mirent à l'œuvre.

— Dix de trèfle, argent; dix de coeur, joie, triomphe. Nous te le disions, ma fille, tu es née pour le luxe et tout ce qui s'ensuit!

A partir de ce moment, Mimi se fit les cartes du matin au soir: elle trouvait cela «amusant comme tout.»

Cependant, au milieu de tous ces beaux présages de fortune, deux vilaines cartes noires venaient parfois attrister la superstitieuse Mimi.

C'étaient le huit et le neuf de pique: «Maladie prochaine, mort!»

Mais la tristesse de Mimi ne durait guère: — Bah! s'écriait-elle avec un rire fiévreux, au bout du fossé la culbute. Un peu plus tôt, un peu plus tard, qu'importe!
 
Une fois que Mimi fut bien décidée à vivre de cette vie d'opulence qu'elle n'avait jamais connue, elle devint pour Rodolphe la créature la plus désagréable du monde. Elle lui fit mille et mille misères, et bientôt elle se mit à sortir à propos de rien.
 
Rodolphe la soupçonnait; mais il n'osait chercher les preuves de son infidélité, il craignait de les trouver, et cela l'eût fait trop souffrir.
 
A la fin, son existence devint intolérable et il en arriva à conseiller à Mimi de chercher un autre amant; mais il lui donna ce conseil d'une voix si basse et si tremblante, que Mimi eut grand'peine à l'entendre.
 
Elle l'entendit cependant et se prit à sourire, car elle n'avait pas attendu le conseil de Rodolphe.
 
Elle avait cherché déjà, et elle avait trouvé...
 
Lorsque Rodolphe fut bien certain de la trahison de sa maîtresse, il lui sembla que quelque chose se brisait en lui; et quand il se retrouva seul, tout seul dans sa chambre, il ressentit toute l'horreur de ce vide immense, incommensurable, que font seuls la mort et l'abandon.
 
— Cette fois, c'est bien fini! se dirent avec joie les amis de Rodolphe.

Ce n'était pas fini du tout, au contraire, et huit jours après, mademoiselle Mimi était rentrée au domicile de son ancien amant. Ce qui prouve que toutes les femmes ont un petit grain de Musette dans la tête.
 
Ce rapatriage dura seize mois, juste le double de leur première union. Étrange! étrange!
 
Mimi elle-même ne se rendait pas bien compte des raisons qui la faisaient rester avec Rodolphe.
 
Pour prendre des informations à ce sujet, elle quitta, un beau matin, la mansarde de son amant.
 
Sur sa route, elle rencontra le vicomte Paul, qu'elle avait connu jadis en tout bien tout honneur, et qui lui demanda s'il ne lui plairait pas de devenir un peu vicomtesse pour voir.

— Pourquoi pas? répliqua Mimi; je n'ai pas encore été vicomtesse, c'est peut-être drôle.

Hélas! non! ce n'était pas drôle!

Ce vicomte-là, un vrai vicomte cependant, était une espèce de petit Harpagon, de ladre vert, de juif enfin, à rendre jaloux tous les Shylock passés, présents et futurs.

Un jour, — contre son habitude, il entra dans un café avec sa maîtresse. Machinalement, cette dernière se mit à feuilleter une revue. Tout à coup, une violente émotion se peignit sur son visage. Dans cette revue, elle venait de lire des vers, des vers de Rodolphe, poëme charmant, plein de tristesse et de larmes, touchante histoire de leurs amours passées.

Mimi voulut emporter ces vers. Le vicomte, qui venait de les lire, s'y opposa, et refusa d'acheter le numéro de la revue où ils avaient paru.

— Ah! c'est comme cela! dit Mimi. Alors elle se rappela qu'avant d'être vicomtesse, elle avait été fleuriste. Deux jours de suite, elle retourna dans son atelier et gagna de quoi acheter le poëme de son ancien amant.

Ces vers, elle les apprit par cœur, et, du matin au soir, elle les jetait ironiquement au nez de son Harpagon titré.

Le vicomte, qui ne s'offrait pas le luxe d'une maîtresse dans l'unique but de lui entendre déclamer les vers de M. Rodolphe, fit une scène atroce à la jeune Mimi. Celle-ci, qui n'était pas la patience incarnée, envoya M. le vicomte à tous les diables, et le menaça de le planter là. M. le vicomte, ravi d'être débarrassé de sa coûteuse fantaisie, s'empressa d'ouvrir la porte à deux battants en lui faisant un salut d'adieu. Elle voulut naturellement emporter les robes de soie et les dentelles qu'elle avait bien gagnées, la pauvre fille; mais M. le vicomte Paul, le plus tranquillement du monde, lui dit:

— Non, chère enfant, c'est moi qui ai payé tout cela, je le garde.

Peu après, ce jeune gentilhomme mit tous les cotillons de sa maîtresse en loterie, dans une espèce de gargote à tant par tête où il l'emmenait dîner.
 
Mimi, profondément refroidie à l'endroit des protecteurs, n'en chercha plus. Elle déposa son titre de vicomtesse et redevint la petite fleuriste des anciens jours. Cet état ne suffisant pas pour la faire vivre, elle se fit modèle. Elle alla poser dans les ateliers pour la tête et les mains; mais on ne la payait que rarement, et la jeune femme tomba dans la plus affreuse misère. Si bien qu'un soir, de guerre lasse, elle voulut en finir pour tout de bon. Elle se versa un plein verre d'eau de javelle et l'avala d'un trait. Ses souffrances furent horribles. Elle poussa des cris atroces qui attirèrent les voisins. On la sauva, mais pour peu de temps. La malheureuse devint d'une maigreur effrayante. Ses traits se tirèrent, ses belles mains devinrent osseuses et jaunes, ses grands yeux bleus se ternirent. Malade, presque mourante, elle ne put plus travailler. Elle ne pouvait gagner même de quoi manger, de quoi se chauffer, et l'hiver vint, l'hiver avec ses horreurs et ses effroyables souffrances.
 
Pour comble de misère, elle fut mise à la porte de l'hôtel garni où elle demeurait. Elle devait deux quinzaines, et le propriétaire ne voulait pas que sa dette s'augmentât.

Le soir de Noël, sans feu ni lieu, la pauvre fille mourante errait lugubrement dans le quartier latin.

Partout les cris de joie et les chants des réveillonneurs se faisaient entendre et semblaient insulter à la douleur, à la misère, à la mort de la pauvre femme. En passant devant l'hôtel où demeuraient Rodolphe et Marcel, elle aperçut de la lumière à la fenêtre de ce dernier. Machinalement, elle monta.

Elle frappa doucement à la porte de l'atelier. La porte s'ouvrit et elle entra. Marcel et Rodolphe étaient seuls, mélancoliques et silencieux, devant un modeste souper que les deux amis avaient à peine entamé.

En apercevant Mimi, les deux jeunes gens poussèrent un cri de surprise, ou plutôt un cri d'épouvante. Elle était si pâle et si maigre. On eût dit une ombre, un squelette!
 
L'infortunée grelottait. Les doux jeunes gens la firent approcher du feu. Tout en se réchauffant, ou du moins en essayant de se réchauffer, elle raconta sa lugubre histoire. Et quand elle eut fini de parler, elle regarda d'un air d'envie le petit festin commencé.
 
— Vous soupiez! murmura-t-elle. Il y a bien longtemps que je ne soupe plus, moi!
 
Pauvre fille! il y avait bien longtemps qu'elle ne dînait même pas.
 
Marcel offrit à Mimi de faire réveillon avec eux.
 
Mimi se mit à table. Elle n'avait pas dîné.
 
Rodolphe était dans un état horrible; il pleurait comme un enfant.
 
— Pourquoi pleurer? lui dit-elle; ce n'est pas votre faute si je suis dans ce bel état-là, c'est la mienne. Elle essaya de se lever pour le prendre par la main, elle retomba sur sa chaise.
 
— Ma chère enfant, lui dit Marcel, vous passerez la nuit dans mon atelier; j'irai loger avec Rodolphe.
 
Mimi accepta avec reconnaissance.
 
Le lendemain, un ami de Marcel et de Rodolphe, qui venait d'être reçu médecin, vint voir la malade.
 
— Un miracle seul pourrait la sauver, dit-il. Il faut qu'elle aille à l'hôpital. Si elle atteint le printemps, peut-être la tirerons-nous de là; mais si elle reste ici, dans huit jours elle est morte.
 
Le lendemain, elle était admise à la Pitié.
 
Quand elle fut couchée, elle embrassa Rodolphe une dernière fois.
 
— Viens me voir dimanche, n'est-ce pas? lui dit-elle. Tu m'apporteras des violettes; ça sent si mauvais dans ces hôpitaux, ça sent la mort.
 
Le dimanche matin, Rodolphe alla à pied, par la glace et la neige, chercher les violettes promises dans ces bois d'Aulnay et de Fontenay, que tant de fois il avait parcourus avec elle.
 
— Ah! voilà mes fleurs! s'écria-t-elle avec joie en voyant entrer Rodolphe.
 
Le lendemain, le poëte'reçut une lettre d'un élève en médecine, interne à l'hôpital, à qui il avait recommandé Mimi.
 
Dans cette lettre, l’interne annonçait à Rodolphe que le numéro huit était mort. Le numéro huit, c'était Mimi. Le matin même, en passant dans la salle, l'interne avait trouvé le lit vide.
 
Huit jours après, Rodolphe rencontra l'interne. Celui-ci lui demanda s'il l'avait revue.
 
— Revue! répéta Rodolphe. De qui parlez-vous?

— De votre maîtresse, de Mimi!
 
Rodolphe regarda l'interne d'un œil hagard et l'interrogea.
 
L'interne lui dit alors qu'il s'était trompé en lui annonçant la mort de Mimi. Il était resté absent de l'hospice pendant deux jours. Ouand il fut de retour, il trouva, en effet, le lit du numéro huit vide. Il questionna la sœur; elle lui répondit que le numéro huit était mort dans la nuit.
 
Voici ce qui s'était passé. Pendant son absence, Mimi avait été changée de salle et de lit. Au numéro huit, qu'elle venait de quitter, on avait mis une autre femme qui était morte le même jour. Le lendemain du jour où il avait écrit à Rodolphe, l'interne avait retrouvé Mimi dans une autre salle.
 
La malade avait écrit une lettre pour Rodolphe, et l'interne l'avait Immédiatement portée à son hôtel.
 
Rodolphe poussa un cri.
 
Depuis qu'il avait cru sa maîtresse morte, il n'avait pas remis les pieds chez lui. Il avait couché à droite et à gauche, chez des amis.
 
Il courut à l'hôpital. En pénétrant dans la cour, il vit un grand fourgon arrêté devant un pavillon au-dessus duquel on lisait: Amphithéâtre. C'était la voiture dans laquelle on transporte dans la fosse commune les cadavres qui n'ont pas été réclamés.
 
Dans ce fourgon, l'on venait de placer le corps de Mimi. La pauvre fille était morte le matin même à quatre heures, en appelant Rodolphe.


Marianne-Mariette 


MARIANNE-MARIETTE
 
 (LE PAYS LATIN)
 

Ah! comme l'on buvait sec et ferme à la Bonne cave! un cabaret de la Rapée. Le vin y venait tout droit de Bourgogne, les mariniers de l'Yonne y descendaient, et la grosse Marianne y était servante. Ah! comme on buvait bien dans ce cabaret-lá!

C'est que Marianne était une alerte fille, pleine de santé et de couleurs, sage et intelligente, que son cousin, le patron, tarabustait quelquefois un peu trop. Son père était le passeur de Cézy, petit village séparé de Joigny par l'Yonne. Quand il perdit sa femme, la mère Duclos, il lui fallut faire de grands sacrifices, d'autant plus qu'un pont qui venait d'être terminé le ruinait en partie. Il se sépara donc de sa petite Marianne, qui avait alors quinze ans, et la plaça où nous la trouvons aujourd'hui.

Marianne n'y était pas heureuse; les mariniers ne sont pas des gens fort délicats. Mais, quand arrivait la belle saison , les canotiers de la Seine venaient de temps en temps faire des parties de ce côté, et par leur gaieté et leur esprit indemnisaient la pauvre fille des souffrances des autres jours.

Cette situation devait, à un moment donné, avoir un terme. Un jour son cousin la frappa, les canotiers, qui étaient étudiants, la consolèrent et voulurent la venger. L'un d'eux, nommé Edouard, lui offrit l'hospitalité quand elle se déciderait à quitter son patron; et se mit à provoquer les ouvriers qui se trouvaient dans la salle commune. Une rixe s'ensuivit, et le pauvre Edouard fut frappé au front d'un tesson de bouteille, blessure qui mit ses jours en danger.

Lorsque le cabaret fut vide, le patron annonça à Marianne qu'il allait la renvoyer chez son père, et la recommander de la bonne manière. La jeune fille, craignant l'admonestation paternelle, perdit la tête; elle se souvint de la proposition d'Edouard et résolut d'aller franchement lui demander l'hospitalité.

Cette démarche hardie fut longtemps pesée dans son esprit. Quoi-que novice, Marianne sentait bien quel enjeu elle mettait dans la partie, mais Edouard l'avait défendue, c'était pour elle qu'il avait été gravement blessé, ne devait-elle pas le soigner et le veiller? Ce fut donc sous le manteau de la pitié et de la reconnaissance quelle abrita son amour naissant. Puis le pharmacien qui avait donné les premiers soins à Edouard lui avait remis le portefeuille de ce dernier: ne devait-elle pas le lui reporter? Dedans se trouvaient quelques lettres à son adresse, des lettres de femmes, lettres de dépit, de rupture, billets d'enterrement d'un vieil amour. La jalousie, et pourquoi déjà jalouse? s'empara de son cœur. Hélas! son cœur, qui s'ignorait encore, ne connaissait pas la nature de ses battements.

Le soir, à minuit, elle quitta furtivement la maison de son cousin, et se dirigea vers la rue des Grès où demeurait l'étudiant.

Elle arriva dans la chambre du malade au milieu de la nuit. Un ami veillait Edouard. Elle voulut le remplacer comme garde-malade, et pendant quinze jours, elle demeura au chevet de son lit sans vouloir se coucher ni prendre de repos. Edouard avait le délire, il ne la reconnaissait pas, il lui donnait le nom d'une autre femme et la forçait de mettre à son doigt une bague qui avait appartenu à l'autre. Marianne souffrit beaucoup de cette méprise continuelle; elle en désirait et en redoutait également la fin. Un soir, une femme se présenta pour voir le malade; Marianne, devinant que c'était l'ennemie, la rivale, refusa de la laisser entrer, et comme l'inconnue insistait, la paysanne lui répondit d'un air farouche: «Je suis sa maîtresse!»

Edouard se rétablit, il fut ému du dévouement de la jeune fille, indigné de l'abandon de l'autre, car Marianne lui avait caché la visite de l'inconnue, et ayant regardé la paysanne et la trouvant jolie, il la récompensa en. . . . la perdant.

Fut-il coupable?... Marianne l'aimait et voulait être perdue!

Qui pourra jamais expliquer la femme? En trois mois Marianne se métamorphosa complètement: sa peau se débarrassa du hâle; ses mains devinrent pâles et ses doigts s'effilèrent; ses cheveux magnifiques, assouplis par les essences et les pommades, se prêtèrent admirablement bien à tous les prestiges de la coiffure; sa taille s'amincit sous la pression du corset; son pied petit devint mignon dans l'étau de la bottine; sa démarche prit des allures coquettes, mais décentes; la toilette lui allait à ravir. Elle quitta peu à peu les locutions triviales de son pays, elle apprit à écrire, elle étudia la grammaire, elle lut beaucoup, et avec fruit; grâce à ses lectures, son esprit naturel gagna en finesse; enfin elle devint Parisienne tout à fait. Son père ne l'eût pas reconnue; une grande dame eût pu l'admettre chez elle sans rougir.

Marianne était bien morte. — Mariette venait de naître!

Nous sommes à la seconde époque. Mariette, nous ne l'appellerons plus Marianne, vivait avec Edouard. Tout le monde connaît ces ménages éphémères, où l'on gaspille à la fois le temps, l'argent et le plaisir. Sans Mariette qui aimait, Edouard eût fait de son intérieur un petit cercle de paresse et de folie; mais l'amoureuse recherchait la solitude à deux et préférait la promenade sentimentale aux étourdissantes distractions du bal. Tout entière à sa passion, elle s'ingéniait à la réveiller aussi forte dans le cœur de son amant; à sa fête, elle lui offrit un bouquet et sa première page d'écriture, un compliment plein d'amour pur, dont chaque lettre eut dû être baisée avec transport. Hélas! pauvre bouquet! pauvre lettre! Edouard ne les vit pas, ne les comprit pas; pour lui, Mariette était un remède destiné à chasser de sa pensée le souvenir de l'autre. Et la pauvre Mariette savait cela et souffrait en silence.

— Oh! je l'aimerai tant, qu'il l'oubliera, pensait-elle; mais elle se trompait. Edouard lui donnait les essences de l'autre, il la forçait à se coiffer, à s'habiller comme l'autre, et par ces mensonges amoureux, il croyait que l'oubli viendrait; mais c'était de l'huile sur le feu, et Mariette voyait bien qu'elle aimait seule sans être aimée.

Tantôt il lui prenait des bouffées de sagesse: elle voulait travailler, gagner sa vie; Edouard ne voulut jamais y consentir, il était jaloux des aiguilles! Tantôt des bouffées de folie: elle voulait aller au bal, danser, être admirée, entendre les propos flatteurs. Enfin, la pauvre fille cherchait vainement sous la cendre du cœur d'Edouard le tison qui pouvait la réchauffer. Cette situation devait avoir un terme. Un jour, à Meudon, où Edouard avait loué une petite maison, elle vit que son amant était toujours amoureux fou de madame J.G...., que cette dame logeait près d'eux, en un mot qu'elle, Mariette, n'était qu'un mannequin auprès de lui. Si l'amour-propre fut blessé, le cœur le fut bien plus. Mariette se décida à faire une dernière épreuve. Il y avait juste un an, jour pour jour, qu'elle avait quitté ses habits de paysanne pour se vêtir de robes élégantes, elle résolut de reprendre le costume d'autrefois, et voulut redevenir Marianne pour un jour. Triste épreuve; Edouard revint de Paris de mauvaise humeur, il fut insolent et grossier; alors, étrange transformation, Mariette mit sa main sur son cœur, il ne battait plus, elle regarda Edouard, elle ne le reconnut pas; tout d'un coup et sans qu'elle s'en aperçût, ses idées s'étaient changées, sa résignation s'était enfuie devant une décision ferme et irrévocable. Comme ces malades qui préfèrent qu'on leur coupe un bras plutôt que de continuer à souffrir, elle avait pris la résolution de vivre sans cœur pour ne plus l'entendre crier, et elle l'avait arraché de sa poitrine et jeté aux pieds d'Edouard en lui disant: «C'est vous qui l'avez fait naître et vous venez de le tuer.»

Edouard ne comprit pas, il joua une dernière fois la comédie qui lui réussissait depuis un an; mais il n'était plus temps.

Mariette sortit de chez Édouard comme elle y était entrée: en paysanne.

La vengeance fut immédiate. Au moment même où Mariette quittait Edouard, sans regret, sans amour, sans pitié, Edouard sentait son cœur envahi par la jalousie, par l'amour, par le regret.

Mariette eut l'intuition de cette métamorphose; mais, pour assurer sa revanche d'une manière plus complète, elle s'offrit elle-même en holocauste, et voulut être à tous maintenant, puisqu'elle n'avait pu, quoi qu'elle eût fait, rester à un seul.

A partir de ce moment, elle devint la reine du quartier latin. Pas de bons soupers sans elle; le bal était triste quand elle n'y venait pas, elle était à la mode, et ses amours, quand ils duraient une semaine, étaient déjà vieux.

Nous n'avons pas à nous occupcer des remords ou dos regrets d'Edouard; il est probable que le jeune homme ne comprit jamais qu'il était l'unique cause de la dégradation de Mariette.

Un jour, Mariette rencontra un jeune étudiant nommé Fernand de Sallys. Fernand, comme jadis Mariette, venait de quitter sa famille, son cœur était vierge encore, et Mariette en eut la primeur; mais la pécheresse avait déjà trop souffert et trop vécu pour apprécier le trésor qui venait de lui écheoir; dans cet amour pur et naïf, elle trouva une splendide occasion de vengeance et le rôle de bourreau lui complut.

Dire toutes les souffrances, toutes les lâchetés du pauvre Fernand, serait chose impossible; mais il est arrivé à plus d'un de nos lecteurs d'avoir donné la primeur de leur cœur à une femme coquette et légère, et nous faisons juges ceux-là de ce que dut souflfrir Fernand. — Il arriva de ceci que l'étudiant, épuisé par les veilles et les privations, fut pris d'une fièvre chaude qui le conduisit à l'hôpital.

Que fit Mariette?

Elle se servit de cette maladie dangereuse, comme d'un bouclier contre l'amour de Fernand. Le jour où, se croyant perdu, il reçut le dernier sacrement, la jeune fille se trouvait au pied du lit du malade qui ne pouvait la reconnaître, et mouillait le drap de ses larmes et frappait sa poitrine en murmurant: «Je l'ai tué! je l'ai tué!»

Ah! si le vieux curé Bertolin se fût trouvé là, en ce moment, comme il eût ramené à Dieu cette brebis égarée, comme il eût trouvé dans son cœur cette éloquence pénétrante qui convainc et convertit!

Cependant un bon sentiment s'était emparé de Mariette. Quand elle devint la maîtresse de Fernand, elle le prit comme victime; elle se servit de lui comme d'un être destiné à souffrir tout ce qu'elle avait elle-même souffert. Elle raffina sa vengeance; avec une cruauté infernale, elle porta au pauvre Fernand les mêmes coups qu'elle avait reçus, et eut un féroce plaisir à la vue de ces plaies morales dont son cœur à elle était labouré. Elle n'avait pas calculé l'injustice et l'indignité de ses actes, elle se trouvait seulement heureuse de cette vengeance si complète, quoique exercée sur un être innocent.

Mais quand elle vit sa victime abattue, quand elle vit son amant brisé par la maladie et près de rendre l'âme, elle crut qu'elle avait été trop loin, elle eut regret de sa cruauté et répandit des larmes.

Cependant, Fernand ne fut pas longtemps en danger, la crise qui devait le tuer le sauva.

Un jeune et naïf étudiant nommé Claude Bertolin, neveu du curé de Cézy, reçut les confidences du malade et se chargea de ramener à lui l'infidèle Mariette.

Mais Mariette avait réfléchi. A mesure que Fernand revenait à la santé, elle voulait lui rendre aussi la liberté de son cœur. Ce n'était plus la vengeance qui la guidait, c'était l'humanité. Elle ne voulait pas entraîner dans sa chute celui qui l'avait tant aimée, celui qu'elle avait tant fait souffrir; aussi, pria-t-elle Claude, cet inexpérimenté missionnaire de l'amour, de dire à Fernand qu'elle était à jamais perdue pour lui.

Fernand ne put supporter cette nouvelle, il s'empoisonna.

C'est ici le moment de parler un peu de Claude. Dans le roman de Mürger, il ouvre et finit le livre, c'est lui qui sert de cadre à la vie de Mariette. C'était un garçon honnête, laborieux et complètement neuf. Au milieu des dangers de la vie d'étudiant, il marchait sûrement sans se douter des embûches qui entouraient ses pas. La première fois qu'il avait senti son cœur battre, il avait eu presque peur... C'était au village, un soir, le soir de son départ pour Paris; la fille du docteur Michelon était là; elle l'aimait, la jeune fille, et lui sentait à sa présence un trouble qu'il ne pouvait expliquer. Leur premier baiser s'échangea sous un platane qui leur cachait les pâles lueurs de la lune et répandait une ombre épaisse sur le balcon où ils se trouvaient.

Ce fut avec ce palladium qu'il entra dans la vie parisienne. Bientôt l'étude aride chassa de son esprit les douces pensées; n'ayant jamais songé à l'amour, il ne sentait pas la valeur du gage qu'il avait donné à Angélique, la fille du docteur. Pourtant il vint un moment où il trouva son isolement pénible et sa petite chambre bien triste. Le printemps était venu, avec lui le soleil, le ciel pur, les feuilles vertes, les oiseaux bavards et la sève, la sève qui grimpait dans les branches, qui faisait éclater les bourgeons des marronniers, qui colorait les tulipes, embaumait les iacinthes et remplissait le cœur de sensations étranges et inconnues.

Claude ne fut pas insensible à ces influences; malgré lui, il sentit combien sa solitude était grande et triste. Ce fut à cette époque qu'il trouva Mariette.

Mariette reconnut dans Claude son petit camarade d'enfance, mais ne vit pas en lui une nouvelle victime; du reste, une réaction salutaire s'était opérée en elle: dans la vie amoureuse elle voulait alors prendre un rôle passif; la folie disparaissait, il ne restait plus que la raison.

En effet, elle avait aimé sans retour: dans cette première campagne elle avait été vaincue et tous ses bons sentiments avaient été méconnus et froissés; puis elle avait été aimée avec ardeur et son cœur n'avait pu battre; enfin le libertinage avait achevé de lui enlever toutes ses illusions. Que pouvait-il donc lui rester, sinon une triste expérience de la vie, une profonde pitié pour ceux qui y croient et une immense désillusion sur tout ce qui est noble et généreux?

— Soyons amis, dit-elle à Claude, mais rien que cela.

Elle n'eût pas fait cette proposition à tout autre, mais elle connaissait l'inexpérience de Claude et savait qu'elle pouvait se livrer sans danger.

Du reste, la fin dramatique de sa liaison avec Fernand l'avait compétement convertie, et ce ne fut qu'au travail seulement qu'elle voulut demander l'oubli et la réparation de son passé.

Mais Mariette était jeune, Claude aussi. Ils demeuraient dans la même maison, se voyaient tous les jours, et ne pouvaient empêcher, malgré leurs relations fraternelles, l'invasion progressive d'un sentiment nouveau. Insensiblement, sans y penser, sans se le dire, malgré le passé de Mariette, malgré l'avenir de Claude, les deux jeunes gens s'aimaient.

Un hasard providentiel vint étouffer brusquement cet amour naissant.

Mariette, qui travaillait dans un magasin, eut une place de première demoiselle, avec le logement. Cette nouvelle position rompait forcément ses relations journalières avec Claude.

Claude, de son côté, venait d'apprendre qu'Edouard, le premier amant de Mariette, allait se marier et se proposait, avant son hyménée, de clore sa vie de garçon en ramenant Mariette au bal.

Ces deux confidences échangées, Mariette et Claude furent effrayés, mais chacun dans un sens différent.

Mariette eut peur d'Edouard et s'aperçut qu'elle aimait Claude, et Claude, en redoutant le départ de Mariette, ne put se dissimuler qu'il l'aimait.

Ce fut alors que Mariette prit une résolution suprême. Comme elle avait tué Fernand, comme elle en avait blessé tant d'autres, elle résolut de faire souffrir Claude; mais celui-là pour le guérir et pour le sauver. Elle se sentait fatale à tout ce qui était pur et bon; ses débuts dans le vice avaient forcément dirigé tous les actes de sa vie.

Comme le forçat qui a fait son temps aux galères ne peut, en rentrant dans la société, trouver sa réhabilitation, de même la femme souillée se trouve fatalement obligée de suivre le chemin qu'elle a choisi. Tout l'y pousse: les débauchés l'attirent, les honnêtes gens la méprisent. L'éducation incomplète qu'elle a reçue fausse son jugement, et sa religion est trop peu fervente pour croire au pardon de son passé. De même que le naufragé reparaît plusieurs fois à la surface de l'eau avant de glisser au fond de la mer, la femme perdue essaye vainement de surnager sur l'océan du vice qui l'engloutit à jamais.

Pour guérir Claude de son amour, Mariette sacrifia sa conversion.

— Je rejoins Edouard, lui dit-elle, oubliez-moi.

Claude ne se tua pas, il s'enfuit; il se réfugia à Cézy, près de son oncle, le bon curé, près du docteur Michelon, près d'Angélique enfin, qui l'attendait depuis si longtemps et dont un seul regard guérit à jamais la première blessure de son cœur.

Mariette, disons-le, lui avait fait un mensonge; elle n'avait rejoint Edouard que pour éloigner Claude. Le lendemain Edouard partait, et Mariette n'était pas avec lui.

Mais Mariette, que devint-elle?

Mürger s'est tu à ce sujet. Il est évident que cette dernière équipée. — ce dernier sacrifice si vous voulez, — a dû l'engloutir. Nous ne pouvons, — sans dénaturer le type de Mariette tel que l’a conçu l'auteur, — mettre un dénoûment à cette existence orageuse. Nous devons, au contraire, imiter la réserve dans laquelle il s'est tenu; soit qu'il n'ait pas voulu dégrader davantage son héroïne, soit qu'il ait laissé au lecteur le choix du dénoûment, il s'est abstenu de terminer l'histoire de Mariette.



Chechina


CHECHINA

 (COMMENT ON DEVIENT COLORISTA)

La salle est pleine de fumée; toutes les tables sont couvertes de chopes, de canettes et de verres; des femmes et des jeunes gens sont assis sur les banquettes et les tabourets; un ou deux garçons suffisent à peine aux exigences bachiques de cette foule; on entend un bruit assourdissant, tout le monde parle haut; ici l'on rit, plus loin on se dispute, dans les coins on pleure. — Ceux ou celles qui pleurent font le moins de bruit. — Asphyxié par la fumée du tabac, le gaz de temps en temps s'évanouit; — un coup de pouce le rend à la vie. La tapisserie est noirâtre; dans le temps elle était blanche et grise. Le plancher avait dû être ciré, mais le sable dont on le couvre chaque jour l'a rendu rugueux et malpropre.

Malgré cette apparence sordide, ce bistre qui ternit l'or des cadres, ces taches qui souillent le papier de la muraille, la gaieté règne dans ce séjour malsain et s'y entretient à l'aide d'alcool et de boissons frelatées.

Nous sommes dans un petit café du quartier latin.

Là, chacun est chez soi. Si, au premier aspect, on se figure que la vie est en commun dans ce bouge, on ne tarde pas à s'apercevoir qu'au contraire l'isolement y est plus complet.

Le seul mystère est celui-ci: comment toutes ces jeunes poitrines peuvent-elles respirer dans cette atmosphère empestée? — Le cas, n'ayant pas encore été étudié, n'a pas été résolu... Nous ne nous chargerons pas de cette solution.

La porte s'ouvre, une jeune fille entre. — Elle tient une guitare sous son bras. — Modestement elle se place près de l'entrée, et, après avoir tiré quelques accords do son instrument, elle chante une romance.

Personne, pas même ceux qui sont près d'elle, ne peut entendre un mot de ce quelle dit; ceux qui entrent, ceux qui sortent, la coudoient sans ménagement. Pourtant, sa chanson terminée, elle fait la quête dans le café et recueille quelques pauvres sous, donnés avec une nonchalance vaniteuse.

La jeune fille se retire en remerciant, et va dans un autre café recommencer cette corvée.

— Qu'est-ce que c'est que cette chanteuse? dit un étudiant à sa voisine.

— C'est Chechina! tout le monde la connaît.

Et voilà tout le feuilleton qu'aura cette pauvre et courageuse enfant!

Nous en savons plus que la grisette sur cette jeune fille, et, pour le dire à nos lecteurs, nous allons sortir de ce bouge infect où nous l'avons entendue chanter.

Chechina Mario était la fille d'un réfugié italien. — Son père, artiste dramatique d'une valeur relative, avait été obligé de s'expatrier à la suite d'événements politiques dans lesquels il s'était compromis; mais, soit par l'exil, soit par toute autre cause, sa santé s'altéra, et, en peu de temps, il mourut à l'hôpital.

Chechina demeura seule; sa guitare lui rapporta tout juste de quoi vivre, cependant, elle se trouva devoir un terme de loyer à son propriétaire, qui, la trouvant jolie, ne voulut jamais croire qu'elle ne gagnait pas suffisamment pour le payer.

Cet homme, évidemment, s'était enrichi par des moyens honteux, puisqu'il n'admettait pas l'honnêteté dans la pauvreté.

Chechina ne logeait pourtant point dans une chambre élégante: c'était dans un étroit cabinet noir qu'étaient son lit, une chaise et un pauvre petit miroir, cette armoire à glace des filles malheureuses.

Lorsque le propriétaire lui eut refusé crédit, Chechina rentra chez elle et passa toute la nuit à pleurer et à se désoler.

Son voisin n'en dormit pas.

Or, son voisin, M. René, était un jeune peintre trop amoureux de l'art pour penser à l'amour, mais bon et généreux par conviction. Il demanda à sa femme de ménage, qui était la concierge, la cause des plaintes de sa voisine; madame Jean lui dit la vérité, et René, qui aimait à la fois dormir et à être entouré de gens heureux, se rendit chez le propriétaire et paya le loyer de la petite guitariste.

Décidément le propriétaire était un misérable, car après avoir reçu l'argent de René, il lui insinua que les deux logements étant mitoyens on pourrait percer une porte dans la cloison.

Mais l'artiste avait bien d'autres idées en tête.

René n'avait jamais vu sa voisine, puis c'était un travailleur. Sa ville natale lui faisait une pension de douze cents francs; il voulait la gagner. — Il n'était pas fantaisiste ni créateur; c'était un patient lutteur, qui, à défaut d'initiative et d'audace, avait de la persévérance, de la confiance et de la foi. Avec ces précieuses qualités, on arrive sûrement, non pas à être remarqué toujours, mais à être constamment estimé. René faisait consister l'art dans la servile imitation de son maître, — un des grands peintres de l'école moderne, — mais l'art ne peut exister dans un pastiche ou une copie: l'art c'est la statue de Pygmalion. Le talent peut être la perfection, mais l'art, c'est la vie!

Et la vie, c'est l'amour!

Or, René n'aimait pas, il travaillait. — Et son travail était froid et aride.

Lorsque Chechina apprit que son loyer avait été payé par son voisin, elle fut visiblement troublée. — Son voisin... — Quel voisin? Quel motif l'avait poussé à agir de cette façon?... La pitié?... — Oh! je lui rendrai son argent!

Allez donc expliquer le coeur des jeunes filles! Quel singulier mélange de force et de faiblesse, d'audace et de timidité, de pudeur et d'effronterie!

Chechina n'avait jamais vu René; — elle désirait sa présence.

Chechina était honnête; jamais une pensée mauvaise n'entra dans son esprit... du moins avec préméditation. — Elle sentait maintenant qu'elle n'avait plus d'armes contre ce jeune homme inconnu.

Chechina, qui n'avait jamais aimé personne, ne connaissait pas les tourments de l'amour, ni ses joies folles et ses consolations. Elle semblait avoir deviné tout cela, et instinctivement elle était jalouse en apprenant que, pendant trois jours, René peut-être ne rentrerait pas chez lui.

Depuis cette aventure, son sang, à la fois espagnol et italien, bondissait dans ses veines; elle ne comprenait rien à cette révolution subite, qui lui révélait tout à coup l'existence de son cœur et de sa beauté.

L'amour! — ce mot, qu'elle avait si souvent prononcé dans ses romances, ne surgissait pas encore dans sa pensée. Elle ne l'avait jamais connu; comment eût-elle pu le reconnaître? Pourtant, tout, dans la vie, se montrait à ses yeux sous un autre aspect. — Jusqu'alors elle avait vécu pour elle, sans se souvenir du passé, sans songer à l'avenir; maintenant elle voyait d'autres êtres à côté d'elle; le voile était déchiré... elle voyait, elle aimait.

Ce fut madame Jean, la femme de ménage, qui devina la première les troubles du cœur de Chechina.

Les vieilles femmes s'y connaissent.

Nous avons dit que Chechina était jalouse; voici pourquoi: d'abord René s'absenta trois jours de son domicile, ensuite, elle le vit donnant le bras à une autre femme.

Ces deux actes significatifs étaient pourtant bien innocents: René avait accompagé son maître au château du duc de L..., où il y avait quelques travaux à terminer, et avait conduit à son atelier un modèle dont il avait besoin.

Quand une fois la femme sent son cœur battre, il est bien difficile de l'arrêter. Avec l'envahissement de l'amour, toutes les ruses et aussi toutes les délicatesses dont il s'entoure, se révèlent dans le cœur de la jeune fille. La naïveté s'éloigne à tire-d'ailes pour ne plus jamais revenir. La vie passionnelle commence. Toute la nuit, Chechina qui ne pouvait dormir chercha un prétexte pour parler à René, un moyen pour le voir tout au moins.

Cœur qui cherche trouve toujours.

Le matin, le prétexte et le moyen étaient trouvés, et le calme rentrait dans l'âme de Chechina.

Laissons-la se reposer un peu de ses nouvelles émotions, et entrons dans un atelier de peinture où nous trouverons René.

C'est une grande et haute salle éclairée par de larges châssis vitrés. Une foule d'ébauches couvrent les murs peints en gris. Sur des planchettes des bustes et des plâtres d'étude sont placés sans ordre et garnissent le haut de l'atelier. Dans le fond, sur une petite estrade, est un divan d'une couleur sombre: c'est le Lit de Pose.

L'atelier jest encombré de chevalets garnis de toiles commencées.

Dans un coin, un gros poêle qui ronfle dresse son tuyau de tôle jusqu'au plafond.

De ce côté, sur de vieux meubles sculptés, l'on voit les choses les plus bizarres et les oppositions les plus tranchées.

Dans ce plat de Bernard de Palissy, il y a une croûte de pain et des cadavres de cigarettes; un kriss malais vient de couper une tranche de fromage de Gruyère; un hanap de Bohème est rempli de vin bleu à douze sous le litre; une tabatière, dont le couvercle représente une charmante tête déjeune fille peinte par madame de Mirbel, contient des pains à cacheter; une sandale turque, toute bariolée de filigranes d'or, sert de porte-allumettes. Puis ce sont des casques de dragon aux longues crinières, des oiseaux empaillés, des lampes des catacombes, une tête de mort, un chibouck, une peau de tigre, un parasol chinois, des étoffes de soie de diverses couleurs, des pour-points moyen âge, des tuniques de fantassin, des bijoux faux, enfin un mélange singulier du passé et du présent, d'objets de prix et d'objets sans valeur, d'ombres et de couleurs!

Dix jeunes gens, vêtus de vareuses et de blouses, travaillaient là à des études différentes; les uns peignaient des dos, d'autres des poitrines; ceux-ci étudiaient les plis d'une draperie, ceux-là mettaient des glacis sur une figure de femme.

Une jeune fille entra, c'était Chechina.

Alors commença une épreuve singulière. — Les rapins se groupèrent autour d'elle et chacun l'examina en faisant tout haut ses observations. René, lui-même, l'interrogea, et bien que l'examen extérieur fût satisfaisant, il lui dit que, venant pour être modèle, et n'étant pas connue, il était indispensable qu'elle fût examinée.

Chechina avait pris son parti, elle n'hésita pas, et répondit qu'elle était prête; là-dessus elle ôta son châle et son chapeau.

Les élèves s'éloignèrent. René resta seul près d'elle.

Au moment où elle allait dégrafer sa robe, Clara, un modèle attitré, entra dans l'atelier et demeura stupéfaite en voyant Chechina.

Dans toutes les professions, la concurrence est mal venue. Clara ne se fît pas faute d'invectiver Chechina et de lui reprocher son ancien métier de chanteuse d'estaminet; elle supposa même que c'était René qui l'avait amenée, car elle se souvenait avoir vu la jeune fille dans la maison de l'artiste.

René se défendit, et Chechina, pâle de honte, le pria tout bas de l'emmener, car elle se sentait mal.

René sortit avec Chechina.

Le soir, René savait tout; mais était-ce bien pour s'acquitter envers René que Chechina avait voulu se faire modèle?

Elle a pu prendre ce prétexte, mais nous croyons plutôt que c'était une ruse de son cœur affamé.

Quelle fut donc la première soirée que les deux jeunes gens passèrent ensemble? Voyez-les d'ici parlant à mi-voix comme s'ils redoutaient d'entendre trop leurs paroles; leurs mains sont entrelacées; ils échangent des confidences... et quelles confidences! Parfois de longs silences viennent les aider, car les mots, les pensées, les désirs expirent sur leurs lèvres encore inhabiles. Que diraient-ils en effet qu'ils ne savent déjà? Puis si René a peur de dire un mot brûlant qui pourrait effaroucher Chechina, celle-ci, de son côté, craint, en le prononçant, d'affaiblir la force du sentiment qui la domine; ces réticences, ces pudeurs, ces silences sont charmants!

Cette première expansion craintive ne devrait pas s'appeler l'amour! Il devrait y avoir un autre nom pour exprimer cet état étrange dans lequel on ne se trouve qu'une seule fois en sa vie.

Chechina avait eu pour mère une Espagnole, son père était Vénitien: elle avait passé son enfance dans les sierras, sous le ciel bleu, elle s'était endormie sur le sein de sa mère qui lui chantait des chansons calabraises, au rhythme impétueux comme la passion, aux paroles brûlantes comme du feu; plus tard, elle s'était mirée dans le golfe de Naples, elle avait joué avec les laves brillantes du Vésuve et prié dans l'église au moment où saint Janvier accomplissait son fameux miracle; puis, dans le Tyrol, elle était restée quatre ans au fond d'un cloître: quatre années de solitude et de rêveries! Enfin elle avait accompagné ses parents dans toutes les coulisses des théâtres italiens; elle avait revêtu tous les costumes, chanté tous les chœurs; tour à tour princesse et mendiante, fée et démon, ange et courtisane, elle avait, au soleil de la rampe, monté et descendu cent fois l'échelle sociale sous des noms d'emprunt et dans la vie des autres.

Tout ce passé étrange venait une nouvelle fois de se dérouler dans l'esprit de la jeune fille. Jusqu'alors sans volonté, sans initiative, sans personnalité, elle s'était laissée aller au courant de la vie sans se douter qu'avec un peu plus de poids son esquif rencontrerait un écueil et pourrait sombrer. Mais l'amour la faisait naître, et naître belle!

René se laissa aller à ces nouvelles impressions; son talent s'en ressentit. Au bout d'un mois, il apporta à l'atelier une Vénus sortant des flots, qui fit l'admiration des élèves et de son maître.

Le maître déclara qu'il n'avait plus rien à apprendre à René.

Les élèves lui dirent malignement que sa Vénus avait dû jouer jadis de la guitare.

René sourit.

Mais qu'importe le passé? aujourd'hui Chechina est femme et René est peintre.


 
Christine


CHRISTINE

 (CHRISTINE)

 “Bien des hommes t'aimeront, Christine, que tu no pourras aimer, et qui, — tous, — mourront de mort cruelle et violente... mais un jour viendra où tu aimeras à ton tour, et, — fatale à toi-même comme tu auras été fatale aux autres, — tu mourras.”

Ainsi parla la devineresse.

Et Christine, en entendant cette lugubre prophétie, devint effroyablement pâle et tremblante.

Fendant quelques instants elle demeura muette, accablée.

Mais, faisant un suprême effort, elle redressa le front.

— Femme, dit-elle à la vieille bohémienne qui, d'un œil triste et morne, la considérait; femme, tu te joues de ma jeunesse et de ma crédulité. Cette destinée que tu oses me prédire, ne peut être la mienne. Je ne te crois pas.

La bohémienne étendit ses doigts décharnés vers les cartes étalées devant elle et fit signe à la jeune fille de s'approcher.

— Enfant, murmura-t-elle, les cartes ne mentent pas et ne sauraient mentir. Sur ta demande, je les ai interrogées: elles ont répondu; et, — ajouta la vieille femme avec une inexprimable mélancolie, — la prédiction s'accomplira.

— Folie! folie! interrompit Christine d'une voix mal assurée.

La devineresse alors lui fit tendre la main, —la main gauche, — d'un regard ardent, elle en examina chaque ligne avec une attention scrupuleuse.

— Les cartes ne sont pas seules à annoncer ta destinée maudite, — reprit la vieille en hochant la tète, — les lignes de ta main tiennent le même langage.

Et, jetant un regard de pitié sur l'imprudente qui l'était venue consulter, la sibylle continua:

— Tant de jeunesse... de beauté... Ah! pauvre enfant! pauvre enfant!

Christine, en proie à une exaltation qu'elle essayait vainement de maîtriser, marchait à grands pas dans la chambre sans parler.

— Ce savoir est un savoir imposteur, dit-elle enfin. Non! non! des yeux mortels ne peuvent lire dans le livre de la Destinée. Je serais folle d'ajouter foi à de tels mensonges. Allons, ajouta-t-elle en jetant une pièce d'or à la bohémienne, tu as joué ton rôle de sorcière, brave femme. Toute peine mérite salaire... paye-toi!

La devineresse repoussa loin d'elle la pièce d'or de Christine.

— Garde ton or, jeune fille, répliqua-t-elle d'un ton grave; venant de toi, cet or me porterait malheur... Je n'en veux pas.

Christine regarda la vieille femme avec épouvante.

— Mon Dieu! mon Dieu! s'écria-t-elle, c'est donc vrai., c'est donc vrai!

— C'est vrai! répondit solennellement la bohémienne.

— Eh bien, non, reprit Christine avec violence; non, je ne me soumettrai pas à ces décrets injustes du sort. Cette destinée aveugle, insensée, je la défie... je la brave... Je serai plus forte qu'elle.

A ces mots, un amer sourire erra sur les lèvres pâles de la devineresse.

— Enfant, murmura-t-elle, la destinée prédite doit suivre son inflexible route. L'horoscope se réalisera.

— Nous verrons! répliqua Christine avec un rire de bravade.

— Nous verrons! répéta tristement la sorcière.

— Adieu, bonne femme!

La tête perdue, Christine s'enfuit de chez la tireuse de cartes.

Pendant de longs jours et de plus longues nuits, la lugubre prédiction occupa seule la pensée de la jeune fille.

La pauvre enfant avait des hallucinations étranges, d’épouvantables visions, des rêves hideux, qui, se renouvelant sans cesse, lui brisaient le corps et lui tuaient l'esprit.

Enfin, les visions devinrent moins fréquentes, les songes se firent moins terribles, et, peu à peu, le fatal horoscope fut oublié.

Christine avait quinze ans lors de sa visite à la devineresse.

Elle était merveilleusement belle, et semblait tout exprès créée pour aimer et pour être aimée.

Les premières années de sa beauté de femme se passèrent à chercher cet amour qu'elle n'avait jamais connu; mais vainement elle se heurta à tous les cœurs: comme l'étincelle qui jaillit du silex embrase l'amadou sans consumer la pierre, Christine fit naître l'amour sans jamais pourvoir le ressentir.

Alors, la jeune femme se rappela la prédiction qui lui avait été faite.

Mais, comme jadis, elle traita de mensonges les paroles de la bohémienne... Et pour tenter le sort, elle choisit, parmi ces hommes qui l'adoraient , celui qui lui sembla le plus digne de la posséder, et sans amour, elle se donna à lui.

Quelques jours après, dans une partie de plaisir dont Christine était la reine, son premier amant tomba à l'eau et se noya.

— Oh! murmura la jeune femme en regardant avec épouvante le cadavre que l'on venait de déposer sur le rivage, la prédiction s'accomplit, et je suis maudite!

Le second amant de Christine mourut à la suite d'uu accident de chasse;

Le troisième, qui était injustement jaloux, s'empoisonna;

Le quatrième qui, par désespoir, s'était engagé, fut tué en Afrique;

Le cinquième enfin, un poëte, mourut de misère et de privations.

Christine, adorée tour à tour par chacun d'eux, n'en avait aimé aucun. Pourquoi? Elle n'en savait rien; et pourtant le désir ne lui avait pas manqué. Aussi en récapitulant ces étranges événements qui avaient signalé ses débuts dans la vie, fut elle prise d'une peur horrible d'être aimée. Elle regarda les hommes avec effroi, elle se cacha d'eux, elle vécut seule, triste et malheureuse, se frappant la poitrine en se disant: «C'est ma faute,» pleurant ses amoureux défunts, et désolée du mutisme effrayant de son cœur.

Un jour, la maladie vint s'abattre sur la pauvre jeune lille avec son hideux cortège de douleurs et de frayeurs. Les pauvres vont à l'hôpital: Christine fut admise à l'Hôtel-Dieu, et devint le numéro quinze de la salle Sainte-Cécile. Dans ces tristes lieux, on perd son nom tout le temps qu'on met à recouvrer sa santé: on n'est plus qu'un numéro malade!

Qui le croirait! c'est dans ce séjour des souffrances humaines, au milieu des cris de douleur, des râles des mourants, des sanglots, des gémissements, que Christine sentit pour la première fois battre son cœur. Étrange amour que celui qui éclot dans un hôpital!

Regardez ce jeune étudiant qui chaque matin, de lit en lit, voit un échantillon de toutes les misères auxquelles est sujette notre pauvre humanité; le professeur, qui représente la science, lui explique froidement les causes et les effets de la maladie; il indique les moyens qu'il faut employer pour la combattre; le malade écoute, haletant, l'arrêt qui va être rendu.

C'est une scène horrible!

Le contraste de l'indifférence et de l'égoïsme, ou plutôt de l'instinct de la vie, est affreux. Mais si vous pouviez avoir assez de clairvoyance pour lire ce qui se passe au fond des cœurs, vous verriez tout à coup un joyeux rayon de soleil éclairer ce lugubre tableau. Vous verriez l'amour, — on ne sait comment fourvoyé dans cet endroit, — dérouter à la fois l'étude et la maladie; enfin, vous verriez le jeune étudiant Lucien et Christine s'aimer ardemment.

La maladie de Christine était toute d'épuisement: le travail et la misère avaient affaibli la pauvre fille, et, en raison directe de la déperdition de ses forces, son cerveau acquérait une épouvantable exaltation.

Aussi, se rappelant la prédiction de la bohémienne, elle ne voulut pas qu'une tombe de plus vînt attrister son premier amour; elle voulut mourir, mourir jeune et belle encore. Elle sortit de l'hôpital, avec la résolution de se jeter dans la Seine, la nuit, à l'heure où les passants sont rares et où les secours sont impossibles.

Le pont au Change n'est pas loin de l'Hôtel-Dieu.

A droite et à gauche, la Seine, très-rapide en cet endroit, roule avec fracas ses flots jaunâtres et embourbés. On aperçoit sur les rives et sur les ponts lointains mille lumières scintillantes qui doublent l'obscurité des angles que leurs rayons ne peuvent atteindre; ce spectacle est vraiment féerique: on dirait qu'à l'heure où les hommes se couchent, les étoiles descendent sur la terre pour garder la cité! D'un côté, se dresse la masse du Palais de Justice, avec ses tourelles crénelées et ses fenêtres grillées; de l'autre, au loin, on distingue le Louvre et les Tuileries.

Les maisons, fantômes noirs, çà et là éclairées, encadrent cet étrange tableau, qui semble morne et muet, et qui pourtant parle plus au cœur et à l'esprit qu'il n'étonne les yeux.

Un brouillard léger estompe faiblement les lointains et donne plus de vigueur aux premiers plans.

On entend sur la rive gauche de la Seine des chants et des rires qui s'éteignent peu à peu, et le roulement des voitures qui emmènent au bal de l'Opéra les joyeux ménages morganatiques du quartier latin.

L'horloge du Palais de Justice vient de sonner une heure du matin.

Christine, qui, toute la soirée, a rôdé sur le quai aux Fleurs, se décide enfin; elle s'avance sur le pont et regarde les flots glacés qui se brisent sur les arches.

Revenons à Lucien; il était jeune, et il n'entretenait pas sa passion dans le silence et la solitude; au contraire, au milieu de la gaieté et de la folie qui l'étourdissaient par moments, il se sentait heureux de retrouver, dans un coin de son cœur, une douce pensée amoureuse. Qu'on ne s'étonne donc pas de le voir écouter avec plaisir les grelots du carnaval et les fanfares du bal masqué.

Oui, Lucien voyant qu'il faisait beau temps, qu'il était seul, que... Bref, pourquoi l'excuser? Il avait vingt ans; c'était un samedi, et il y avait bal à l'Opéra. Il endossa donc gravement un costume de Pierrot, et se dirigea à pied vers la rue Le Peletier.

A peine eut-il fait quelques pas, il reconnut Christine et devina sa funeste résolution, sans toutefois se l'expliquer. Celle-ci ne reconnut pas Lucien sous son masque de farine; cependant comme l'étudiant lui avait dit à la fois son nom de femme et son numéro de malade, la curiosité l'emporta momentanément sur l'idée fatale, et elle consentit à suivre le jeune homme.

Lucien était logé sur le quai aux Fleurs; dans sa chambre, un bon feu flambait dans la cheminée; Christine, qui grelottait de froid, s'en approcha instinctivement, et quand Lucien se fut nommé, quand il eut enlevé son déguisement et ôté de son visage la couche de blanc qui le défigurait, la pauvre femme lui conta l'histoire que vous savez déjà, et lui dit les motifs de sa funèbre résolution.

Nous n'essayerons pas de retracer les arguments que déploya l'étudiant pour dissuader Christine, la lutte qu'il eut avec elle et dans laquelle il eut souvent le dessous, — car la jeune femme était toujours exaltée, et l'idée de sa fatalité ne lui sortait pas de l'esprit; — mais il fut tendre, empressé, passionné; il chercha plutôt à empêcher le suicide qu'à assurer son bonheur à lui.

Bref, il advint de tout ceci que, lorsque sonnèrent quatre heures du matin, Christine ne songeait plus à son funeste dessein.

Huit jours après, il y avait encore bal à l'Opéra; Christine et Lucien y allèrent... Pourquoi? Ceci, nous ne nous chargeons pas de l'expliquer. Les motifs qui poussent à aller au bal de l'Opéra sont très-restreints: ce sont, pour les uns, le plaisir; pour les autres, le désir; pour beaucoup, la satiété. Or, Christine et Lucien s'aimaient toujours, plus que jamais; et ni le plaisir, ni le désir, ni la satiété, ne les avaient conduits dans ce tourbillon vertigineux; comme Christine le disait jadis, elle avait une influence fatale, et c'était la fatalité qui les avait poussés à se rendre au bal.

Rien cependant ne faisait présumer que cette distraction pût occasionner à l'un d'eux quelque rencontre fâcheuse, quelque événement sinistre. Ils étaient de sang-froid, et trop occupés l'un de l'autre pour être entourés de jalousies; ils se tenaient dans le foyer, où la foule est plus décente. Ce qu'ils avaient cherché peut-être, c'était l'isolement dans la multitude, le silence dans le bruit. Un moment, ils descendirent dans la salle de danse, et, bousculés par un galop effréné, ils se trouvèrent séparés pendant un quart d'heure.

Ce temps suffit pour que le hasard aidât la destinée.

Comme Lucien allait retrouver Christine au foyer, deux jeunes gens qui sortaient le heurtèrent brutalement; de là une courte discussion qui se termina par une insulte que le sang seul peut effacer.

Lucien et un des deux jeunes gens échangèrent leurs cartes.

Nos amoureux quittèrent le bal de bonne heure; le lendemain, Lueien fut occupé toute la journée par les préparatifs de son duel. Il trouva deux témoins, et leur déclara que, ne connaissant aucune arme, il choisissait le pistolet.

Sous un prétexte plus ou moins spécieux, les deux témoins de Lucien vinrent lui demander de passer la nuit avec eux; Christine, malgré ses pressentiments, lui permit cette absence.

Lucien l'embrassa... un baiser d'adieu!. . . et partit souriant.

Mais quand ils furent dehors, Christine aperçut sur la cheminée un petit paquet oublié par l'ami de son amant; elle l'ouvrit... c'était de la- poudre et des balles!...

— Il va se battre, il est perdu!

Vite elle mit son chapeau, descendit rapidement et les suivit.

Lucien et ses amis se rendaient rue des Grès. Christine, sachant où le retrouver, revint rapidement chez elle; elle se revêtit des habits de Lucien, s'enveloppa d'un long manteau, et vint s'installer dans un hôtel voisin de celui où elle avait vu entrer son amant et ses amis.

Toute la nuit, elle veilla.

Vers sept heures et demie du matin, ayant entendu se refermer la porte de la maison voisine, elle sortit rapidement et suivit les trois jeunes gens, qui se dirigeaient vers une place de voitures; puis, lorsque ceux-ci furent partis, elle prit un fiacre à son tour, en lui ordonnant de suivre à distance la voiture qui venait de s'éloigner.

Une heure et demie après, elle arriva au bois de Meudon. Là, elle renvoya sa voiture et suivit à pied la route qui conduit à l'étang de Villebon, dans laquelle elle avait vu s'engager Lucien et ses amis.

Elle les retrouva bientôt.

C'est un tableau sinistre que celui d'un duel; pendant l'hiver surtout, où la nature semble être à l'unisson avec la scène de destruction qui va se passer.

Les arbres sont nus et dépouillés, on dirait de grands squelettes; quelques feuilles rousses et ternes tremblottent dans les massifs des chênes; le ciel est gris, sans profondeur, le sol, congelé par le froid, résonne tristement sous le pied.

Une forêt, en hiver, semble être un immense cimetière. La vie a disparu de partout. Les lézards sont cachés, les couleuvres dorment, plus d'insectes, de papillons, de mouches et de demoiselles! L'herbe est rare et n'a plus cette belle couleur qu'on admire au printemps; les lierres seuls conservent leur aspect triste et mélancolique; ce sont les plantes de l'oubli: elles étouffent la vie et cachent la mort!

On n'entend plus le gai babillage des oiseaux. Seuls, quelques corbeaux sinistres fendent l'air de leurs larges ailes noires et jettent des cris lugubres.

L'étang est glacé. — Il est uni comme le marbre d'une tombe.

Les témoins chargèrent les armes et réglèrent les distances; puis Lucien et son adversaire se placèrent à vingt pas l'un de l'autre.

Christine se cacha derrière un gros chêne, à quatre pas de Lucien.

Celui-ci tira le premier et manqua son adversaire; mais au moment où l'autre lâchait la détente de son pistolet, Christine, pour protéger son amant, sortait de sa cachette et recevait la balle en pleine poitrine.

Ainsi s'accomplit la prédiction de la bohémienne.



Madame
                                Olympe


MADAME OLYMPE


(MADAME OLYMPE)

Vous supposiez peut-être que madame Olympe était Parisienne; erreur: madame Olympe a vu le jour au sein des vergiss-mein-nicht. dans les brumes poétiques de la vieille Allemagne.

Il est vrai de dire que sa mère était Vénitienne; cela explique le caractère, disons mieux, le type antigermanique de notre héroïne.

Élevée par une dame de petite noblesse, laquelle avait passé quelques années auprès de Marie-Antoinette, Olympe n'avait pas été bercée avec les lieder populaires de son pays natal, mais bien avec les historiettes légères et les petits scandales de la cour de France.

Cette éducation, comme bien on pense, avait étrangement formé notre jeune cueilleuse de myosotis.

Aussi avouait-elle avec franchise préférer de beaucoup le bal et ses enivrements au doux murmure de l'onde, aux tranquilles jouissances d'une calme nuit d'été, quelque fête splendide, toute pleine de tumulte et de clameurs, de rires sonores et de chants éclatants.

Pour s'octroyer à tout jamais les ineffables douceurs d'une liberté illimitée, la jeune Olympe pensa au mariage.

Un comte hongrois, immensément riche et d'un âge respectable, excellent homme au reste et savant acharné, parut à la jeune fille le plus parfait époux dont elle pût faire choix.

Une fois que cette idée fut bien arrêtée dans son esprit, elle fit tant et si bien que le pauvre savant, sans trop savoir pourquoi, en arriva à demander la main de mademoiselle Olympe.

Ceci se passait à l'époque du congrès de Vienne.

La comtesse Olympe eut un succès fou aux fêtes de la Sainte-Alliance; mais un jour, elle se trouva en rivalité avec une femme que son influence à la cour de Vienne rendait très-redoutable, et la peur d'un scandale public l'obligea à s'exiler.

Peu après, elle arrivait à Paris en compagnie de son placide époux.

Le comte n'avait pas fait la moindre protestation. Il s'était contenté d'emballer ses innombrables bouquins et il était monté en voiture.

A peine eut-il mis le pied sur le sol parisien, qu'il dut, pour complaire à sa jeune épouse, se faire présenter à la cour de France par son ambassadeur. La comtesse fut présentée avec lui.

Madame la Daupbine, qui pendant l'émigration avait connu la mère d'Olympe, daigna inviter la jeune comtesse aux fêtes des Tuileries.

Immédiatement, Olympe eut ses grandes entrées dans tous les salons du faubourg Saint-Germain.

Belle, fine, spirituelle, charmante, elle devint bientôt la reine de la haute société parisienne. Malheureusement une aventure un peu trop scandaleuse força madame Olympe à s'enfuir de Paris comme elle s'était enfuie de Vienne.

Elle se réfugia à Venise.

Cette fois, elle permit à son époux de ne pas l'accompagner. Le digne comte, qui ne tenait aucunement à visiter la Ville des lagunes, baisa au front sa jeune femme, lui souhaita bon voyage et se remit à feuilleter un in-folio poudreux qui semblait l'intéresser grandement.

A Venise, la comtesse Olympe fut rejointe par le marquis de Marènes, son amant. Pendant une année entière, ils voyagèrent.

— Le scandale qui a motivé notre départ est maintenant oublié, pensèrent-ils, et nous pouvons rentrer en France.

Et les deux amants s'apprêtaient à dire adieu à ritalie...

Mais en passant par Rome, madame Olympe fit la connaissance d'un prince russe dont l'esprit original et l'allure un peu sauvage exercèrent sur ses sens une singulière séduction.

Si bien qu'au lieu de revenir à Paris avec le marquis de Marènes qu'elle connaissait trop, la comtesse Olympe alla se promener en Sicile avec un boyard en off qu'elle ne connaissait pas.

En 1831, elle se décida a revenir à Paris.

Elle était femme du monde avant tout, et sa première visite fut pour son mari. Le digne homme était dans son même cabinet de travail, assis sur son même fauteuil et feuilletant son même in-folio.

Il baisa au front son étrange compagne, et replongea son nez dans le gigantesque bouquin sans plus s'émouvoir du retour inattendu de madame son épouse qu'il ne s'était inquiété de son départ.

Ce n'était vraiment pas un mari gênant.

Pendant les caravanes amoureuses de notre belle Allemande, la révolution de juillet avait éclaté.

Olympe, qui n'avait aucune raison pour s'associer au malheur de la dynastie tombée, ne songea pas un instant à aller s'enterrer en province comme la plus grande partie de l'aristocratie parisienne.

Elle se contenta de se faire de nouvelles relations.

Des fêtes un peu froides du faubourg Saint-Germain, elle passa gaiement aux bals sans prétention de la Chaussée-d'Antin.

Là, madame Olympe tomba très-sérieusement amoureuse d'un journaliste démocrate. Malheureusement, le jeune républicain prit part aux affaires de Saint-Méry, et reçut une balle en pleine poitrine.

Olympe, pour combler le vide immense que lui mettait au cœur cette mort horrible, s'empressa de donner un successeur au martyr bien-aimé. Ce successeur était un dramaturge célèbre de l'époque.

Elle l'aima le soir de la première représentation de sa pièce. Tant que le drame resta sur l'affiche, elle lui fut sincèrement attachée. Le jour même où la pièce disparut de l'affiche, elle remplaça l'auteur dramatique par un poëte très-jeune, très-pâle, très-blond, très-maladif, qui semblait toujours prêt à exhaler son dernier soupir.

— Pauvre enfant! disait Olympe, mes amours avec lui ne seront pas de longue durée! Et déjà elle s'occupait de lui trouver un successeur.

Cette prévoyance indisposa le poëte poitrinaire, et comme, malgré sa mine de déterré, il avait une santé magnifique et qu'il était jaloux comme un tigre, il fit à sa maîtresse une scène épouvantable, et il la traita comme la dernière des drôlesses.

Madame Olympe, de son air le plus superbe, montra la porte au faux phtisique et lui ordonna de sortir.

— Oui! oui! je sortirai, répliqua le poëte en prenant sa canne; mais je te veux laisser, ô ma belle comtesse, un souvenir de moi.

Et sans laisser à Olympe le temps de refuser, il lui administra la plus belle volée de coups de canne que jamais femme aimée ait reçue de son adorateur.

Nous ne vous dirons pas les noms de tous ceux qui vinrent augmenter la liste des amants de madame Olympe; ce serait un travail devant lequel reculeraient tous les bénédictins de la terre.

D'intrigue en intrigue, d'aventure en aventure, de galanterie en galanterie, notre comtesse en arriva à cet âge terrible qu'une femme — nous parlons d'une femme à bonnes fortunes — n'ose plus avouer.

Mais, sur cette scène périlleuse du monde où pendant si longtemps elle avait brillé, Olympe voulut continuer à jouer son petit rôlet.

Pour soutenir ce personnage difficile, qui tant de fois lui avait valu les bravos de la foule. Olympe dépensa des trésors d'intelligence et d'imagination.

Un matin, seule dans sa chambre, — qu'on eût prise aisément pour le laboratoire d'un chimiste, encombrée qu'elle était de substances étranges, de flacons étiquetés, de fard, de parfums, de pommades de toutes sortes, — madame Olympe, à moitié nue, se tenait immobile, atterrée, épouvantée, devant son miroir.

— Oh! ma jeunesse! oh! ma beauté! — s'écria-t-elle enfin avec désespoir; — où êtes-vous?

— Ta jeunesse est morte! ta beauté n'est plus! — répondit le miroir, confident inflexible de la pauvre femme. — Regarde-toi bien! considère les rides qui sillonnent ton visage jauni!... Vois les fils argentés qui serpentent parmi tes rares cheveux... vois tes bras maigres... tes épaules osseuses... ta poitrine flétrie... — Regarde!

Oh! tais-toi! tais- toi! hurlait Olympe à moitié folle. Et d'un mouvement brusque, elle détourna la tête et se laissa tomber en sanglotant sur un fauteuil. La pendule sonna midi.

— Allons! dit Olympe, du courage! Il faut que je sois belle aujourd'hui... belle pour lui!

Avec une sorte de fièvre, elle se replaça devant son miroir et se regarda intrépidement en face.

— Vieillesse maudite, murmura-t-elle, je serai plus forte que toi! Alors elle commença son fantastique travail.

Peu à peu ses rides disparurent, ses cheveux blancs devinrent noirs et brillants, sa chevelure s'épaissit et des tresses d'ébène s'enroulèrent sur son front en opulentes torsades.

Grâce aux soins empressés d'une Lisette intelligente, la métamorphose fut bientôt complète, et la comtesse Olympe, vêtue d'une robe de velours, d'un mantelet de dentelle noire, et coiffée d'un chapeau blanc d'une forme charmante et d'une élégance parfaite, monta prestement en voiture et commanda au cocher de la mener à toute vitesse au chemin de fer de la rue Saint-Lazare. Elle se rendait à Saint-Germain, chez madame Delarue, son amie.

Il y avait fête chez madame Delarue. En pénétrant dans le salon, la comtesse Olympe jeta un regard rapide sur les invités qui se pressaient autour de la maîtresse de la maison.

— Il est là! — murmura-t-elle avec émotion en apercevant dans le cercle un jeune homme d'une trentaine d'années.

Ce jeune homme avait nom Armand. C'était un aimable bohémien de lettres, ayant un grand fonds de gaieté et d'esprit. Un roman qu'il venait de publier, une dizaine de feuilletons excentriques parus dans divers petits journaux, et surtout quelques poésies imprimées dans une revue à la mode, lui avaient fait une espèce de petite réputation.

Un de ses amis l'avait présenté chez madame Delarue.

Naturellement on lui avait demandé de dire quelques-uns de ses vers, et il avait eu le tort de ne pas refuser.

Madame Olympe, qui ne manquait pas une seule des soirées de madame Delarue, ressentit une impression étrange en entendant le jeune poëte. Malgré elle, le souvenir du rimailleur poitrinaire qui l'avait jadis si vertement étrillée lui revint à l'esprit, et, chose étrange, ce souvenir, qui eût dû éloigner madame Olympe à tout jamais d'Armand, sembla l'en rapprocher fatalement.

A compter de cette soirée, la comtesse fit le serment d'ajouter le nom du jeune bohème sur la liste de ses conquêtes.

Une voix secrète, un mystérieux pressentiment lui disait cependant de le fuir, de l'éviter toujours et quand même. Mais cette voix, elle ne voulut pas l'entendre; ce pressentiment, elle le traita de folie et commença, séance tenante, son petit manège de coquetteries.

Elle se fit charmante pour Armand. Elle mit en œuvre, pour lui plaire, tout l'arsenal des séductions féminines, et chacun s'en aperçut.

Armand seul feignait de ne rien voir. Il avait en exécration les vieilles femmes en général, et les femmes maigres en particulier.

En la voyant entrer dans le salon, peinte, fardée, plâtrée et considérablement cotonnée, il ne put retenir un sourire de raillerie.

— Décidément, lul'i dit bas à l'oreille l'ami qui l'avait présenté, la comtesse Olympe vous comptera bientôt parmi ses adorateurs.

— Vous êtes fou, mon cher, répliqua Armand d'un ton sec. Je n'ai pas le moindre goût pour l'ostéologie. Et puis j'ai une petite maîtresse que j'adore; elle est jeune, elle est jolie, elle est fraîche, et elle fait des cuirs à tout bout de champ. Je trouve ça charmant.

Pendant qu'Armand faisait à son ami la réponse que nous venons de dire, madame Delarue, qui savait la haine du jeune homme pour tout ce qui n'était pas vraiment beau, vraiment jeune et vraiment bon, tenait à la comtesse Olympe le langage que voici:

— Vous avez tort, chère belle, de vouloir attacher Armand à votre char. Il aime une petite fillette du quartier latin, et vous vous donnerez beaucoup de peine pour rien.

— Avant huit jours, répondit madame Olympe avec une orgueilleuse assurance, il m'écrira des vers dans mon album. Non pas des vers banals et faits pour tout le monde!... Non! des vers faits pour moi pour moi seule, dédiés à moi et que je ferai publier dans l'un des journaux où il écrit, avec mes initiales en tête. Après cet acte de capitulation, vous voudrez bien consentir à croire, n'est-il pas vrai, que le Roméo de mademoiselle Rose sera au nombre de mes servants.

A partir de ce moment, ce fut entre Armand et madame Olympe une lutte véritable. La comtesse écrivit à Armand lettre sur lettre, vrais chefs-d'œuvre d'astuce et de diplomatie, pour l'attirer honnêtement chez elle. Mais Armand se tenait sur la défensive. Il avait une peur atroce du ridicule, et, pour rien au monde, il n'eût voulu passer pour l'amant de cette ancienne jolie femme. Il avait su deviner sous le fard et les cosmétiques les rides et les cheveux blancs, et par Rose, sa maîtresse, laquelle était couturière et avait travaillé pour madame la comtesse Olympe, il avait recueilli sur la noble dame quelques dé    tails intimes où le coton jouait toujours le principal rôle.

Si bien que la comtesse Olympe n'était plus à ses yeux qu'une de ces vieilles comtesses légendaires, ornées d'un griffon aux yeux humides, d'un ridicule gigantesque, d'un tour brun clair, d'un chapeau jaune et d'un voile vert. En un mot, c'était sa bête noire.

Aussi quelle fut sa rage en recevant un matin une dernière lettre flanquée d'un volumineux album. La comtesse Olympe demandait à Armand quelques vers inédits, et elle les demandait de telle sorte qu'il était impossible de refuser.

— Pardieu! s'écria Armand, je vais en finir une bonne fois pour toutes avec cette mauvaise plaisanterie.

Et, saisissant sa plume avec colère, il improvisa un sonnet dédié à madame la comtesse Olympe et qui avait pour titre: les Ruines.

Le sonnet terminé, il renvoya l'album à madame Olympe.

La comtesse l'ouvrit avec précipitation. Elle lut...

Chaque vers du sonnet était une insolence polie, une impertinence déguisée, mais visible pour tous. Chaque mot enfin renfermait une allusion terrible que les moins clairvoyants eussent pu comprendre.

Pâle, les dents serrées et les yeux injectés de sang. Olympe arracha de l'album le feuillet insultant. Le foulant aux pieds, elle s'écria:

— Je me vengerai!

Pour en arriver à son but, elle résuma, sous une forme légère, un petit article diffamatoire contre deux personnes connues d'Armand, et fit porter le manuscrit au petit journal où Armand travaillait. L'article, sans signature, fut jeté dans la boîte du journal.

— L'article va paraître. Armand, qui seul connaît cette histoire intime, sera accusé, sinon de l'avoir écrite lui-même, du moins de l'avoir fait imprimer dans son journal. Et ce sont des soufflets pour lui et un coup d'épée.

Ainsi pensait madame Olympe. Et cette pensée lui mettait aux lèvres un méchant et terrible souvenir.

Malheureusement pour ses beaux projets de vendetta, l'article tomba par hasard sous les yeux d'Armand au moment où le journal allait être mis sous presse.

Il reconnut aisément, grâce aux initiales véritables dont l'article était émaillé, les personnes dont il était question. Il demanda le manuscrit envoyé par madame Olympe. Bien que l'écriture fût déguisée, il put se convaincre que c'était la comtesse qui avait envoyé au journal ce petit brûlot diffamatoire.

Il obtint du rédacteur en chef que l'article fût supprimé.

Du premier coup, il avait deviné le but ignoble de madame Olympe.

Le lendemain même, il se présenta chez la comtesse. Il fut empressé, gracieux, charmant. Madame Olympe, non plus par amour, mais bien par vanité, par orgueil, fut trop heureuse de ce retour inattendu pour ne pas le croire sincère.

Elle crut si bien à la franchise, à l'amour d'Armand, qu'elle osa, le soir même, au bras d'Armand, se rendre au bal du Nouveau Tivoli. Le jeune homme l'avait suppliée de lui accorder cette faveur, et elle avait consenti, par pure curiosité, disait-elle, mais en réalité pour qu'on la vît publiquement avec le jeune poëte et que sa victoire fût connue de tout Paris.

A peine la comtesse Olympe venait-elle de pénétrer dans la salle de danse, doucement appuyée sur le bras du bohème, qu'une jeune et jolie grisette surgit brusquement devant le couple et se prit à l'apostropher de la belle manière.

C'était Rose, la maîtresse d'Armand. Celui-ci connaissait sa jalousie fantastique, et il avait imaginé cette scène désagréable à seule fin de mystifier la comtesse.

Le scandale fut inouï. Rose reconnut madame Olympe, — Armand comptait sur cet effet, — et la traita de vieux masque. Elle parla devant la foule des robes rembourrées qu'elle lui avait faites, et acheva d'assassiner la malheureuse comtesse par des révélations plus indiscrètes encore. Madame Olympe s'enfuit avec épouvante.

Après une maladie de quinze jours, elle partit pour l'Italie. Au moment de partir, elle apprit par une lettre que la scène du Nouveau Tivoli était l'œuvre d'Armand. Le jeune homme joignait à sa missive l'article dont il avait empêché l'impression. Elle comprit tout.

— O les poètes! les poètes! s'écria-t-elle. Et bien qu'elle ne sût pas le latin, elle ne put s'empêcher de murmurer la citation connue: «Genus irritabile vaium!»

Le fait est qu'elle n'avait pas de chance avec eux.

Quant à l'époux de madame Olympe, il ne s'inquiéta nullement de la nouvelle escapade de sa folle moitié. Il avait bien autre chose à faire.



Camille 

CAMILLE

(LES VACANCES DE CAMILLE)

Camille tenait les livres chez un Tahan quelconque du boulevard Montmartre ou du boulevard des Italiens.

C'était une charmante jeune fille. Et ne prenez pas ce mot «charmante,» pour une épithète banale octroyée par politesse à notre héroïne. Non; Camille était le charme incarné, la grâce faite femme.

Elle n'était ni grande ni petite. — Et elle avait bien raison.

Elle avait des cheveux bruns pas trop bruns et des yeux noirs pas trop noirs... si peu noirs, vraiment, que parfois ils semblaient presque bleus. Pour ceux qui aimaient la variété, c'était ravissant.

Ajoutez à ces yeux-là et à ces cheveux un teint blanc et rosé, — «teint de lis et de roses,» — comme on dit dans les romances, — un amour de petite bouche armée de trente-deux petites dents, — «trente-deux perles,» toujours comme dans les romances; — n'oubliez pas deux mains fines et mignonnes, qui eussent fait rougir d'envie les mains pâles de notre pauvre Mimi, et vous aurez, légèrement ébauché, le portrait de Camille.

Pour compléter cette esquisse, il nous faudrait vous dire les élégantes splendeurs de son corsage de vingt ans, les gracieux contours de sa jambe et l'exiguïté provocante de son pied aristocratique, que nous ne comparerons pas au pied de Cendrillon, — car cette comparaison commence à se faire peu vieillote, — mais bien au pied «mignon à tenir dans la main» de la Chinoise de Théophile Gautier.

Il nous faudrait, vous dire encore le délicieux petit signe brun qui faisait si merveilleusement ressortir l'éclatante blancheur de son sein marmoréen; mais nous préférons ne pas souffler le mot de ces détails trop intimes, car ces indiscrètes révélations pourraient faire naître des suppositions malséantes sur la vertu de notre Camille, et ces suppositions seraient tout bonnement d'affreuses calomnies.

Oui, Camille était sage. Et cependant elle n'avait pas de famille, et cependant elle était jeune et belle... et demoiselle de magasin! On va crier au miracle, ce n'est pourtant que l'exacte vérité.

Patience!

Un jour, un jeune homme entra dans le magasin de Camille. Après avoir examiné les mille petites inutilités charmantes qui se trouvaient sous sa main, il choisit un nécessaire microscopique et en demanda le prix.

— Cent francs, répondit Camille, qui se trouvait seule par hasard ce matin-là, et remplaçait le commis préposé à la vente.

Le jeune homme donna les cinq louis demandés, et s'éloigna en disant: — Ce n'est vraiment pas cher!

C'était si peu cher, en effet, que le véritable prix du coffret était deux cents francs.

Camille, qui fut plus tard surnommée «l'Ange de l'étourderie,» et qui, dans ce temps-là, travaillait déjà à mériter ce titre, s'était tout simplement trompée de moitié. Le patron, qui était de l'école de ces spéculateurs sérieux qui savent que cinq louis font beaucoup plus que cent francs, se permit quelques observations très-justes, mais qui déplurent souverainement à mademoiselle Camille. Sans attendre la péroraison du discours de son maître et seigneur, elle monta dans sa chambre, prit cinq pièces de vingt francs, qui représentaient une partie de ses économies, et les jeta sur le comptoir. Le lendemain, elle quittait le magasin, malgré les excuse de son patron, et s'installait avec armes et bagages chez une amie à elle.

Le soir même de ce jour-là, le jeune homme, cause involontaire du départ de Camille, se représenta au magasin. Cette fois, il était accompagné d'un de ses amis. Cet ami, étonné du prix minime du petit nécessaire, avait parié qu'il coûtait plus de cinq louis.

Le marchand leur narra immédiatement l'erreur commise par Camille, et ce qui s'en était suivi.

Après avoir demandé l'adresse de la jeune fille, les deux amis coururent chez elle. — Elle était absente. — Le jeune homme au coffret remit à l'amie de Camille la somme payée par elle à son patron, et s'éloigna, laissant son nom et son adresse.

Dès qu'elle fut de retour, Camille jeta les hauts cris, et s'empressa de renvoyer à M. Léon d'Âlpuis, — c'était le nom du jeune homme, — les cinq louis qu'il avait laissés pour elle.

«Je suis seule responsable de l'erreur que j'ai commise, lui disait-elle dans le billet qui enveloppait les pièces d'or. Je refuse positivement de recevoir cet argent que vous ne me devez pas, et que je vous prie de ne pas me renvoyer.»

Comme on le voit, Camille était un peu folle, et ses scrupules étaient singulièrement exagérés. Que voulez-vous! cette belle fille était ainsi faite. A qui la faute? pas à elle, bien sûr... à nous, encore moins.

Léon, bien qu'il ne comprît rien au refus de la jeune fille, ne crut pas devoir recommencer la tentative qu'il avait faite. Malgré lui cependant, le souvenir de Camille lui revenait de temps à autre à l'esprit. Mais il ne l'avait vue qu'une fois, — le jour de l'achat du fameux coffret, -- et ne se rappelait son visage que très-imparfaitement, lorsqu'un soir, au théâtre, il l'aperçut: elle était avec son amie. Tout le temps du spectacle, il eut les yeux fixés sur elle, et ce qui devait arriver arriva, c'est-à-dire qu'il en tomba amoureux.

Il essaya de lutter contre ce sentiment qui venait d'envahir son cœur sans crier gare; mais il se donna beaucoup de peine pour rien. Voyant qu'il n'était pas de force à résister, Léon se livra tout entier à sa passion: c'est ce qu'il avait de mieux à faire. A partir de ce moment, il se prit à rôder du matin au soir sons les fenêtres de Camille. Il tournait complètement à l'Almaviva. Comme ce fantaisiste Andalous, qui voulait absolument que tout le monde l'appelât Lindor sous le prétexte qu'il tenait à être inconnu, si Léon eût possédé une guitare, peut-être eût-il vu s'entr'ouvrir peu à peu les jalousies de sa Rosine récalcitrante: mais la guitare a fait son temps. Nous ne nous en plaignons pas; mais Léon dut le regretter; car, durant plusieurs semaines consécutives, il eut beau faire sentinelle aux environs de la demeure de Camille, il ne put une seule fois, fùt-ce un instant, se trouver avec elle ou même l'entrevoir.

Un jour, de guerre lasse et profondément dépité, Léon allait quitter la partie, bien décidé à ne plus jouer ce rôle ridicule d'amoureux transi...

Tout à coup il se trouve face à face avec celle qu'il aime. Elle passe devant lui sans le reconnaître. Il rebrousse chemin, et suit la jeune fille, résolu à lui parler... Mais, d'un pas rapide, elle se dirige vers une maison de triste apparence et elle y entre, en regardant autour d'elle comme si elle craignait d'être vue.

Léon leva les yeux. Sur la façade blanche de la maison, se déta-chaient ces mots, en grandes lettres noires: «Mont-de-piété.»

Léon comprit tout. — Pauvre fille! murmura-t-il.

Le lendemain, il écrivait à Camille, et lui disait la passion réelle, violente, qu'elle lui avait inspirée. Camille répondit à Léon quelques mots seulement; mais ces quelques mots suffirent pour lui faire comprendre qu'il devait cesser avec elle toute espèce de correspondance.

Léon cherchait en lui-même un moyen de se rapprocher de cette fille étrange, dont l'excessive fierté et la vertu farouche ne faisaient qu'exciter davantage l'amour qu'il ressentait pour elle. Enfin, un soir, il reçut une lettre de l'amie de Camille qui lui annonçait que la pauvre enfant était dangereusement malade: elle avait la fièvre typhoïde, et son état était désespéré. L'amie ajoutait qu'ayant épuisé toutes ses ressources, elle avait dû, sans en instruire Camille, s'adresser à lui.

Pendant de longs jours et de plus longues nuits, la malade fut entre la vie et la mort, et Léon ne la quitta pas d'un instant. Enfin, le médecin annonça que tout était fini. — En même temps que son arrêt de mort, Camille connut la noble conduite de Léon. En délire, la pauvre enfant se laissa tomber frémissante sur la poitrine du jeune homme, qui sanglotait, et d'une voix qui n'avait déjà plus rien de la voix humaine, elle s'écria:

— Je t'aime; moi aussi, je t'aime, et je le dis devant Dieu qui m'entend et qui m'appelle.

Comme elle achevait ces mots, le prêtre entra, et, resté seul avec elle, il lui donna l'extrême-onction.

Deux mois après la scène que nous venons de raconter, un jeune homme et une jeune femme couraient gaiement, par une belle journée de printemps, dans les bois d'Aulnay, tout verdoyants alors et tout parfumés. Tout y parlait d'amour, et les fleurs et les arbres, et les oiseaux jaseurs et les insectes bourdonnants; et faisant leur partie dans ce concert sublime, le jeune homme et la jeune femme, les mains dans les mains, les yeux dans les yeux, les lèvres sur les lèvres, murmuraient fiévreusement entre chaque baiser: «Je t'aime! je t'aime! et je n'aimerai jamais que toi!»

Le jeune homme, c'était Léon... la jeune femme, c'était Camille.

Oui, Camille, toute rayonnante de santé et de force, de jeunesse et de beauté. Ce qui prouve que l'on peut être condamné à mort sans mourir; de même que l'on peut mourir sans être condamné à mort.

La liaison de Camille et de Léon d'Alpuis dura quatre ans, et ils s'aimaient comme au premier jour. Ce bonheur sans nuage semblait devoir durer éternellement; mais le père de Léon, qui avait bien voulu jusqu'alors fermer les yeux sur la conduite de son fils, jugea qu'il était temps de les rouvrir.

En conséquence, M. d'Alpuis, du ton le plus tranquille et le moins ému du monde, annonça à Léon qu'il allait le marier.

Et comme Léon se récriait, M. d'Alpuis lui répondit qu'il venait d'atteindre sa vingt-septième année, et que le moment était arrivé d'en finir avec la vie de garçon.

Léon crut de son devoir de tout dire à son père au sujet de Camille.

— Je n'ignore rien, répondit le vieillard.

Et il ajouta que, sachant la conduite de cette jeune fille, conduite parfaitement convenable, après tout, il autorisait son fils à assurer son avenir. Bien plus, il accorda six mois à Léon pour amener, sans la brusquer, la rupture qui devait avoir lieu.

Léon avait, avant toutes choses, le respect de la famille. Un désir de son père était un ordre pour lui. Il n'osa faire aucune résistance, et, bien que son cœur fût brisé, il courut chez sa maîtresse avec l'intention de tout lui dire... mais il avait trop présumé de ses forces et, devant Camille, il resta muet.

Pendant plusieurs mois, la situation de Léon demeura la même. Enfin, M. d'Alpuis l'instruisit de leur prochain départ.

Léon frissonna.

— Quoi! mon père, murmura-t-il, en plein liiver, à la veille de Noël.

— Oui, sans doute, répliqua M. d'Alpuis; nous sommes invités à de grandes chasses sur les domaines de M. d'Héricy, notre voisin de campagne, et nous partons dans vingt-quatre heures.

Alors seulement Léon apprit que la femme que lui destinait sa famille était mademoiselle Clémentine d'Héricy.

Ainsi que l'avait décidé M. d'Alpuis, le départ eut lieu le lendemain; Léon, au moment de se séparer de Camille, tenta vingt fois do lui tout révéler; mais vingt fois le courage lui manqua, et il partit, en lui annonçant son prochain retour.

Pendant ses vacances, — c'est ainsi que Camille appelait les trois longs mois qui suivirent le départ de sou amant, — la jeune femme s'ennuya mortellement. Une tristesse insurmontable s'était emparée d'elle. Une voix secrète semblait lui dire qu'il lui fallait porter le deuil de ses jeunes amours.

A tout instant, elle écrivait à Léon d'interminables lettres, dont elle faisait d'innombrables brouillons. Dans le commencement, son amant répondit avec une régularité, un empressement qui la faisaient bien heureuse. Mais peu à peu les réponses devinrent plus rares, et les pressentiments de Camille prirent de jour en jour de plus sombres couleurs.

Avant de s'éloigner, Léon avait prié un de ses bons amis, Francis Bernier, de distraire de temps à autre la pauvre délaissée. Interrogé par Francis, il lui avait fait la confidence de sa rupture forcée et de son inévitable mariage.

Francis, qui aimait beaucoup Camille, en tout bien tout honneur et sans aucune arrière-pensée, accepta et remplit sa mission de consolateur avec une conscience admirable: dîners au restaurant, promenades, spectacles, il népargna rien.

Un soir qu'il devait mener Camille au Vaudeville, il trouva bon, pour lui donner une distraction de plus, de la faire dîner au café Anglais, non pas en sa compagnie seulement, ce qui semblait ne plus l'amuser beaucoup, mais bien avec un jeune peintre de ses amis, brave et digne garçon, très-gai, très-philosophe, ayant du talent, de la pauvreté et la plus belle barbe carotte qui se fût jamais vue.

Théodore Landry, — c'était le nom du jeune artiste, — fut pendant tout le dîner le plus aimable qu'il lui fût possible, et Camille lui trouva l'air d'un très-bon enfant.

Après le café, Léon se rendit au Vaudeville; mais le mot relâche s'étalait majestueusement sur les affiches de la porte.

— Puisqu'il en est ainsi, dit Camille, nous passerons, si vous le voulez bien, la soirée chez moi. Vous prendrez une tasse de thé en fumant un cigare.

A minuit, les deux jeunes gens sortaient de chez Camille.

Théodore demeurait dans la même rue que la jeune femme. Le lendemain, comme il se rendait à sa table d'hôte, vers cinq heures, il vit une voiture arrêtée à la porte de sa voisine. Machinalement, involontairement, il s'arrêta... bientôt il aperçut Camille, qui montait dans le coupé... Peu après, un jeune homme s'approcha d'elle et lui pressa la main. C'était Léon d'Alpuis.

Léon n'était revenu à Paris que pour rompre définitivement avec sa maîtresse: il ne l'aimait plus. Il en aimait une autre; et cette autre, c'était sa fiancée, mademoiselle Clémentine d'Héricy.

Malgré sa résolution bien arrêtée d'en finir avec Camille, il n'osa pas lui annoncer lui-même la nouvelle de son mariage. Francis Bernier fut chargé de tout apprendre à la jeune femme.

— Léon se marie! répéta Camille à moitié folle. Léon se marie! — Et elle se prit à sangloter. — Quand elle revit son amant, elle ne lui fit pas de reproches. Sa douleur était muette, silencieuse.

Léon lui promit d'aller la voir le lendemain, et de passer la journée avec elle. — C'est aujourd'hui la mi-carême, dit-elle à Francis quand elle fut seule avec lui: il y a bal à l'Opéra. Je n'ai jamais vu ça; voulez-vous m'y mener? J'ai besoin de bruit et de tumulte! Je veux m'étourdir, je veux oublier.

Francis refusa.

— C'est bien! reprit-elle, dès que Francis se fut éloigné.

Et tout aussitôt elle se mit à écrire. Elle venait de se rappeler que Théodore Landry demeurait à côté de chez elle, et elle lui demandait de la conduire à l'Opéra.

Par un fortuné hasard, le peintre à la barbe rouge possédait la somme respectable de vingt francs. Il répondit à la bonne de Camille qui avait apporté là lettre « qu'il était aux ordres de sa maîtresse.»

En pénétrant dans le bal, au bras de Théodore, Camille eut un mouvement de profond dégoût. Instinctivement, elle recula de quelques pas; mais, faisant un violent effort sur elle-même, elle alla plus avant, et ne s'arrêta qu'au cœur même de l'infernale cohue.

Quelques jeunes gens, à moitié ivres, prenant Camille pour une de ces filles qui ne viennent au bal que pour être insultées, se permirent avec elle des licences qui lui firent monter le rouge de la honte au visage. Mais Théodore, qui avait été séparé de sa compagne par un mouvement de la foule, la rejoignit assez à temps pour être témoin de l'offense qu'elle venait de recevoir. Il s'élança d'un bond sur celui des jeunes gens qui s'était montré le plus insolent et le souffleta.

Le lendemain, dans les bois d'Aulnay, non loin de l'étang du Plessis, une rencontre avait lieu entre Théodore et le jeune homme de l'Opéra.

Théodore savait à peine tenir une épée. Après avoir ferraillé pendant quelques instants, il poussa un léger cri, lâcha son épée et tomba. Il venait de recevoir une blessure grave au-dessus du sein.

Ramené chez lui par Francis Bernier, qui lui avait servi de témoin dans ce malheureux duel, Théodore fut à peu près condamné par les médecins, comme l'avait été Camille; — mais de même que Léon avait jadis sauvé la jeune femme à force d'amour et de tendres soins, de même, à force de dévouement et de reconnaissance, Camille sauva celui qui avait si noblement risqué sa vie pour elle.

La guérison fut lente toutefois, bien lente. Enfin le blessé put quitter sa mansarde, doucement appuyé au bras de sa gentille garde-malade.

— Ah! Camille! Camille! disait-il d'une voix émue, votre jolie petite main a guéri ma première blessure; mais vos grands yeux m'en ont fait une autre plus terrible, et, celle-là, vous ne consentirez pas à la soigner.

— Qui sait? murmura Camille à mi-voix.

Et comme Théodore, tout tremblant et tout surpris, la regardait sans oser l'interroger, la jeune femme tira une lettre de son sein, et la lui tendit.

C'était la lettre qui annonçait à Francis Bernier le mariage de M. Léon d'Alpuis avec mademoiselle Clémentine d'Héricy.










Francine


FRANCINE

(SCÈNES DE LA VIE DE BOHÈME)
 
«Tra la la la la la la la!
L'amour rôde dans mon quartier,
Il faut tenir la porte ouverte!»
 

Ne vous y fiez pas, les histoires tristes commencent toujours par une chanson. Celle-ci, c'est la chanson de Francine, une jolie blonde, à la peau nacrée et fine , aux dents blanches , aux lèvres roses... un véritable Stradivarius d'amour!

D'où venait-elle, Francine, en rentrant à minuit dans sa petite chambre de la rue de la Tour-d'Auvergne?

Qui le sait? D'où peut revenir une jeune fille, par un beau soir d'avril, sinon d'un rendez-vous avec le printemps? Le temps est doux, l'on sort de l'atelier à huit heures, faut-il donc rentrer tout de suite? Les bals d'été sont ouverts déjà: l'orchestre envoie au loin ses mélodies joyeuses; c'est l'appel du plaisir, l'invitation à la danse! Allons! la journée a été rude, il est trop tôt pour se coucher... pour qui donc a été fait le printemps si ce n'est pour les jeunes filles?... et c'est si bon d' entendre la musique! La valse qui étourdit, qui enivre; la polka, ce sarcasme de la grâce, éclat de rire de la danse; le quadrille, ce roman mimé, dont l'exorde est un avant-deux pudique et la conclusion un galop effréné! Non, non, au mois d'avril, l'on ne rentre pas chez soi à huit heures, quand le temps est beau et quand on a vingt ans!

Certes, toute la soirée Francine, abeille du crépuscule, avait été butiner toutes les fleurs de la jeunesse, pour en faire ce doux miel qu'on appelle la gaieté! Et jamais miel ne fut plus doux que celui-là, le soir où elle fit connaissance avec Jacques.

La nature aime les contrastes: elle peint en brun le tronc des arbres et colore en vert leurs feuilles; la terre est noire et le blé est doré; la mer est bleue et la falaise est grise; les serpents les plus venimeux ont les plus brillantes couleurs; Francine était gaie et Jacques était triste!

Oh! quelle tristesse que celle de l'artiste!

Quand, accoudé à sa fenêtre, il regarda le soleil se coucher derrière les hauteurs de Montmartre; quand il vit les pâles étoiles, une à une, apparaître au milieu de l'azur foncé du ciel; quand il sentit la brise devenir plus fraîche et lui apporter les mille parfums des jardins d'alentour, et quand il aperçut les hirondelles, récemment revenues, tracer aux angles des maisons leurs mystérieux méandres, une mélancolie profonde s'empara de son âme, il se détourna, et, dans l'obscurité de sa chambre, il aperçut deux choses: sa pipe et son pistolet.

L'une servait à voiler l'autre: quand Jacques avait empli de fumée de tabac sa petite mansarde, le pistolet devenait invisible, l'idée fatale s'éloignait et la torpeur s'emparait de l'artiste.

Or, Jacques n'avait pas mangé de la journée; sa lampe n'avait plus d'huile, il alluma une chandelle de résine; il n'avait plus de tabac, il se jeta sur son lit et se mit à rêver, en attendant les rêves.

Vous tous qui lirez ces lignes, vous ne vous êtes jamais trouvés sans doute dans la position de Jacques, aussi ne pouvez- vous deviner le courant de ses idées. Nous allons vous mettre sur la voie.

Voici un jeune homme de vingt-deux ans, plein de santé et de vigueur, rempli d'intelligence, de talent et de volonté, abandonné par sa famille, qui voulait en faire un commerçant, ayant choisi un art ingrat, la sculpture; sans relations, sans amis, sans ressources. Quel que soit son talent, il lui faut du pain pour vivre, du marbre pour travailler.

Jacques n'avait rien de cela, son seul capital était sa foi inébranlable dans l'art.

Et il pensait:

— Misère! misère! pourquoi viens-tu m'étreinudre? Est-ce réprouve? Je l'accepte; mais sais-tu si mon corps aura la même vigueur que ma volonté? Quoi, c'est par la faim, par la plus terrible des souffrances que tu débutes! La faim!... Mais j'ai droit à la vie! Autour de moi, je vois le monde, je vois la nature accomplissant cette nutrition journalière nécessaire à sa prospérité! — L'oiseau a la graine dans les champs, la plante a la rosée, le prisonnier a du pain, pourquoi l'homme libre en manque-t-il souvent? Faut-il donc sacrifier son avenir, ulcérer son cœur, étouffer son esprit pour avoir droit à la vie? Mais le pain est dû! La dette éternelle du riche, c'est le pain du pauvre!... Pourquoi donc u'ai-je pas mangé aujourd'hui? Ah! triste humanité! ah! philosophie! Quand on pense que le blé mûrit, que le fruit courbe les branches, que la vache donne son lait et la poule ses oeufs, et qu'on ne s'est pas encore inquiété si le pauvre a sa part dans ce festin fourni par Dieu!

Et pourtant j'ai là, dans mon cerveau, tout un monde que je nourris, moi qui meurs de faim! Toutes ces idées, toutes ces pensées sublimes se dressent, se complètent, existent! Chacune, née à l'état d'ébauche, peu à peu, grâce à l'alimentation intellectuelle qui la fait vivre, grandit insensiblement, et, à mesure qu'elle prend de la force, je me sens épuisé! Ah! de la terre, du marbre, de la pierre! et du pain, mon Dieu, du pain! pour que ma main ait la force de tenir le ciseau! Demain... Hélas! pour moi, demain, c'est aujourd'hui... Après tout, qui sait cela?... Espérons!

A ce moment on frappa à la porte.

Jacques ouvrit, et Francine entra; mais, suffoquée par l'odeur du tabac, elle se trouva mal et laissa tomber à terre sa clef et son flambeau.

Jacques ouvrit la fenêtre, et l'air frais de la nuit balaya bien vite les nuages de fumée. Francine revint à elle.

Voici ce qui lui était arrivé.

En ouvrant sa porte, le vent avait éteint sa lumière, elle avait vu que son voisin veillait encore, elle venait lui demander du feu pour rallumer sa bougie.

Comme elle finissait son récit, le vent, — souvent complice des amours, — s'avisa de souffler la bougie de résine de Jacques, si bien que les deux jeunes gens demeurèrent dans l'obscurité.

Ombres protectrices, cette fois! Jacques ne retrouva pas les allumettes et Francine ne put ramasser sa clef. Les confidences s'échangèrent... les mains se touchèrent on ne sait comment, et Francine... et Jacques... ma foi! cela ne se dit pas, cela se devine!

Pendant six mois, Jacques ne fut plus seul: il aimait, il avait du courage, il vivait enfin... mais il était dit que le pauvre artiste serait malheureux jusqu'au bout. Francine, la joie de sa mansarde, sa muse aimée, son espoir, sa Providence, Francine, l'ouvrière aux doigts pâles, aux joues rosées, aux blonds cheveux, Francine, hélas! était poitrinaire, et les feuilles, qui venaient de pousser devaient être jaunes six mois plus tard; alors... alors, la toux opiniâtre et sèche arrêterait la chanson sur ces lèvres charmantes, la maigreur envahirait cette figure chérie, ces doigts mignons deviendraient blêmes et osseux, et la mort, la mort livide se placerait au chevet de sa victime et lui mesurerait ses dernières minutes d'existence.

En passant rue des Récollets, nous avons été frappés par une singulière inscription: HOSPICE DES INCURABLES. Cette dénomination ne nous sembla pas seulement inhumaine, mais encore impie. C'est comme si l'on disait: Ici, l'on rient mourir! Et la mort est le secret de Dieu!

Nous n'avons vu dans cet établissement que des vieillards plus ou moins malades, et préparés à quitter la terre, où ils ont fait leur temps.

Incurables! Mais, toute l'humanité est incurable, puisqu'elle doit mourir.

Mais il y a quelque chose de plus affreux que cela: c'est l'arrêt irrévocable de la science sur un corps jeune et plein de santé!

Le médecin arrive, il pose son oreille sur un dos d'albâtre, sur une poitrine de lait, il tâte un poignet d'ivoire où, sous la peau transparente, se croisent mille veines d'azur; il secoue la tête et ordonne un climat doux et de la distraction.

— Et des remèdes? — Des remèdes! Lesquels? répond-il, il faut les demander à Dieu! La science est impuissante.

Or, voyez-vous un homme aimant sa maîtresse et connaissant ce fatal secret? Le voyez-vous compter les heures, les minutes, et voir avec effroi les feuilles dos arbres se détacher une à une sous la brise de l'automne? Comprenez-vous cette crainte continuelle, cette insomnie permanente, cette veillée suprême!

L'incurable! ah! c'est Francine! La pauvre fille! A rnesure que l'été s'avançait, il emportait avec lui ses couleurs et sa santé, et Jacques, qui savait tout, voyait avec douleur la lente et placide agonie de sa chère maîtresse! Elle-même, hélas! n'ignorait pas que ses jours étaient comptés, et cherchait à dissimuler les pronostics funèbres.

Nous ne voudrions pas nous appesantir sur ce lugubre sujet; mais malheureusement c'est Francine que nous étudions, et nous ne pouvons peindre la santé là où nous voyons l'affreuse maladie que l'on nomme phthisie pulmonaire; — maladie, hélas! trop commune à Paris, et dont nous allons décrire les causes et les effets.

Francine était une petite couturière d'une complexion délicate; son père s'était remarié et sa belle-mère l'accablait de mauvais traitements. Cette situation fatale, à laquelle on ne peut remédier par aucun moyen sans attenter à la liberté individuelle, est commune à beaucoup de petits ménages d'ouvriers parisiens.

Dans cette classe de la société, le mariage est une nécessité. L'homme travaille d'un côté, la femme de l'autre; le produit de ces deux labeurs permet, avec de l'économie, de subvenir aux besoins de la petite famille qui s'accroît plus qu'il ne le faudrait, malheureusement. — Le pauvre ne compte pas avec l'amour! — Or, tout marche, tout pousse, tout grandit; les salaires du mari et de la femme suffisent à la nichée; même on a pu mettre quelques louis à la caisse d'épargne, en prévision des mauvais jours.

Un soir, la mère rentre fatiguée, un peu de fièvre se déclare, elle ne peut aller à l'atelier; — une journée de perdue! — Le lendemain, la maladie s'aggrave, il faut appeler le médecin. — Peu à peu, on retire delà caisse d'épargne toutes les petites économies; — bientôt elles sont insuffisantes; — un jour, après mille sacrifices, la malade meurt, et le mari reste seul avec trois orphelins.

Que faire? Il faut les nourrir... et comment? Le pauvre ouvrier est seul. Le matin il va à six heures à l'atelier; il en revient le soir à huit heures. Que vont devenir les pauvres petits, pendant ce temps-là?

Malgré l'amour qu'il avait pour sa femme, l'ouvrier comprend qu'il ne peut rester seul; la première coquette venue l'amadoue, ce qu'il gagne la séduit. Les parents de cette fille peut-être, et pour le même motif, la tourmentent; elle veut sa liberté. Enfin, un beau jour, elle prend sa volée et épouse le pauvre veuf.

Tout va bien pendant quelque temps. Le nécessaire est rentré dans le ménage, les enfants sont pleins de santé, le mari est rempli de courage et la nouvelle femme d'affection. — Elle devient mère. — Voilà le vrai lien! lien qui est un câble, une chaîne indestructible, laquelle change complètement l'aspect du ménage.

A partir de ce moment les enfants sont négligés, haïs, rationnés; c'est le nouveau venu qui prend leur part; l'ouvrier, lassé de la lutte, n'ose plus se plaindre: il craint qu'on ne lui reproche ces gages d'un amour défunt; et puis les nécessités de la vie sont là; c'est l'épée de Damoclès!... et il redoute le moment fatal où sa colère la ferait tomber.

La belle-mère vient de se révéler!

Les enfants ne vivent plus, ils attendent avec impatience l'heure où leurs ailes seront assez fortes pour pouvoir s'échapper de ce nid inhospitalier.

Un jour, un garçon ne revient plus; le lendemain, c'est la fille!

Dans cette désertion des membres de la famille, c'est la fille qu'il faut plaindre, car, à moins de circonstances tout à fait particulières et providentielles, elle est infailliblement perdue.

Francine, en quittant son père et sa belle-mère, avait pour tout héritage emporté une mauvaise santé et son état de couturière. Si elle avait vivement regretté d'avoir été obligée de quitter la maison paternelle, en revanche, elle avait trouvé sur le seuil la franche gaieté et l'insouciance de la jeunesse, deux trésors qu'elle ne connaissait guère jusqu'alors et qu'elle se mit à gaspiller.

Les êtres dont la vie doit être courte en ont, pour ainsi dire, la prescience: ils vivent vite. Comme les fleurs qui n'ont qu'un jour d'éclat sont les plus brillantes, de même les jeunes prédestinés de la mort ont un moment de splendeur physique et morale qui leur fait oublier l'heure suprême où commence l'agonie, — cet apprentissage de la tombe!

Francine, nous l'avons dit, était belle et fraîche au printemps; bientôt, le soir surtout, une petite toux sèche la prit, mais c'était peu de chose, on n'y fit pas attention. Quelques crachements de sang vinrent cependant effrayer Jacques. Il consulta en secret un médecin de ses amis, qui lui apprit la triste vérité : — Redoute les feuilles jaunes! lui dit-il.

Francine, cachée, entendit tout.

Et l'été brûlant avançait; les feuilles, une à une, se détachaient des arbres. Jacques les regardait tristement voltiger dans l'air, et Francine, pour tromper son ami, feignait la plus folle insouciance et la plus bruyante gaieté.

Bientôt les mensonges devinrent inutiles; le mal caché se montra et... avec quelle triste habileté!

Ce fut un amaigrissement progressif qui entonna le premier chez Francine le de profundus de la santé. En quelques jours, les pommettes de la belle jeune fille devinrent saillantes, son nez s'effila, le blanc de ses yeux prit une teinte azurée, ses joues se creusèrent et ses lèvres se contractèrent.

Francine se plaignit de points de côté... Peu de temps après, elle garda la chambre.

A mesure que les jours se raccourcissaient, ils lui semblaient plus longs. Elle était là, dans son fauteuil, pâle et faible; elle regardait le beau ciel bleu comme pour s'accoutumer à sa nouvelle patrie, et comptait mélancoliquement les quelques feuilles qui s'accrochaient encore au grand arbre dont elle ne voyait que le sommet.

Et ces feuilles étaient jaunes... jaunes!

Enfin l'arbre n'eut plus qu'une feuille... Le médecin déclara que Francine mourrait le lendemain matin. — La feuille, secouée par un vent de bise, se détacha et vint tomber dans la chambre; Francine la cacha sous son oreiller.

Elle eut froid et voulut que Jacques allât lui chercher un beau manchon pour garantir ses mains des engelures pendant l'hiver.

Jacques se prêta à ce dernier caprice. Saint caprice qui n'était qu'un pieux mensonge pour dissimuler la vérité à son pauvre ami.

Quand elle eut cette dernière parure, elle sembla plus gaie. Jacques la veilla toute la nuit.

Aux premiers sons de l’Angelus, l'agonie commença.

Francine mit ses mains froides dans son manchon, et mourut en pensant à Jacques.

La douleur de l'artiste fut immense. Le médecin pria une voisine de veiller la morte, et emmena Jacques. Ils passèrent leur journée à faire les démarches nécessaires pour l'enterrement.

Le soir, après un léger repas, Jacques pria le médecin de l'assister dans une dernière besogne. Il voulait mouler le visage de celle qu'il avait tant aimée, et si peu de temps, hélas!

La nuit se passa dans ce travail.

Le lendemain on enterra Francine.

Le convoi se rendit au cimetière, escorté de quelques bohèmes, amis de Jacques. Lui-même, seul, marchait en avant, tête nue, et pleurait.

La cérémonie ne fut pas longue: la bière fut déposée dans la fosse, on la recouvrit de terre et l'on planta dessus une petite croix de bois.

— «O ma jeunesse! c'est vous qu'on enterre!» s'écria Jacques.

Telle fut l'oraison funèbre de Francine.

Telle est la moralité de cette histoire.

Triste moralité, car c'est un cri d'égoïsme et d'impuissance!

Ah! n'imitons pas Jacques, soyons forts! soyons jeunes! La plus belle jeunesse est celle qui a des cheveux blancs, parce qu'elle a été longue et heureuse! Aimons! c'est la vie! N'enterrons pas nos amours, ressuscitons-les !

Et répétons la chanson de Francine:

                        «L'amour rôde dans mon quartier,
                         Il faut tenir la porte ouverte!»



Yvonnette


YVONNETTE

 
(LA FLEUR BRETONNE)


S'il est une contrée où les histoires poétiques, les contes et les légendes ont un cachet de naïveté, c'est assurément la Bretagne. La vieille Armorique, non-seulement a conservé jusqu'à nos jours sa langue, ses chants et ses costumes, mais encore ses habitudes et ses coutumes n'ont été que peu modifiées. C'est pourquoi les anecdotes bretonnes ont toujours un caractère de simplicité touchante qui charme et qui émeut.

L'histoire que nous allons raconter est toute moderne, sans quoi l'on pourrait croire que c'est une légende, tant elle est à la fois naïve et merveilleuse.

Il existe sur les côtes de Bretagne une lande immense pleine de genêts, de bruyères et d'ajoncs, et qui, du côté du bourg, est bornée par une grande croix de bois plantée sur un dolmen.

C'est ce qu'on appelle le Calvaire.

Le dolmen est énorme; la ronce et le lierre l'escaladent et le cachent sous leurs feuilles vertes; les églantiers, aux roses moussues et aux fruits de corail, les chèvrefeuilles aux petites pattes roses, les fusains qu'on nomme aussi les bonnets de prêtre, entourent la base du monument celtique. Dans l'herbe fine et dans la mousse, des petites fleurs d'or se dressent coquettement et semblent faire la cour aux pâquerettes blanches dont la collerette rougit légèrement.

La croix est en chêne peint en vert. Le Christ est grossièrement sculpté; mais, malgré cela, sa figure exprime à la fois la souffrance et la résignation. Les vents de la mer, dans une nuit de colère, ont détaché un des bras du divin supplicié, et le membre pend à l’une des branches de la croix. A droite et à gauche, tous les attributs du martyre de l'homme-Dieu sont groupés sans art et d'une façon pittoresque. Il y a l'échelle, l'éponge, le roseau, les clous, le marteau, la lance, etc., etc. La tête du Christ est couronnée d'épines et surmontée de cette inscription:

                                                                                                    I. N. R. I.

Des couronnes et des bouquets fanés jonchent la plate-forme, et un petit tronc est accroché au bas de la croix. Dessus on lit cette inscription: Tronc pour les âmes du purgatoire.

Après avoir fait sa prière, le voyageur se relève et jouit d'un magnifique spectacle. D'un côté la lande verte aux reflets violets et jaunâtres, triste et poétique; de l'autre, la mer immense au pied de la falaise, elle aussi, mélancolique et belle.

C'est le soir, l'acre odeur des genêts, des bruyères et des ajoncs court dans la plaine et se mêle à l'arôme salé de la mer; du côté de la lande, le ciel est pâle, grisâtre et moucheté de nuages gris et roses; du côté de la mer, le ciel est pourpre, rayé de violet et de noir. Un moment fixe à l'horizon, il semble que le soleil, pour calmer les feux dont il est embrasé, se baigne quelque temps avant de s'endormir dans les ondes. Une petite brise de terre fait trembler les cimes des plantes de la lande et murmurer les branches des houx; la mer, aux vagues scintillantes, semble avoir une carapace d'écaillés de poisson. On entend les cloches du hameau voisin.

Tout est calme! sans la cloche qui, dans son cantique solennel, porte à Dieu les prières des hommes, on pourrait croire que le pays est désert.

Cependant, au pied de la croix que nous venons de décrire, deux enfants de dix ans échangeaient leurs adieux.

C'étaient deux enfants du pays; leurs parents étaient pêcheurs.

Le matin, le père partait avec ses filets et passait la journée et quelquefois la nuit en mer; la mère gardait la maison, et les enfants couraient dans la lande.

Yvonnette et Donatien, — nos deux enfants, — s'y rencontraient tous les jours, et comme, à leur âge, on ne se méfie point de ses premières impressions et qu'on n'analyse pas ses sentiments, ils s'aimèrent de tout cœur et crurent qu'ils passeraient le reste de leur vie à s'aimer.

Mais Dieu en avait décidé autrement.

Par une nuit d'horrible tempête, un navire appartenant à M. Baradec, riche armateur, se trouva dans un péril imminent, et ne fut sauvé que par le père de Donatien, qui était un des plus habiles pilotes de la côte. L'armateur voulut être reconnaissant de cet immense service et proposa au pêcheur de se charger de l'avenir de son enfant; celui-ci accepta.

Or, le lendemain, quand le petit Donatien trouva Yvonnette dans la lande, il lui fit part des événements de la veille et de la décision paternelle. Ce fut la première douleur des deux enfants; ils échangèrent leurs larmes, ils prièrent ensemble au pied de la croix et se complurent à rappeler le temps passé, les petits incidents de leur liaison et les rêves qu'ils avaient faits; ils visitèrent mélancoliquement les endroits de la lande où ils s'étaient trouvés heureux, où ils avaient cru à l'éternité de leur bonheur, puis ils se reposèrent à l'ombre du dolmen, comme d'habitude, mais cette fois tristes et désolés.

Alors Donatien tira de son sein une petite médaille:

— Tiens, Yvonnette, dit-il, prends cette médaille de Notre-Dame de Bon-Secours, et porte-la toujours en souvenir de moi; puisse-t-elle te porter bonheur!

— Et moi, répondit Yvonnette en pressant sur ses lèvres le petit talisman, je n'ai rien à te donner en échange. Mais si!... ajouta-t-elle en se levant subitement.

Et elle se mit à cueillir un bouquet de petites fleurs d'or qui croissaient dans l'herbe, et l'offrit à Donatien.

Et, le soir étant venu, les enfants se dirent une dernière fois adieu et rentrèrent au village.

Les années s'écoulèrent, et les enfants ne purent se revoir. Donatien étudiait dans un collège de Paris avec le fils de M. Baradec, et la petite Yvonnette, qui était restée au village, après avoir vu mourir en peu de temps son père et sa mère, avait été adoptée par une dame riche et était partie avec elle.

C'est Dieu qui dirige la vie humaine; c'est lui qui se plaît souvent à rendre heureuses nos premières années, afin que leur souvenir frais et doux nous soutienne et nous console dans les épreuves qu'il nous a réservées; aussi, est-ce une étude profonde des secrets de la Divinité que la connaissance de la vie entière des mortels. Mais cette étude est vaine, Dieu dirige à son gré le génie et la science, et ne permet à l'homme d'arriver que là où il veut.

Qui pourrait jamais soupçonner le dénoùment du roman pastoral commencé dans une lande de Bretagne par Donatien et Yvonnette?

Voyons cependant ce que la science a fait de l'un et ce que l'aisance a fait de l'autre.

Donatien avait fait de mauvaises études, il s'était difficilement plié à la contention d'esprit qu'exige une éducation libérale, et d'un autre côté, il était d'une complexion trop faible pour pouvoir embrasser une profession manuelle. Quand il sortit du collège, il entra dans une maison de commerce pour tenir les livres, mais, au bout de deux mois, il dut remercier son patron, car il se sentait insuffisant. Puis l'ennui l'assiégeait, et il était affamé de liberté.

Donc, le jour où il se sentit sans entraves, le jeune Breton partit pour Saint-Germain, et là, sur la terrasse, en face de cet admirable panorama, il se mit à songer à Yvonnette, qu'il n'avait pas revue depuis dix ans.

Dix ans!... Où était-elle?

Tout à coup, un bruit de chevaux se fait entendre, des tourbillons de poussière s'élèvent, c'est une cavalcade qui va passer devant lui!... Pourquoi cette émotion?... Quel est ce pressentiment?... Ce sont des étrangers, des jeunes gens et des jeunes femmes qui s'amusent... Ils s'avancent... Ils passent...

— Ciel! Yvonnette! Yvonnette!

Et le pauvre Donatien, qui avait vu ou cru voir, au milieu du groupe joyeux, la compagne de son enfance, tomba sans connaissance et se heurta la tète à l'angle du banc de pierre sur lequel il était assis.

La blessure était grave; on le transporta dans la maison de santé du docteur Morin.

Donatien ne s'était pas trompé; oui, c'était Yvonnette, non plus la petite Bretonne, qui pleurait dans la lande sur le départ de son ami d'enfance, mais bien la belle fille altière, vaniteuse et sans cœur, la lionne infidèle, l'actrice admirée. L'aisance l'avait corrompue.

La femme est comme une cire molle: le moindre contact, la moindre impression laisse des traces sur son esprit on sur son cœur. L'éducation donnée à certains enfants d'une classe inférieure est aussi nuisible à leur avenir que l'ignorance entretenue chez certains autres d'une classe supérieure. Yvonnette, qui n'avait ni famille ni patrimoine, recueillie, soutenue, élevée par une dame charitable, ne pouvait certainement pas, lorsque celle-ci vint à lui manquer, retourner dans son village, et filer du chanvre ou garder les oies. On lui avait donné de l'instruction, des habitudes, des toilettes qui en avaient fait une demoiselle. De la paysanne, il ne restait que la santé. Que pouvait-elle donc faire?

Hélas! elle avait appris rapidement à ne pas travailler. Ses désirs avaient pris des proportions immenses; la jalousie l'avait décidée à suppléer à la naissance par l'esprit et la beauté; puis l'occasion, qui n'est jamais en retard au premier péché des femmes, était bien vite venue, et Yvonnette, la paysanne demoiselle, se fit des armoiries avec les grelots de la folie et le carquois de l'amour.

Elle devint comédienne. Le jour, elle donnait des représentations dans son boudoir; ses spirituelles improvisations lui avaient fait une cour de soupirants et d'admirateurs; le soir, le public l'applaudissait au théâtre et l'avait prise en amitié.

Était-ce la médaille de Notre-Dame de Bon-Secours qui lui avait porté bonheur?

Hélas! non; l'ingrate l'avait donnée à la fille de sa femme de chambre pour s'en faire un joujou!

Donatien, lui, avait pieusement gardé les petites fleurs de son amie. Un mois après être entré chez le docteur Morin, le jeune Breton était guéri de sa blessure; mais sa tète n'avait pu soutenir une souffrance morale aussi violente; il était devenu fou.

Douce folie que celle de Donatien! Il se croyait encore dans la lande, et il emplissait sa chambre de toutes les fleurs jaunes du jardin du docteur, trouvant qu'elles ressemblaient à celles d'autre-fois. Il avait pris aussi en amitié une petite fille d'une dizaine d'années, qui s'appelait Rosette. Sa mère était la lingère de la maison.

L'enfant et le fou passaient des journées ensemble et semblaient se comprendre.

Donatien l'appelait Yvonnette, il lui parlait de mille choses bizarres: de fleurs d'or, de genêts, de landes, et si parfois il faisait de l'orage, il lui disait de prendre sa médaille et de prier la Notre-Dame, et l'enfant tirait sa petite médaille de sa poitrine et priait naïvement.

A côté de la petite fille, les fleurs d'or étaient sa plus grande affection; il les mettait dans des vases, il les arrosait, il les plantait, il en jonchait son lit, il leur parlait, les caressait, les disposait en bouquets, en couronnes, et, lorsque l'hiver fut venu et qu'elles devinrent rares, on le vit en mettre quelques-unes dans un verre, dont il renouvelait l'eau chaque jour: il essayait ainsi de changer ces fleurs éphémères en immortelles.

C'est une triste étude que celle de la folie! Au premier abord, il semble que la vue des actes d'hommes privés de raison soit un sujet de rire; mais jamais on ne sort d'une maison d'aliénés que triste et navré.

Quel singulier spectacle!

Quelle étrange minute que celle qui vit s'accomplir cette transformation intellectuelle!

Il y avait là bien d'autres fous! Les uns, dans une rage continuelle, se trouvaient enfermés dans des cages, comme des bêtes fauves; la camisole de force entravait leurs mouvements terribles, leurs yeux lançaient des flammes, leurs lèvres distillaient une écume blanchâtre; ils hurlaient des blasphèmes dans une langue inconnue.

D'autres avaient l'apparence de la raison jusqu'au moment où, de même qu'un ruisseau qui change de lit, change aussi de couleur, la folie arrivait bizarre et toujours triste.

Il y avait des gens à idées fixes, des hallucinés, des monomanes. Tout ce monde fantastique était réellement curieux à voir, et l'homme sensé, perdu au milieu d'eux, était le seul qui semblait avoir réellement perdu la raison.

Donatien passait dans ce monde étrange des heures de solitude et de méditation tellement douces, que, s'il eût eu conscience de ce calme intérieur, il n'eût pas voulu le changer jamais.

Sa première douleur, dans cet état nouveau, fut lorsqu'il apprit la mort de sa petite amie.

Rien ne fut plus touchant que la maladie de la petite Rosette et les dévouements de Donatien. On permit à celui-ci de soigner la petite fille; il lui apportait des fleurs et causait longuement avec elle.

Rosette était Bourguignonne, elle lui parlait de Cézy, de ses champs, de ses prés, de la rivière qu'on passait à gué dans la charrette de son oncle, de la fête de Saint-Leu et de la robe blanche qu'elle mettait les jours de fête. — Donatien comprenait tout cela; seulement, de même qu'il croyait que Rosette était Yvonnette, de même il transportait tous les souvenirs de la jeune fille en Bretagne. Dans tous les pays il y a des champs, des prés et des ruisseaux qu'on passe à gué; il y a des fleurs et des jeunes filles en robe blanche, et des foires brillantes, où l'on achète des bijoux et des rubans.

L'enfant mourut. Le fou crut qu'elle s'était endormie, il l'embrassa sur le front et ferma le rideau du lit pour qu'elle eût moins froid.

Quand on enterra Rosette, Donatien comprit enfin qu'elle était morte. — Qui expliquera cet éclair de raison? — Il suivit le convoi et jeta dans la tombe de la petite fille la médaille de Notre-Dame qu'il lui avait donnée jadis et qu'il avait retrouvée dans la chambre de la morte. Mais aucune crise ne se produisit; la résignation avait complètement annihilé la raison.

Pendant que Donatien croyait enterrer son premier amour et semait des fleurs jaunes sur sa tombe, on distribuait à mademoiselle Aline B..., premier sujet d'un des théâtres des boulevards, un rôle dans lequel elle devait représenter un jeune fou par amour.

L'actrice voulut étudier ce rôle d'après nature, et se rendit chez le docteur Morin.

Nos lecteurs ont déjà compris, sans doute, que mademoiselle Aline B... n'est autre qu'Yvonnette.

Mais ce doux nom, aussi doux, aussi pur que ses jeunes années, elle l'avait changé bien vite avec le costume de son pays, et renié avec ses premières amours.

Aujourd'hui, elle venait étudier d'après nature; et quel sujet lui était offert!

Hélas! ni l'un ni l'autre ne se reconnurent; seulement, Donatien trouva qu'Aline ressemblait à Yvonnette.

Ah! certes, il était bien fou! car elle ne lui ressemblait plus guère, la jeune femme courtisée, à la joue fardée et à la robe de velours! Où était sa jupe de cotonnade, son mouchoir à fleurs, sa coiffe blanche et la médaille de son ami?

Les uns avaient été vite remplacés, et la petite médaille, pur souvenir du temps où elle était pure, avait été donnée en jouet à la fille de sa femme de chambre.

Non, Y'vonnette n'existait plus, et mademoiselle Aline B... ne la regrettait pas plus qu'elle ne regrettait Donatien.

Cependant, avant de partir, elle eut un bon mouvement: comme le docteur Morin témoignait le désir de ramener à la raison le pauvre Donatien, elle lui dit tristement:

Oh! non, docteur, ne le guérissez pas!

Ce fut le seul moment où mademoiselle Aline H... se souvint d'Yvonnette.


 
 
Claire


CLAIRE

(LES BUVEURS D’EAU — LAZARE)


Claire était une ravissante femme, cela va sans dire.

Toute jeune encore, elle s'était trouvée veuve.

En ceci elle n'était certes pas à plaindre, et nous savons nombre de tendres ménagères qui seraient, non pas seulement satisfaites, mais on ne peut plus enchantées de se voir dans cette situation comico-funèbre.

Ce qu'il y avait de vraiment triste pour notre héroïne, c'est que son époux, en mourant, avait eu le mauvais esprit de la laisser aussi pauvre que ce fameux patriarche de l'Idumée qui avait nom Job.

La seule fortune de Claire était le talent remarquable qu'elle possédait comme pianiste : avantage, au reste, qu'elle avait sur l'infortuné contemporain de Moïse dont nous venons de parler.

La jeune veuve, après avoir essuyé les quelques larmes que le trépas de son maître et seigneur avait fait couler de ses beaux yeux, s'empressa de mettre à profit ce qu'elle savait.

Elle donna des leçons de piano. Dure nécessité; mais il fallait vivre.

                                        Les leçons de piano ne font pas le bonheur.

a dit un poète sensé autant qu'incompris.

Claire put se convaincre bientôt que cet alexandrin n'était rien moins qu'une profonde vérité.

Aussi, la jeune femme, espérant sans doute rencontrer cette félicité qui jusqu'à ce jour s'était faite invisible et impalpable pour elle, se montra-t-elle singulièrement flattée lorsque Eugène *** lui vint avouer, un beau matin, qu'il la trouvait adorable et qu'il l'aimait d'un amour parfaitement sérieux et vrai.

Le susdit Eugène était un fort agréable garçon.

Il possédait un physique très-suffisant, un excellent caractère, un peu d'instruction, beaucoup de bonne humeur, un grand amour du plaisir, et, pour enchâsser tout cela, une fortune plus qu'honnête.

Comme on a pu le voir, Claire n'avait été que très-médiocrement affectée de la mort de son mari.

Elle ne tenait nullement à acheter le fonds de la veuve du Malabar, et la scène du bûcher n'était aucunement dans ses petits moyens.

Si bien qu'après quelques jours d'une cour assidue, Eugène eut l'ineffable joie de s'apercevoir que son amour était payé de retour.

Le lendemain, il y avait à Paris une veuve de moins et deux amants de plus.

Eugène et Claire, dans un premier moment d'exaltation ou pour mieux dire, de folie, se seraient peut-être mariés. Heureusement pour eux, ils n'en avaient pas le droit : le temps fixé par la loi n'était pas révolu.

Sans aucune espèce de cérémonie, nos deux amoureux s'étaient donc mis en ménage et, bien que leur union n'eût pas eu maille à partir avec l'écharpe de leur arrondissement, Eugène et Claire étaient bien certainement les plus parfaits époux de Paris et de la banlieue.

Jamais une querelle, jamais une plainte, jamais un reproche. C'était charmant.

Claire était heureuse comme une reine... une reine d'autrefois bien entendu. Si, de temps à autre, elle consentait à se souvenir de son premier mari, c'était uniquement pour remercier le Seigneur d'avoir bien voulu le rappeler à lui.

Ce bonheur dura longtemps, fort longtemps.

Pouvait-il être éternel? Vous ne le pensez pas.

Peu à peu, la passion d'Eugène se fit tranquille et modérée; l'amour fit place à l'amitié pure et simple, c'est-à-dire à la froideur, à l'indifférence.

Bien qu'il ne fût pas marié légalement avec Glaire, il jouait visà-vis d'elle le rôle d'un mari véritable, et l'influence de ce dieu bête et méchant qui se nomme l'Hymen commençait à se faire sentir d'une façon navrante.

Aussi, de tout ceci qu'advint-il?

Vous le devinez sans peine.

Eugène s'ennuya à périr avec Claire... Et forcément, fatalement, il se prit à chercher des distractions ailleurs que chez lui.

Le jeu offrit un aliment passager au besoin qu'il avait de s'étourdir.

Mais Eugène avait de la fortune, il eut de la chance.

Il pouvait perdre, il gagna.

Gela devait être.

Cette veine perpétuelle finit par l'agacer singulièrement, et bientôt il en fut du jeu comme il en avait été de son amour pour Claire.

Alors, Eugène prit une maîtresse; non pas une maîtresse honnête, aimante et désintéressée comme celle qu'il avait déjà; mais bien une belle et franche drôlesse, négociante jusqu'au bout des ongles, qui vendait de l'amour à faux poids et tenait ses livres comme un épicier quelconque.

Cette aimable déesse, dont l'olympe était situé Ghaussée-d'Antin, no 20, s'appelait Hermine, ce qui n'est pas un bien joli nom.

Eugène, qui ne demandait pas mieux que de jeter ses louis dans le ruisseau, accepta sans mot dire les conditions léonines de cette demoiselle, et celle-ci, reconnaissante, se déclara, séance tenante, la sultane favorite d'Eugène-Pacha.

Eugène n'aimait plus Claire comme au printemps de leur liaison; mais il avait conservé pour elle une affection véritable, et, qui mieux est, une estime sincère. — Affection, estime parfaitement légitimes, après tout, car la pauvre femme s'était conduite toujours avec lui d'une façon irréprochable.

Trop irréprochable, hélas!

Si Eugène eût trouvé en elle une hardie coquine sans pudeur et sans cœur qui eût gaillardement fait valser ses écus et qui, par-dessus le marché, lui eût planté au front cet ornement rameux qui a fait de Ménélas un homme célèbre, il n'eût pas certainement cherché fortune ailleurs que chez lui. Mais Claire n'était pas de ces femmes-là, bien au contraire. C'était la sagesse même, la raison en personne, l'honnêteté incarnée, et son amant l'avait surnommée Minerve.

Eugène avait une excellente nature, nous croyons l'avoir dit.

Il savait qu'en apprenant ses relations avec mademoiselle Hermine, Claire serait malheureuse, et il fit tout au monde pour lui laisser ignorer ses fredaines.

Mais il lui fallait s'absenter à tout instant, et ses éternelles sorties désespéraient la pauvre femme.

Malgré elle, Claire en arrivait même parfois à douter de celui qu'elle aimait.

D'étranges pressentiments lui venaient à l'esprit et d'horribles soupçons lui étreignaient le cœur.

— S'il me trompait, disait-elle alors, s'il me trompait! mais, non, reprenait-elle plus calme, non ! Il m'aime et n'aime que moi!

Un soir, Eugène rentra plus tôt que de coutume.

Claire, joyeuse, courut au-devant de lui pour le remercier de cette bonne surprise.

Elle s'aperçut alors qu'Eugène n'était pas seul.

Un de ses amis l'accompagnait.

Cet ami avait nom Lazare.

C'était un honorable et laborieux artiste. Membre de la rigide société des Buveurs d'eau, il avait su, à force de privations et de travail, acquérir un talent véritable et se faire une petite place parmi les peintres célèbres de l'époque.

Lazare avait été le compagnon d'enfance d'Eugène, et ce dernier l'avait prié de venir dîner avec lui.

Claire étouffa un soupir.

— Voilà pourquoi il rentre si tôt! murmura-t-elle avec tristesse. Quoi qu'il en fût, elle fit à Eugène et à l'hôte qu'il lui amenait le plus charmant accueil.

Et resté seul avec Eugène, Lazare ne put s'empêcher de lui dire:

— Vous avez là, mon cher, une ravissante maîtresse, que vous devez bien aimer.

— Oui; mais, je ne l'aime pas! répondit Eugène à voix basse. Lazare ouvrit de grands yeux.

— Que me dites-vous? questionna-t-il d'un air étonné.

— La vérité, mon cherl interrompit Eugène.

Et, comme il avait en Lazare une confiance sans bornes, il lui narra, en quelques mots, l'histoire de ses amours passées et de son ennui présent.

Il ne crut pas même devoir lui cacher sa liaison avec Hermine.

Lazare avait écouté Eugène avec une sorte de tristesse:

— C'est bizarre, dit-il, je ne connais pas votre maîtresse, je la vois aujourd'hui pour la première fois, et malgré cela, ce que vous venez de m'apprendre me fait autant de peine pour elle que si, depuis longtemps, j'étais son ami. Elle a un air de douceur et de franchise qui séduit et qui plaît étrangement.

Et cet air-là no ment pas! répliqua Eugène. C'est la franchise, la bonté et la vertu mêmes!

— Eh bien, alors?...

— Eh bien, mon cher, que voulez-vous que je vous dise?... je m'ennuie avec elle! Est-ce ma faute?

— Ce que vous me dites là est bien pénible! répliqua Lazare sérieusement navré.

— Je ne vous dis pas le contraire! reprit Eugène, mais en tout ceci, ma nature seule est coupable. Il est des gens, vous le savez, qui ne peuvent lire trois pages d'un bon livre et qui dévorent jusqu'à la dernière ligne quelque roman ordurier, écrit en algonquin ou en charabia. Il en est d'autres, vous le savez mieux que personne, vous qui êtes peintre, qui ne feront pas seulement l'aumône d'un coup d'œil aux chefs-d'œuvre du Titien et de Raphaël et qui se pâmeront d'aise devant une méchante lithographie coloriée représentant une drôlerie ou une polissonnerie quelconque. Or, Claire est pour moi un bon livre que je ne puis lire, une belle peinture que je ne sais pas apprécier. Hermine, elle, c'est le roman qui m'amuse, c'est l'image qui me fait rire! Et... voilà pourquoi votre fille est muette... sur ce, allons dîner, et pas un mot de tout cela!

Après le dîner, Eugène prétexta une affaire indispensable et sortit en priant Lazare de tenir compagnie à Claire.

— Je serai promptement de retour! dit-il, attendez-moi. Et il sortit.

Pendant l'absence de son amant, Claire, sur la demande du jeune peintre, consentit à se mettre au piano et à faire un peu de musique. Elle avait une prédilection marquée pour les maîtres allemands: elle joua à Lazare quelques mélodies de Beethoven.

Lazare était profondément impressionné.

Dans cette femme, pour laquelle il ressentait sans savoir pourquoi, une si grande sympathie, il venait, lui artiste, de reconnaître une artiste.

Lazare, depuis ce jour-là, devint l'ami de la maison. Eugène le força littéralement à venir dîner une ou deux fois par semaine.

Lazare, scrupuleux au dernier point, avait voulu faire résistance; mais Eugène l'avait prié si amicalement, qu'il n'avait pu faire autrement que d'accepter.

En acceptant d'ailleurs, il avait un but. C'était de rester avec Claire pendant les longues absences d'Eugène; c'était d'empêcher la pauvre jeune femme de s'apercevoir de l'indifférence croissante de son amant; c'était enfin d'étouffer ses soupçons et de faire taire ses sombres pressentiments.

Mais il avait beau faire et beau dire, Claire n'était pas tranquille. Par moments, elle devenait inquiète et rêveuse, et des larmes brillaient dans ses yeux.

— Il y a de la trahison dans l'air! pensait-elle.

Elle voulut enfin savoir à quoi s'en tenir. Cette incertitude la tuait. Elle interrogea Lazare; mais Lazare n'était pas homme à manquer à la promesse qu'il avait faite à son ami; il garda le silence.

Le hasard fournit bientôt à Claire la preuve irrécusable de l'infidélité d'Eugène.

Une lettre d'Hermine lui tomba entre les mains.

Ce soir-là, Lazare avait passé la soirée avec elle. Au moment où il prenait congé d'elle, elle lui montra la lettre de sa rivale et, d'une voix étranglée:

— Lazare, dit-elle, je sais tout.

Lazare s'éloigna désespéré et, — chose étrange, — heureux tout à la fois. Un sentiment dont il ne pouvait se rendre compte avait peu à peu envahi son cœur. En un mot, il aimait Claire, cela devait être.

Au bas de l'escalier, il rencontra Eugène qui, d'un ton joyeux, lui annonça qu'il venait de rompre avec Hermine.

Lazare reçut cette nouvelle avec tristesse.

— C'est trop tôt ou trop tard! dit-il.

Eugène lui demanda de s'expliquer, et le peintre raconta à son ami ce qui venait de se passer.

Lazare pensait, et vous pensiez peut-être aussi que Claire, ayant en son pouvoir la preuve que vous savez, aurait immédiatement rompu avec son amant.

Non! Il y eut simplement entre eux deux une scène, quelque peu violente, il est vrai, mais qui se termina, comme beaucoup de scènes de ce genre, par un pardon chaudement sollicité et généreusement accordé. Le lendemain, au point du jour, les deux amants s'envolèrent à la campagne et scellèrent amoureusement dans les bois leur réconciliation de la nuit.

Eugène vint apprendre lui-même à Lazare ce dénoûment de comédie.

Lazare, brave et digne cœur avant tout, se réjouit très-fort et le plus sincèrement du monde de cette réconciliation. C'était la mort de ses espérances; mais Claire était heureuse et cela suffisait pour le rendre heureux.

Lazare, pressé par son ami, retourna chez Claire. Il croyait avoir la force de la revoir; il se trompait. A compter de ce jour, il ne reparut plus chez les jeunes gens et se renferma dans son atelier.

On ne peut plus supris de cette brusque rupture, Eugène vint lui-même prier Lazare de lui en dire la cause.

Lazare lui apprit tout.

— Comprenez-vous maintenant pourquoi j'ai cessé mes visites? ajouta-t-il avec une sorte d'émotion.

— Je comprends! répliqua Eugène, profondément stupéfié de l'aveu que l'artiste venait de lui faire. En lui-même, il ne pouvait se persuader que Lazare lui eût dit la vérité. Il connaissait la nature sévère et sauvage du jeune peintre, il savait que l'art était son seul amour, sa seule passion. Mais sur le chevalet de Lazare un portrait se trouvait, à peine terminé. Ce portrait, d'une ressemblance frappante, était celui de Claire. Lazare l'avait fait de souvenir.

Eugène tendit la main à Lazare et s'éloigna.

En rentrant chez lui, son premier soin fut de raconter à Claire ce que Lazare, en sa franchise, lui avait révélé. De l'amour de l'artiste, qu'il traitait de folie, il fit des gorges chaudes et ne put s'empêcher d'éclater de rire en parlant du portrait que Lazare avait fait de son idole et auquel il adressait chaque soir, sans doute, de brûlantes déclarations qu'il n'eût pas osé, le timide artiste, adresser à l'original.

Claire ne rit pas, elle, en entendant cela, et devint rêveuse.

Peu à peu, la pensée de cet amour prit place dans son esprit et, comme Eugène s'était, à la longue, rejeté dans sa vie de dissipations et de plaisirs, Claire en arriva d'elle-même, sans regrets et sans larmes, à rompre définitivement et irrévocablement avec celui qu'elle avait tant aimé.

Eugène accepta, sans se plaindre, cette brusque conclusion d'un roman trop long, et se maria peu de temps après.

Le matin même où ce mariage se célébrait, Lazare, seul dans son atelier, se tenait morne et lugubre devant le portrait de celle qu'il aimait.

Un coup léger frappé à la porte vint l'arracher à sa muette contemplation.

Il ouvrit.

Une femme voilée se tenait sur le seuil.

Elle pénétra dans l'atelier et souleva son voile.

— Claire! s'écria Lazare.

— Lazare, lui dit la jeune femme en lui tendant la main, je viens savoir si vous m'aimez encore.

Lazare, fou de bonheur, ne put répondre; mais il tomba aux genoux de Claire, et ses larmes de joie parlèrent pour lui.


 

Adeline 


ADELINE PROTAT

(SCÈNES DE LA VIE DE CAMPAGNE)


Lorsque mourut sa mère, Adeline avait trois ans.

L'enfant était d'une nature maladive, et les soins incessants, les veilles permanentes, auxquels sa débile santé avaient condamné sa mère, avaient été l'unique et véritable cause de la mort de la pauvre femme.

Le bonhomme Protat, le père d' Adeline, sabotier de son état et l'un des plus habiles du village de Montigny, avait salué de grands cris de joie la naissance de la petiote; mais, lorsqu'il vit sa chère compagne, qu'il aimait tant, étendue, blanche et rigide, sur sa couche funèbre, il jeta sur sa fille un étrange regard, et d'un ton de reproche, il dit à l'enfant, qui ne pouvait le comprendre:

— Ah! pourquoi es-tu venue au monde, malheureuse créature?... Sans toi, sans ta naissance, ma pauvre femme ne serait point à cette heure sans regard et sans voix!

Et depuis ce jour, le père Protat, bien que très-brave homme au fond et malgré son affection véritable pour Adeline, semblait garder rancune à l'enfant de la mort de la mère.

Il lui parlait avec brusquerie, avec impatience, et sa grosse voix faisait trembler bien fort la pauvre petite.

L'état éternellement maladif de l'enfant, sa mine toujours triste et souffreteuse exaspéraient le bonhomme; car cela lui remettait forcément dans l'esprit le souvenir de celle qui n'était plus, frêle nature l'air chaud du Midi, le vivifiant soleil des îles d'Hyères ou de l'Italie.

En entendant ces mots, le père Protat devint tout triste et mélancolique. Il avait une petite aisance, très-suffisante pour le faire vivre avec sa fille dans son village, mais insignifiante partout ailleurs.

La marquise offrit au père Protat d'emmener Adeline avec elle en Provence, où elle allait se rendre prochainement.

Le sabotier, à cette idée de se séparer de son enfant, se prit à trembler comme la feuille, et de grosses larmes coulèrent lentement le long de ses joues.

Il consentit cependant à la laisser partir. Ce départ lui brisait le cœur; mais la vie d'Adeline était en jeu: il n'avait pas le droit de refuser.

Cinq semaines plus tard, madame de Bellerie partait pour la Provence, emmenant avec elle la fille du sabotier.

Pendant deux années entières, deux siècles pour le père Protat, Adeline resta chez la marquise : cela avait été convenu entre le bonhomme et madame de Bellerie. Adeline revint enfin à Montigny.

En la voyant, son père demeura émerveillé, ravi.

Adeline n'était plus cette pâle et débile enfant, aux joues osseuses, aux petits membres chétifs; non, elle revenait pleine de santé et de force, rayonnante de grâce et de beauté. Cette fois, elle était bien sauvée et tout à fait guérie.

Le pauvre bonhomme n'osait reconnaître en cette charmante enfant le petit être malingre et souffreteux qu'il appelait sa fille. En sa simplicité naïve, il ne pouvait comprendre que le changement de climat eût pu seul opérer un si grand miracle.

La marquise de Bellerie, digne et noble nature, avait pris en grande affection cette douce enfant qu'elle avait bien réellement arrachée à la mort. Elle offrit au sabotier de la garder chez elle et de la faire élever et instruire avec sa fille Cécile.

Le père Protat eût bien voulu dire non; mais, en acceptant, c'était le bonheur de sa fille qu'il faisait, sans doute. Il consentit à se séparer d'elle de nouveau.

Pendant six années entières, Adeline demeura donc chez madame de Bellerie. Elle était traitée chez la marquise comme l'enfant de la maison, comme Cécile elle-même. Quiconque les voyait, les prenait pour les deux sœurs.

Les années s'écoulèrent heureuses et rapides: les deux petites filles devinrent deux belles et grandes demoiselles, et Cécile fut demandée en mariage.

Cécile aimait avec tendresse sa sœur adoptive: elle ne voulait pas qu'Adeline la quittât; mais la fille du bonhomme Protat fit comprendre à sa chère compagne que l'heure de la' séparation avait sonné pour elles.

Après bien des larmes et des protestations, Adeline fut ramenée à Montigny, près de son père.

Deux jours après, Cécile expédia de Paris, à son amie d'enfance, les meubles élégants et riches qui décoraient sa chambre, à l'hôtel de Bellerie.

Dans le tiroir de l'un des meubles, Adeline trouva un charmant petit portefeuille renfermant dix billets de mille francs.

C'étaient les économies de jeune fille de Cécile, et mademoiselle de Bellerie suppliait Adeline de les accepter en souvenir d'elle.

Le père Protat était à moitié fou de bonheur depuis le retour de son enfant. Il ne pouvait se lasser de la regarder, de l'admirer. Chaque mot de la jeune fille était un oracle pour lui. Il ne voyait que par ses yeux, il ne parlait que par sa bouche. Il la traitait, en un mot, non plus comme sa fille, mais comme une princesse qui, par grande faveur, aurait consenti à vivre sous son toit.

Adeline n'était ni fière ni orgueilleuse. Elle ne tirait aucune vanité de la science et des talents de toute sorte qu'elle avait su acquérir. Elle n'avait nul regret de sa vie passée et n'avait pas envié, fût-ce un instant, la destinée plus brillante de sa compagne d'enfance; bien plus, à peine rentrée sous le toit paternel, elle quitta bien vite ses robes de soie et ses luxueux atours et prit gaiement et sans arrière-pensée le simple et pauvre costume des filles de son village.

Adeline avait alors seize ans, et elle avait conservé l'innocence et la pureté de sa première enfance.

Un matin, un jeune homme, étranger au pays, se présenta chez le vieux sabotier.

Ce jeune homme, qui s'appelait Lazare, était peintre. Comme tant d'autres de ses confrères, il venait passer la belle saison dans les environs de Fontainebleau pour faire des études d'après nature.

Le jeune artiste, après avoir décliné ses nom, prénoms et qualité, demanda au père Protat s'il le voulait prendre pour pensionnaire.

Lazare avait une de ces physionomies franches et sympathiques qui séduisent au premier abord. Le père Protat trouva l'artiste de son goût. — Si la petiote dit oui, pensa-t-il, c'est une affaire faite.

Et comme Adeline entrait en ce moment, il lui fit part de la demande que venait de lui adresser le jeune homme.

Adeline, en rougissant, répondit à son père qu'il était le maître, et que, sans la consulter, il pouvait agir comme il l'entendait. Le jour même, Lazare était installé chez le sabotier avec armes et bagages.

Lazare, comme bien on le pense, avait trouvé Adeline une adorable créature; mais, d'une honnêteté scrupuleuse, il n'avait jamais songé à dire à la fille de son hôte un mot plus haut que l'autre. D'ailleurs, il était pauvre et il aimait l'art avec passion, avec frénésie: deux raisons graves qui l'empêchaient et lui défendaient même de songer à l'amour. Il traitait Adeline comme il eût traité une enfant, et le baiser que, chaque matin et chaque soir, il déposait sur son front était un baiser de frère, et rien de plus.

Si Lazare sans trouble et sans émotion vivait côte à côte avec Adeline, il n'en était pas de même de celle-ci. Son cœur, qui jusqu'à ce jour n'avait jamais battu pour personne, tressaillait, à la vue du jeune artiste, d'un tressaillement étrange, inconnu. Adeline aimait Lazare.

Lazare quitta Montigny sans s'en être aperçu. L'année suivante, il revint chez le père Protat.

L'amour d'Adeline prit de jour en jour des proportions plus sérieuses. Eu revoyant le jeune peintre, son émotion manqua la trahir; mais tout entier à son art, Lazare ne vit rien.

Lorsque, pour la troisième fois, il revint habiter la maison du sabotier, le hasard lui fit enfin découvrir le secret d'Adeline.

Un petit portrait de lui, une lettre commencée, un lorgnon brisé, avaient disparu de sa chambre lors de son précédent voyage; et ces objets, dont la perte insignifiante avait à peine été remarquée par lui, il acquit la preuve qu'ils lui avaient été enlevés par Adeline, et il connut en même temps l'amour de la jeune fille.

— Elle m'aime! murmura-t-il avec une sorte de terreur.

Et, chose étrange! à partir du moment où le secret de la jeune fille lui fut révélé, il s'aperçut que, malgré lui, l'amour venait graduellement envahir son cœur.

Mais la raison, le devoir lui commandaient de résister, et, par une force de volonté inouïe chez un jeune homme de son âge, il sut se contenir devant cette enfant qui lui avait voué son âme et qui lui eût donné sa vie. Il sut rester pour elle aussi froid, aussi indifférent qu'il l'avait toujours été.

Le lendemain, au point du jour, il était dans la forêt, essayant d'éloigner, par le travail, les mille pensées qui s'entre-choquaient depuis la veille dans sa tête en feu.

Bientôt deux jeunes femmes, élégamment vêtues, surgirent à ses côtés.

C'étaient Adeline et Cécile, son amie d'enfance.

Cécile était veuve depuis deux ans. Le jour précédent, elle était venue s'installer chez Adeline, en lui promettant de demeurer avec elle toute une semaine.

Elle s'était trouvée avec Lazare pendant le repas de la veille; et sans grande peine, elle avait su deviner le secret de son amie.

Pour distraire un peu sa chère Adeline, le lendemain matin, elle avait exigé d'elle qu'elle quittât ses habits de paysanne et qu'elle s'habillât un peu en demoiselle, comme au temps de leur insouciante et folle jeunesse. Adeline, sans trop savoir pourquoi, n'avait osé se refuser à satisfaire cette fantaisie de Cécile.

Dès que leur toilette fut terminée, Zéphyr, le petit apprenti du père Protat, alla quérir les deux plus beaux ânes du pays. Non sans rire bien fort, les deux jeunes femmes, sur leurs rustiques montures, prirent la route de la forêt.

En voyant Adeline ainsi vêtue, Lazare poussa un cri de surprise. Elle lui semblait ainsi plus charmante encore, et son pauvre cœur fut étrangement troublé.

— Soyons fort, murmura-t-il; pour elle... pour moi... il le faut!

Et, jouant la froideur et l'indifférence, il accueillit la fille du père Protat. Bien plus, pour tuer à tout jamais l'amour d' Adeline, il fut d'un empressement extrême, d'une galanterie parfaite avec Cécile.

Adeline souffrait le martyre. Bientôt elle poussa un cri épouvantable. A quelques pas de Lazare, une vipère rampait sur le roc.

— Éloignez-vous!... Éloignez-vous! s'écria-t-elle.

Mais le reptile s'était élancé dans la direction de l'artiste, qui, surpris, regardait sans voir.

— Il est perdu! murmura la pauvre enfant. Et, d'un bond, elle fut auprès du jeune homme. Animée soudainement d une audace dont elle eût été incapable une seconde plus tôt, elle posa le pied sur la vipère avant qu'elle eût pu atteindre Lazare.

Se redressant furieux, le reptile s'enroula autour de la jambe de la jeune fille et lui fit une légère piqûre.

Lazare et Cécile jetèrent un cri de terreur, et Adeline tomba sans connaissance sur le sol. Lazare eut bien vite écrasé la vipère.

S'approchant ensuite d'Adeline, il lui fit une petite incision sur la jambe et versa dans la blessure quelques gouttes d'alcali.

Adeline revint à elle: — Il faut maintenant cautériser la plaie, dit Lazare, et nous pourrons la sauver.

En cet instant, un paysan passait, qui examina le reptile.

— Ce n'est pas une vipère, ça, murmura-t-il; c'est un lanveau. Ce n'est pas venimeux.

Lazare, Cécile, Adeline elle-même, poussèrent une exclamation de joie inénarrable.

— Pauvre chère mignonne! s'écria Lazare en serrant entre ses mains les mains tremblantes de la jeune fille ; mais si c'eût été une vipère, c'était la mort pour vous peut-être!...

— Une minute de plus, Lazare, s'écria Adeline avec une exaltation extraordinaire, et c'est vous que l'aspic allait atteindre. Ah! mieux valait la mort pour moi que pour vous!

Devant une telle preuve d'amour, Lazare ne put lutter plus longtemps contre le sentiment qui, depuis la veille, bouleversait tout son être. Versant des larmes d'attendrissement et de bonheur, il s'agenouilla devant la jeune fille, et, d'une voix frémissante:

— Adeline! Adeline! lui dit-il, tu es un ange! Je t'aime, et je n'aimerai jamais que toi!

Le soir même, Lazare demandait au père Protat la main de sa fille.


 
Marie

 
MARIE

(LES AMOURS D'OLIVIER — LE DERNIER RENDEZ-VOUS)
 

La vie de garçon est pleine d'illusions: le passé semble noir, l’avenir paraît rose, le présenta toutes les couleurs du prisme. Cependant, malgré cette magie, il y a de tristes heures à passer dans la jeunesse.

Que le lecteur veuille bien nous comprendre.

Le cœur est comme un oiseau orphelin; quand il se sent vivre, il cherche un abri; le premier qu'il trouve est le meilleur.

En amour, tout dépend du commencement. — Nous croyons être vrais eu disant que la première femme aimée fait le cœur de celui qui la possède. C'est elle qui dirige son éducation amoureuse; elle le façonne à sa manière, elle le conduit là où elle veut. La première femme aimée est la seule et vraie maîtresse, les autres sont des servantes.

Malheureusement, cette femme ne se choisit pas; le cœur l'impose.

Quand elle est bonne et naïve, l'avenir n'est pas engagé, le cœur ne peut pas s'ulcérer; mais, quand elle est faible, vicieuse, ou fatalement légère, le cœur se corrode peu à peu; la tête, d'abord brûlante, se refroidit; l'esprit prend la route du scepticisme, et la désillusion envahit peu à peu l'écolier de l'amour.

Jeunes gens, aimez les jeunes filles!

Hélas! cela ne se passe pas ainsi: les ignorants ne s'instruisent pas entre eux. En amour, c'est toujours une savante qui fait l'éducation d'un ignorant.

Puis il y a l'attrait du fruit défendu:

Oh! la femme mariée!...

Plaignons l'une... excusons l'autre! Tous deux ont cherché, tous deux se sont trompés... tous deux se repentiront.

Mais, de tout temps, l'adultère a été le racoleur du premier amour.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Marie était la femme d'un professeur de tenue de livres, nommé M. Duchampy. Ce monsieur faisait fort bien son cours; mais, dès qu'il était terminé, il se hâtait d'aller à l'estaminet ou ailleurs, et laissait sa femme au logis.

Celle-ci, du reste, n'était pas seule; elle avait avec elle sa petite fille, âgée de deux ans, enfant frêle et maladive que Dieu rappela bien vite à lui.

Souvent madame Duchampy assistait aux cours de son mari; elle s'asseyait dans un coin de la chambre, et là coquetait avec son enfant. Le mot de la Romaine est éternellement vrai: l'enfant d'une jeune mère est sa plus riche parure. Jamais madame Duchampy ne fut plus belle que lorsqu'elle tint sa fille dans ses bras.

Parmi les jeunes gens qui suivaient le cours de tenue de livres, il y en avait un, nommé Olivier, dont les vingt ans venaient de sonner bruyamment à l'horloge de son cœur et l'avertir que son actif ne se balançait pas juste avec son passif amoureux ; — en d'autre termes, qu'il était dans l'âge où l'on doit aimer, et qu'il perdait du temps en n'aimant pas.

Aussi, pendant que le mari expliquait, d'une voix lente et monotone, l'importance du brouillard et du livre-journal, Olivier regardait babiller les yeux de la femme.

Un jour, la petite fille mourut. Le professeur continua son cours comme d'habitude; mais la pauvre femme pleura beaucoup et se vit bien abandonnée.

Quelque temps après, Olivier se trouvant seul, im soir, avec madame Duchampy, celle-ci lui fit ses confidences.

— Ah! monsieur, lui dit-elle, vous ne savez pas combien je suis malheureuse! C'est une triste histoire que la mienne. Il y a trois ans que je suis mariée avec M. Duchampy; j'avais vingt et un ans alors, et...

— Mais, interrompit Olivier, M. Duchampy a, au moins, quarantecinq ans aujourd'hui?

— Il en a quarante-huit.

— Et vous avez consenti à l'épouser?

— Il le fallait, répondit la jeune femme en rougissant. Olivier ne comprit pas.

— J'avais cru, continua la jeune femme, que la naissance de cette enfant que je viens de perdre raviverait l'affection de mon mari; mais il n'en fut rien. De mauvaises connaissances l'égarèrent, et les bons sentiments s'éloignèrent de son cœur. Il y a quelques jours encore, pendant que ma fille disputait son âme au bon Dieu et tournait vers lui, vers nous, ses beaux yeux rougis par la fièvre, j'avais cru que l'amour paternel se réveillerait; mais il était trop tard, sans doute. Comme avant, comme toujours, je suis seule et inconsolée.

— Quoi! vous n'avez pas de parents, d'amis?

— Rien, dit la jeune femme en fondant en larmes.

Profondément ému par cette douleur, Olivier se mit à ses genoux, il pleura avec elle, il lui promit d'être son ami, son consolateur; il lui exprima tout le tendre intérêt qu'elle lui inspirait, et finit enfin par être écouté.

Six mois se passèrent dans ces amours platoniques.

Un jour, M. Duchampy déclara à Olivier qu'il n'avait plus rien à lui apprendre, mais qu'il espérait bien cependant revoir souvent son ancien élève.

Olivier revint tous les jours, et, quand il ne pouvait venir, il écrivait.

Une de ses lettres tomba entre les mains de M. Duchampy.

Cette lettre, qui commençait par «Ma sœur,» fit sourire le mari débauché, qui ne vit, dans cette passion pudique, qu'un moyen de s'absenter plus souvent de sa maison.

Au-bout de dix-huit mois, les affaires de M. Duchampy se trouvèrent tellement mauvaises et compromettantes, qu'il dut se réfugier en Angleterre pour éviter des poursuites.

Sa femme resta seule à Paris                                                                         :

Olivier la consola.

Mais, un beau jour, Marie se trouva elle-même poursuivie; il fallut la cacher, et Olivier songea à un de ses amis. 

Urbain, — c'était son nom, — céda sa chambre à la jeune femme, et passa quelquefois la soirée avec elle et Olivier.

Rien ne devait plus, semblait-il, obscurcir le ciel de nos amoureux; cependant leur bonheur ne fut pas de longue durée.

Un jour, Olivier ne retrouva plus Marie. — «Sa retraite était découverte, disait-elle dans une lettre, et à tout prix il fallait se garder d'éveiller les soupçons.»

Cette missive singulière étonna le jeune homme d'autant plus que son ami Urbain connaissait la nouvelle demeure de Marie. Olivier devint jaloux, et les réticences d'Urbain ne servirent guère à le rassurer.

Disons tout de suite ce qui s'était passé: Urbain était devenu amoureux de Marie. Longtemps il avait cherché à étouffer cette passion naissante, mais elle grandit dans son cœur on raison même de son impossibilité. Une nuit, il abusa de l'hospitalité qu'il avait donnée; mais, ce crime commis, il eut honte et remords à la fois.

Il était trop tard.

Marie ne voulut plus revoir ni l'un ni l'autre. Olivier, il ne pouvait croire qu'elle n'était pas complice; Urbain, elle le méprisait. — Surveillée activement, elle ne pouvait sortir que le soir. Elle prit des habits d'homme; cela lui porta malheur: un jour, elle fut reconnue, et on l'emmena.

Quant à Olivier, il devint presque fou en apprenant l'infidélité de sa maîtresse. Urbain le reconduisit chez son père, et le jeune amoureux fut pris d'un délire effrayant qui mit ses jours en danger. Mais le père ne fut point ému par cette première douleur pour un tel sujet:

Il renvoya le pauvre enfant, qui ne pouvait oublier et qui souffrait tant.

Où alla-t-il? — Hélas! dans la chambre du souvenir, du crime; il alla raviver ses souffrances, il alla chercher l'oubli. La guérison fut longue, bien longue; il vint un moment où cet amour, si brusquement interrompu, se classa tout naturellement dans la série des visions poétiques, et pourtant il en restait encore quelque chose de matériel, puisque Olivier était toujours jaloux, même du souvenir d'Urbain.

Le temps et le travail opérèrent seuls la guérison.

Dix ans se sont écoulés depuis ces derniers événements.

Nous sommes au mois de septembre; les matinées et les soirées sont fraîches, les feuilles se détachent mélancoliquement des arbres et valsent dans l'air une dernière fois avant de tomber sur le sol. C'est la vraie saison du poëte, du penseur et du peintre. Comme une coquette sur le retour, la nature se farde pour plaire encore une fois à ses amoureux; mais on voit clairement la ruse: les couleurs qu'elle emploie sont exagérées; dans son impatiente coquetterie, elle ne ménage pas les contrastes, elle s'empourpre, elle se frise, elle se pare, en un mot, avec une recherche affectée dont on devine le motif.

Voyez la vigne, comme elle dore ses grappes et ses pampres! le sorbier, comme il rougit ses grains! les marronniers, comme ils colorent leurs palmes!

Voyez les fleurs de cette saison: elles ont des tons vifs et criards comme la robe d'une femme de quarante ans.

A cette époque aussi le cœur a des désirs étranges.

Pour quiconque a observé la corrélation de la nature avec l'humanité, il est évident que les époques aphrodisiaques sont le printemps et l'automne.

Avec les premières feuilles, le cœur se rajeunit; ses désirs sont purs et violents. L'amour printanier est tendre, suave et doux; il est naturel, c'est l'aspiration mystérieuse de la fécondation.

Souvenez-vous: voici les lilas aux fleurs embaumées, et dont les feuilles ont la forme de cœur; voici les marguerites des prés, dont la collerette blanche sert d'oracle aux jeunes filles; les pervenches aux yeux d'azur, les violettes au doux arôme, les chèvrefeuilles qui grimpent le long des murs avec leurs pattes roses et les gliscines qui descendent des toits, drapées dans leur manteau bleu! Puis voici les marronniers dont les fleurs se dressent en bouquet et les feuilles en éventail; les acacias, dont les grappes d'or ou d'argent se dandinent gracieusement au bout des branches; les arbres de Judée, tout rouges comme le sang du Christ; les tilleuls au feuillage tendre; et puis ce sont les pruniers, les cerisiers, les abricotiers qui se couvrent de leurs frimas odoriférants, et les amandiers dont les fleurs coquettes invitent les jeunes filles à se parer de la robe rose du printemps! Et le jardin est plein de fleurs, plein de germes!... On entend la sève qui bruit sous les pas; d'une minute à l'autre, le bouton devient feuille ou fleur; la foret est remplie d'ombres tremblotantes; le gazon nouveau est doux sous les pieds; l'air est tiède et embaumé; le corps sent un bien-être inexprimable; le cœur éprouve un violent appétit d'amour et tout chante autour de nous: l'oiseau dans les arbres, la cigale dans l'herbe, le ruisseau sur les cailloux, et le cœur de notre amie sous notre main.

Ah! disons-le, car c'est la vérité, si sceptique que soit le jeune homme, si vieux que soit le vieillard, il faut aimer au printemps.

A l'automne, les sensations ne sont plus les mêmes: le cœur est frileux, il cherche la chaleur. L'amour vrai est au printemps, le caprice est à l'automne. Du reste, examinez les fleurs d'automne; elles ont bien le caractère que nous indiquons: les balsamines aux pétales étranges, aux couleurs panachées; les gobéas grimpeurs, à la clochette bleuâtre; les asters étoiles; les marguerites sentimentales; le réséda vert comme le printemps, mais dont le parfum est acre et pénétrant; la capucine étrange, à la couleur éclatante et dont la feuille ronde et grasse moule en perles brillantes les gouttes d'eau qu'elle recueille; puis enfin les chrysanthèmes, venues de Chine, à l'arôme vieillot, fleurs chiffonnées comme des vieilles filles, derniers débris de nos jardins.

La dernière Pensée de Weber est une production de l'automne; c'est à l'automne qu'est mort Chopin, le mélodieux mélancolique dont l'âme n'a pas su résister à l'amour.

Nous ne croyons pas qu'il y avait beaucoup de poètes ce jour-là dans le bois de Ville-d'Avray, mais, à coup sûr, jamais la nature n'avait fait plus de frais pour en attirer. Le ciel était pur, l'air doux et la brise frissonnait dans les feuilles jaunies en les courbant à demi sous sa fraîche haleine. Le soleil lançait dans la forêt de larges traînées lumineuses qui surprenaient les lézards endormis et effarouchaient les mouches énervées, lasses de la vie et de la liberté. Un peintre qui se fût trouvé là eût remarqué un certain marronnier, éclairé d'une façon merveilleuse. Son tronc brun, à demi caché sous le lierre, se perdait dans l'ombre du taillis; le soleil n'atteignait que la première branche, mais il la dessinait vigoureusement sur le fond obscur des autres arbres. Elle s'allongeait paresseusement au milieu des branches d'un frêne, et ses feuilles jaunies, disposées en éventail, se groupaient harmonieusement le long de l'écorce rugueuse sur laquelle, dans des forêts de mousse, des insectes microscopiques accomplissaient silencieusement leur éphémère existence. La partie supérieure du marronnier était inondée de soleil; c'était éblouissant! Jamais on n'avait vu une pareille profusion de diamants et de pierres précieuses. Les feuilles semblaient diaphanes, tant les rayons du soleil avaient coloré leur surface de tons doux et transparents. La brume matinale, dans les parties ombreuses, avait emperlé les feuilles encore vertes que le retlet des rayons du soleil faisait reluire comme des émeraudes...

Au pied de ce marronnier passaient un jeune homme de trente ans et une femme qui paraissait avoir le même âge.

C'était Marie et Olivier.

Ils s'étaient rencontrés, ils venaient se souvenir.

Mais vainement ils évoquaient le passé, eux aussi étaient à l'automne de leur amour, leurs illusions tombaient une à une, comme les feuilles jadis brillantes des arbres, et, s'étant bien cherchés, ils ne se reconnurent pas.

Ce fut leur dernier rendez-vous.

 
 
Lizon

 
LA LIZON

(LE SABOT ROUGE)

Ce jour-là. dès le grand matin, les cloches tintèrent lugubrement à la petite église du petit village de Saint-Clair.

Attablés à la porte du Sabot-Rouge, espèce d'auberge à moitié enfouie sous les arbres séculaires de la forêt de Fontainebleau, quelques ouvriers carriers, en train de tuer lever, comme ils disaient, s'arrêtèrent brusquement dans leur libation matinale et reposèrent sur la table leurs gobelets à moitié pleins.

— En l'honneur de quel saint, demanda l'un des buveurs à mi-voix, nous chante-t-on de si bonne heure ce refrain de l'autre monde?

— Qui donc est trépassé? reprit un autre.

— Qui? répondit un troisième, c'est la Lizon, pardine! Ne le savez-vous point?

— La Lizon! répétèrent en chœur les ouvriers surpris.

— Eh! oui, la servante des Derizelles. Pauvre fille! C'est une bien méchante histoire que la sienne, et c'est une bien vilaine mort que celle qui vient de l'enlever.

Au moment où le carrier achevait ces mots, le convoi de la Lizon, qui venait de quitter l'église, passa devant l'auberge du Sabot-Rouge, et se dirigea vers le cimetière.

Derrière le cercueil, marchaient les femmes et les filles du village.

Parmi les hommes, on remarquait le père Derizelles, le fermier, qui donnait le bras à son fils Isidore.

Le gros paysan était étrangement pâle, et malgré lui, de temps à autre, il jetait un regard inquiet sur le cercueil de la Lizon. Il semblait craindre que, par quelque miracle, le cadavre de la servante ne se ranimât soudainement et ne surgît devant tous.

Quant au fils Derizelles, le plus violent désespoir se peignait sur son visage. Ses yeux, fixes, hagards, ne pouvaient se détacher du crêpe noir qu'il avait au bras, et de seconde en seconde un soupir douloureux, un sanglot étouffé, s'échappait avec effort de sa poitrine haletante.

Le convoi atteignit le cimetière.

L'endroit où il s'arrêta était le plus triste et le plus désolé: c'était le coin réservé par la commune aux étrangers.

La cérémonie funèbre fut courte.

Quand elle fut terminée, Isidore remercia, — selon la coutume, — les jeunes gens et les jeunes femmes qui avaient accompagné la Lizon à sa dernière demeure.

Lorsque tous se furent éloignés, Isidore jeta vers la tombe de la servante un suprême regard, et s'écria avec désespoir:

— Morte! Ah! pour moi maintenant tout est fini!

Et, comme un fou, il reprit le chemin de la ferme, sans même songer à attendre son père.

— Morte! reprit à son tour ce dernier en s'éloignant. A présent, je n'ai plus rien à craindre!

Mais, malgré lui, le fermier frissonna, et son front se couvrit d'une sueur glacée.

Ce Derizelles était un vieux drôle sans foi ni loi, d'une réputation exécrable. C'était une espèce de gros satyre à la lèvre lubrique, au regard indécent. Infatigable coureur de petites filles, ce minotaure en lunettes ne comptait plus le nombre de ses victimes amoureuses. En un mot, sa vie n'avait été qu'un long scandale, et de Saint-Clair jusqu'à Pontisy le bonhomme était littéralement exécré.

Indignée, désespérée de sa conduite, sa femme, — car il était marié, — tomba malade et mourut.

Le gros fermier, qui avait tous les vices, jugea prudent de jouer une petite scène de tartuferie parfaitement étudiée: il pleura, il se lamenta, et demanda pardon à la mourante.

Mais il perdit sa peine, et ses larmes de crocodile ne purent émouvoir la pauvre femme. Avant de rendre l'âme, elle déshérita celui qui l'avait fait tant souffrir. Ayant apporté toute la fortune do la communauté, la loi lui octroyait cette licence.

Si bien qu'en réalité, le père Derizelles se trouva le tuteur et le fermier de son fils Isidore, et rien de plus. Sans compter qu'un conseil de famille avait mission de surveiller sa tutelle, et son fils, alors âgé de dix-sept ans, pouvait, à sa majorité, poussé par les parents de la défunte, assurer en tout et pour tout à son père une petite pension alimentaire.

Derizelles frémissait à cette seule idée; — car il n'était plus jeune, et ses conquêtes amoureuses lui coûtaient de jour en jour davantage.

Pour mettre son fils de son bord, notre don Juan sur le retour trouva bon de lui laisser une liberté pleine et entière.

Le jeune homme aimait la chasse avec passion, avec frénésie.

— Chasse, mon garçon, lui dit le père, donne-t'en à cœur-joie, puisque ça t'amuse. Je ne suis pas de ceux qui empêchent la jeunesse de prendre son plaisir où elle le trouve. — Chasse! reprenait le bonhomme en lui-même; abrutis-toi bien! Plus tu seras abruti, plus je serai certain de te garder sous ma tutelle!

Isidore atteignit sa majorité. Le père Derizelles rendit ses comptes de tutelle. Après quoi, le bonhomme demanda à son fils quel était son plan de conduite, maintenant qu'il était majeur, et par conséquent maître de ses biens.

— Mon plan de conduite? répliqua le jeune homme d'un ton étonné. En vérité, mon père, mon plan est toujours le même; c'est-à-dire que je veux continuer à chasser comme je l'ai fait jusqu'à ce jour.

— Ouais! interrompit le père Derizelles. Tu es d'âge cependant à prendre femme, et je dois te dire, mon garçon, que l'oncle Louciot a songé à t'offrir ta cousine Mélie.

Isidore resta froid comme glace à cette proposition. Il secoua la tête de l'air le plus indifférent du monde, et se contenta de répondre à son père qu'il serait temps de reparler de Mélie «aux bécasses.»

Il va sans dire que si le père Derizelles éveillait chez son fils des idées de mariage, c'est qu'il était certain à l'avance de la réponse d'Isidore.

En effet, le fermier ne songeait qu'à une chose, c'était à conserver la direction des biens de son fils, et pour en arriver à ce résultat, il fallait à tout prix que le célibat d'Isidore se prolongeât; car, il le savait, son règne eût fini à partir du moment où la femme de son fils aurait mis le pied dans la maison.

Malgré toutes ses précautions, le malheur qu'il redoutait si fort fut bien près d'arriver.

Un matin, dans un village voisin de Saint-Clair, Isidore se livrait à son plaisir favori. A peine avait-il commencé à battre la plaine, qu'un orage effroyable éclata brusquement. Pendant quelques minutes, notre chasseur fit bonne contenance et tint tête héroïquement à ce nouveau déluge; mais à la fin il dut, à son corps défendant, chercher un gîte chez un fermier de l'endroit, qui avait nom Bodard.

Ce Bodard avait une fille que l'on n'appelait dans le pays que «la belle Sophie,» et, certes, elle ne mentait pas à son surnom. C'était une belle femme dans toute l'acception du mot.

De retour chez lui, Isidore parla de la fille Bodard avec une chaleur singulière, qui fit immédiatement dresser l'oreille au père Derizelles.

— Oh! oh! pensa le bonhomme inquiet, le glaçon commencerait-il à fondre? méfions-nous!

Il eut beau se méfier, Isidore revit la belle Sophie, et l'invita à dîner chez lui.

Derizelles, ne voulant pas avoir l'air de mettre aucun obstacle aux projets de son fils, s'empressa d'instruire tous les parents de ce qui se passait, et les pria d'assister au repas. Ce qui fut accepté.

Après le dessert, Isidore crut se montrer très-galant envers la belle Sophie en lui faisant voir tous ses fusils, ses carniers, ses chenils, etc.

Sophie, qui était une fine mouche, fit semblant de prendre à cette exhibition cynégétique un plaisir extrême; mais, en elle-même, elle haussait les épaules, et trouvait son futur époux le plus insupportable personnage que la terre eût porté.

— Quand tu seras mon mari, ajoutait-elle intérieurement, tout cela changera de face, et toutes ces sales bêtes-là sortiront d'ici le jour où j'y entrerai.

Le père Derizelles, qui avait étudié la belle Sophie pendant tout le dîner, savait parfaitement à quoi s'en tenir sur son compte.

— Elle aime les chiens comme les mouches aiment le vinaigre, s'était-il dit.

Et là-dessus, il s'était empressé, sans avoir l'air de rien, de poser sur le beau châle neuf de mademoiselle Sophie toute une portée de petits chiens nouvellement nés, les plus jolis du monde et grandement appréciés d'Isidore.

Au moment de partir, Sophie chercha son châle. En le trouvant envahi par cette bande grouillante, la jeune femme n'eut pas la puissance de se contraindre. Elle entra dans une furieuse colère, et sans nulle précaution, elle sema par toute la chambre les infortunés petits chiens, qui geignaient à qui mieux mieux.

— Eh bien! garçon, quand te maries-tu? demanda en riant dans sa barbe le fermier Derizelles après le départ de leurs hôtes.

— Jour de Dieu! répliqua Isidore avec violence, me marier avec une semblable mégère, qui se permet de jongler avec mes bêtes! Pas de mariage, mon père!

Le gros fermier, qui connaissait le cœur humain en général et celui de son fils en particulier, pensa, avec raison, que le jeune gars pouvait, quoi qu'il en dît, revenir d'un moment à l'autre à ses idées matrimoniales.

— Il n'y a que le premier pas qui coûte, se dit-il, et ce que j'ai de mieux à faire, c'est de choisir ma bru de ma propre main. Ce qu'il me faut, c'est une fille bien misérable, bien seule surtout, qui, se trouvant trop heureuse d'être épousée, sera mon esclave, à moi, ma servante, et ne songera qu'à m'obéir.

Et comme en cet instant la Lizon, l'une des filles de ferme, qui venait de laver la lessive à la fontaine, rentrait au logis, le gros fermier se dit en la considérant:

— Pardieu! cette Lizon est une admirable créature. Elle est pauvre comme Job et semble en tenir pour le petit. Pourquoi pas elle aussi bien qu'une autre? J'y réfléchirai.

Derizelles disait vrai: la Lizon était une admirable créature. Flamande d'origine, elle avait conservé le pittoresque costume des paysannes de son pays. Comme beaucoup d'autres de ses compatriotes, elle avait bravement quitté sa province, dans le but de s'engager en qualité de journalière dans la Brie ou dans la Beauce pendant le temps de la moisson.

Elle s'était présentée chez Derizelles, qui l'avait acceptée sans hésitation aucune. Après la moisson, la Lizon avait demandé à rester à la ferme comme servante, et Derizelles avait donné son consentement.

— Oui, oui! reprit le fermier avec un ton de conviction. Cette fille-là est justement la bru qu'il me faut, et de par tous les diables et malgré la famille, elle sera la femme d'Isidore.

Le lendemain, il priait son fils de prendre la Lizon à la fontaine et de la ramener à la ferme.

— La route n'est pas bonne, lui dit-il, et je tiens à ce que tu conduises la charrette. La Lizon ne s'y entend pas, et me la jettera dans quelque ornière un de ces soirs.

Sauvage et taciturne, Isidore fut longtemps sans faire seulement attention à cette belle fille, qu'il ramenait ainsi chaque soir au logis. Mais Derizelles avait deviné juste, la Lizon en tenait pour le petit, et bientôt le fermier put se convaincre que les relations des deux jeunes gens en étaient arrivées au point qu'il voulait.

Quand il vit que l'amour s'était bien décidément mis de la partie et que les deux enfants ne se pouvaient plus passer l'un de l'autre, il prit à part la Lizon et lui dit brusquement:

— Je sais tout. Tu es la maîtresse de mon fils, et tu veux devenir sa femme.

— Que dites-vous? s'écria la servante avec terreur.

— Je dis ce qui est, interrompit le bonhomme, et je ne t'en veux pas. Au contraire, je suis tout disposé à servir tes projets. Tu es une brave fille, après tout, une bonne ménagère. Donne-moi la preuve que tu n'as pas enjôlé Isidore dans l'idée d'avoir sa fortune, et dans trois mois tu porteras son nom.

Et comme la Lizon, cà moitié folle de joie, demandait à Derizelles quelle preuve elle pouvait lui donner de son désintéressement, le fermier lui répondit qu'il autoriserait le mariage si son fils consentait à lui faire, à lui, Derizelles, une donation de la moitié de ses biens.

— C'est toi, Lizon, ajouta-t-il, qui devras lui mettre en tête l'idée de cet abandon. Sois adroite. Ton mariage dépend de ton habileté.

Quand elle parla de cet abandon à Isidore, celui-ci, méfiant et soupçonneux, comme tous les paysans, et ne professant d'ailleurs à l'endroit de son père qu'une aflection très-modérée, ne fit à sa maîtresse qu'une réponse peu satisfaisante. Il aimait grandement la Lizon; il eût voulu pour tout au monde la prendre pour femme; mais avant de rien décider, il voulait réfléchir et consulter un homme de loi.

Le jour même, le notaire de Pontisy lui lisait l'article du Code qui, traitant de la revocation, dit que «la donation faite à un père par son fils peut être annulée parle fait de la naissance d'un enfant légitime.»

— Un enfant! répéta Isidore pensif. Et le jeune homme, avant de rentrer à Saint-Clair, alla jusqu'à Fontainebleau, où il acheta un Code.

Quand il fat de retour à la ferme, il trouva la Lizon singulièrement agitée. — Qu'as-tu donc? demanda le jeune homme.

Pâle, émue, palpitante, elle courut à lui. Surpris, son amant l'interrogea: — Pendant son absence, elle s'était sentie tressaillir d'un tressaillement étrange, et elle avait compris qu'elle allait être mère.

De nouveau, elle supplia Isidore d'abandonner à son père la moitié de sa fortune. — Sans cela, ajouta-t-elle avec fermeté, jamais notre fils ne portera votre nom.

— Lizon, répondit le jeune homme en lui prenant la main, je ferai selon ton désir, et de ce pas je vais annoncer au père que je suis prêt à lui signer la donation que tu me demandes pour lui. Le jour où le petit viendra au monde, continua Isidore à part lui, tout cela me rentrera. Décidément, c'est une belle chose que la loi!

La Lizon était radieuse.

— Seulement, reprit le fils Derizelles, jure-moi, Lizon, de ne rien dire au père de ton état avant que notre mariage soit célébré.

La Lizon jura, et, selon sa promesse, Isidore alla trouver son père et lui fit connaître qu'il voulait, sans plus tarder, épouser sa servante. Le fermier joua, comme bien l'on pense, une petite scène de comédie dont Isidore feignit d'être la dupe. Après quoi, le jeune homme instruisit son père de ce que la Lizon exigeait en sa faveur. Le père Derizelles porta la main à ses yeux et fit semblant d'essuyer une larme: — C'est une brave fille! murmura-t-il.

Le lendemain, le fermier et son fils se rendirent chez le notaire de Pontisy pour la signature de l'acte de donation.

Avant de procéder, le notaire, selon l'usage, fit à ses clients la lecture de tous les articles du Code qui régissent la donation entre vifs.

En apprenant que la naissance d'un enfant légitime pouvait annuler la donation faite à lui par son fils, le vieux bonhomme devint pâle, et son regard ardent se porta sur le visage d'isidore; mais le jeune homme ne sourcilla pas.

Quelques jours après la signature de l'acte de donation, le père Derizelles apprit que la Lizon était grosse. Son front se couvrit d'une sueur glacée.

— Ah! je comprends tout, maintenant! murmura-t-il avec rage. Le soir même, il trouva dans la chambre d'Isidore le Code acheté par le jeune homme à Fontainebleau. Le Code était ouvert. Machinalement, Derizelles jeta les yeux sur le livre. Deux lignes étaient précédées d'une croix; ces deux lignes disaient:

«Bien que l'enfant ait été conçu au temps de la donation, la révocation pourra avoir lieu.»

Le père Derizelles ne pouvait plus avoir aucun doute.

— Par le diable! s'écria-t-il, le mariage n'aura pas lieu.

Le lendemain, il remplit la petite chambre de la Lizon de mouches noires et velues que la dépouille corrompue d'un cheval mort avait en grand nombre attirées dans la ferme.

En se réveillant, la Lizon ressentit à l'épaule un engourdissement étrange, une sorte de démangeaison douloureuse. Cette douleur, légère d'abord, devint en peu de temps intolérable. Ayant défait sa robe, elle vit sur son épaule une large tache noire.

La tache s'étendit en peu de temps jusqu'au poignet; le bras enfla avec une rapidité effrayante.

Sur les vitres de sa chambre, la Lizon aperçut alors les mouches noires et velues.

— Ah! s'écria la malheureuse fille avec épouvante, je suis empoisonnée; c'est une mouche charbonneuse qui m'a piquée!

Quelques heures plus tard, elle expirait dans d'atroces souffrances. Et voilà pourquoi le père Derizelles était si pâle à l'enterrement de la servante. Voilà pourquoi il murmura, lorsque tout fut fini:

— Morte! elle est morte! Maintenant, je n'ai plus rien à redouter!


 


 Helene


HELENE

(LES BUVEURS D’EAU)


Charmante chose que le commerce!

A force de travail et d'esclavage, de nuits sans sommeil et de jours sans soleil, on en arrive à se faire une espèce de petite position; on met de côté quelques gros sous, et l'on se dit un beau matin, ou un beau soir, l'heure ne fait rien à l'affaire: «Pardieu, je vais me reposer un peu et respirer, comme tout le monde, le grand air du bon Dieu!»

Te reposer! Tu comptes sans ton hôte, mon maître!

Et ton hôte, c'est le diable; le diable qui, chez tout commerçant, grand ou petit, possède une chambre d'ami.

Et messire Satanas, comme on dit dans les romans moyen âge, fait tant et si bien, que tout d'un coup, sans rime ni raison, les affaires ne battent plus que d'une aile; puis elles tournent mal, très-mal, extrêmement mal, et bientôt, sans savoir ni pourquoi ni comment, l'infortuné négociant se trouve avoir sur le dos la corporation entière des huissiers, ce qui est gênant en diable et mal commode au possible.

Ces officiers ministériels sont, au reste, d'une politesse exquise: ils vous inondent de cartes de visite. Avec un peu de bonne volonté et du feu dans la cheminée, l'on peut, grâce à eux, se croire perpétuellement au premier janvier.

Naturellement, les assiduités des amis et connaissances, des confrères et surtout des parents, deviennent plus rares, au fur et à mesure que les visites des huissiers se font plus nombreuses.

Ces visites se multiplient bien vite à l'infini. C'est une procession infernale, une sorte de reproduction de la danse macabre. Et le pauvre gueux de débiteur paye seul les violons. C'est son droit!

Englouti sous une avalanche de papiers on ne peut plus timbrés, dont le coût est toujours plus cher qu'au bureau, notre homme perd le peu de souffle qui lui restait... Alors il fait faillite...

Ou bien il se brûle la cervelle... Une vilaine manière de payer ses dettes, qui ne prouve pas grand'chose et ne satisfait pas grand monde. Mais cette méthode-là est aujourd'hui peu suivie.

Heureusement! Le suicide est, à notre sens, une absurdité, et qui plus est, une absurdité prétentieuse.

Ah! si l'on était un peu immortel, si seulement on était certain à l'avance de vivre plusieurs siècles, faire le sacrifice de sa vie signifierait quelque chose; mais se tuer lorsque, du jour au lendemain, l'on peut mourir de sa belle mort, lorsque, dans tous les cas, à un moment donné, il faut en finir avec la vie, si longue que Dieu vous la fasse, c'est-il pas grotesque, idiot et, — nous le répétons, — prétentieux de se loger une balle dans la tête et de faire tant de bruit pour si peu?

Se suicider, c'est aussi bête et aussi peu utile que de payer son loyer avant le terme.

Cette opinion était celle de M. Denis-Désiré Bridoux.

Ce brave homme, — c'était un brave homme. Il y en a... par-ci par-là — ce brave homme, disons-nous, était venu à Paris avec quatorze francs dans sa poche. Avec cela, il en était arrivé à faire sa fortune et à remuer un nombre illimité de millions.

Bridoux était un ancien entrepreneur de travaux publics, et ses affaires allaient comme sur une multitude de petites roulettes.

Il faut dire que le bonhomme se donnait un mal de tous les diables. Jamais de distractions, jamais de plaisirs pour lui ou pour les siens.

Le travail, toujours le travail. Pendant sa vie, Bridoux n'avait jamais mis le pied dans une salle de spectacle ou dans un bal.

Sa femme et sa fille avaient dû suivre son exemple, et l'avaient en effet suivi sans plaintes, sans regrets, sans envie.

Bridoux, — c'est ici que l'influence diabolique dont nous parlions plus haut commence à se faire sentir, — Bridoux avait un associé.

Or, dans les affaires, quand sur deux associés l'un est un très-honnête homme, l'autre est assez souvent nue affreuse canaille. C'est justement le cas où nous nous trouvons présentement.

Bridoux était honnêteté incarnée, la probité faite homme et déguisée en entrepreneur de travaux publics, tandis que son associé était un coquin de première catégorie, un drôle sans pudeur et sans honneur, une espèce de Robert-Macaire, enfin, qui précipita son malheureux collaborateur dans l'abîme des spéculations malheureuses, abîme dont on ne peut sortir qu'escorté de la ruine et de tout ce qui s'ensuit.

Le malheureux Bridoux voulut du moins avoir le droit de passer  la tête haute devant ses créanciers; il obligea lui-même les huissiers à visiter tous les coins et recoins, et quitta sa maison sans un liard dans sa poche. Calmes et dignes, sa femme et sa fille marchaient à ses côtés.

Les créanciers, d'ordinaire, ne sont pas des gaillards bien tendres; cependant ceux de Bridoux furent émus de sa conduite: ils lui rachetèrent des meubles à sa vente et la plus grande partie de son linge. C'étaient là, il faut en convenir, des créanciers comme on n'en voit guère, des créanciers comme on n'en voit pas.

Peu de temps après cette effroyable débâcle, madame Bridoux tomba malade et mourut.

Il est des maris, — il en est même beaucoup, — qui voient sans trop de larmes le départ de leur épouse pour un monde meilleur. Ils se consolent avec le refrain connu: «Eh! mon Dieu! la pauvre femme, elle souffrait tant, c'est bien heureux pour elle qu'elle en ait fini!»

Bridoux, lui, n'était pas de ces maris-là: la mort de son épouse lui causa un chagrin véritable. Mais il lui restait sa fille.

Hélène avait alors dix-sept ans. On ne pouvait dire, en la voyant, que ce fût une jolie fille; mais elle avait une de ces têtes expressives, une de ces physionomies caractérisées auxquelles le commun des martyrs ne fait pas grande attention, mais que les artistes apprécient singulièrement. Son visage était pâle et grave; ses grands yeux noirs rayonnaient d'une intelligence peu commune, et son front, encadré de cheveux bruns, était large et haut, plein d'énergie et de fierté.

Pendant la prospérité de son père, elle avait reçu, dans l'une des premières institutions de Paris, une éducation remarquable. Lorsque l'heure du désastre eut sonné, elle résolut de mettre à profit les connaissances quelle avait acquises, en se vouant à l'instruction publique. Afin de pouvoir rendre plus promptement lucrative cette profession difficile, elle se mit à étudier nuit et jour, sans repos ni trêve. Durant trois années entières, elle se livra corps et âme à ce travail absorbant, et reçut enfin les diplômes sans lesquels il lui était impossible de professer.

Radieux des succès de sa fille bien-aimée, le père Bridoux voulut elle prît, après ses examens, quelques semaines de vacances.

Hélène consentit avec joie, et, séance tenante, il fut décidé que l'on irait faire un petit voyage à la mer.

Pendant le temps qui s'écoula entre ce bienheureux projet et sa mise à exécution, la pauvre enfant fut littéralement folle de bonheur. L'idée seule de ce voyage la ravissait. Hélène n'avait jamais mis le pied hors de Paris et, quand elle songeait que bientôt elle pourrait, de ses propres yeux, contempler, admirer cet Océan qu'elle n'avait jamais vu, mais que ses livres lui disaient si splendidement beau, si étonnamment sublime, elle se mettait à rire et à battre des mains comme un enfant, et à tout instant elle s'écriait, en levant vers le ciel ses grands yeux brillants de convoitise:

— Oh! mon Dieu! mon Dieu! que je voudrais être partie!

Les fonds indispensables pour entreprendre, — le plus économiquement du monde, — ce grand voyage furent enfin réunis.

— Fillette, dit alors le père Bridoux en faisant sonner dans une bourse longue d'une aune les écus récoltés à grand'peine; fillette, nous partons demain, si tu veux... ou du moins si tu peux, ajouta le bonhomme, qui savait que sa fille avait à préparer sa robe de voyage.

— Je serai prête, répondit la jeune fille vivement.

Et riant et chantant, elle se mit à l'œuvre. Bridoux avait acheté, pour presque rien, une espèce d'étoffe à rideau passée de mode depuis fort longtemps. Hélène, sans hésiter, improvisa avec cela le vêtement qu'il lui fallait. Sur le premier patron qui lui tomba sous la main, elle tailla tant bien que mal ce fantastique costume. En six heures, ce fut terminé. C'était fort laid, en vérité, et certes cette robe eût été tout à fait de circonstance la veille d'un mercredi des Cendres; mais Hélène s'inquiétait peu de sa toilette, la brave fille. La coquetterie était pour elle une chose totalement inconnue. Jamais peut-être elle n'avait songé à se regarder dans un miroir. Car, lorsqu'elle voulut voir l'effet de sa robe, elle fut obligée de chercher dans tous les coins, avant de la trouver, l'unique petite glace qu'elle possédait. Ce détail fera frémir sans doute toutes les femmes qui jetteront les yeux sur cette notice, mais, historiens fidèles, nous avons dû l'enregistrer ici.

Au surplus, pourquoi et pour qui se serait-elle faite belle? Elle n'avait pas d'amoureux à qui elle eût dessein de plaire.

L'heure du départ avait sonné. Hélène dit adieu à ses tristes livres, à ses atlas, à ses cahiers; elle s'élança joyeuse hors de sa petite chambrette tout imprégnée des acres senteurs de la science, des parfums pénétrants du travail. On eût dit un pauvre oiseau longtemps captif dont on venait d'entr'ouvrir la cage.

A peine rendue à la liberté, à la vie, Hélène secoua ses jeunes ailes au soleil, et tout en gazouillant de joyeux refrains qu'elle était tout étonnée de connaître, elle prit son vol vers ce monde ignoré qui, à travers les nuages de son imagination, lui apparaissait au loin tout plein de merveilles et de prodiges.

Le père Bridoux, joyeux de sa joie, heureux de son bonheur, se laissait pour ainsi dire entraîner par elle. Sur leur passage, on s'arrêtait parfois avec étonnement. Hélène ne s'apercevait de rien; mais le bonhomme voyait tout, et convaincu, dans sa naïveté, que l'on admirait sa fille, et lui aussi par-dessus le marché, il se redressait et se pavanait à faire plaisir. Le fait est que la robe à ramages d'Hélène attirait tous les regards; sans compter que la redingote de Bridoux avait, de son côté, un certain succès. C'était une redingote vert-pomme qui n'eût pas été déplacée au musée des antiques, et dont les-basques démesurées, qui lui battaient impitoyablement les talons, semblaient soupirer après une paire de sous-pieds.

Fier comme ce fameux paon de l'antiquité qui avait nom Artaban et qui était roi des Parthes dans ses moments perdus, le père Bridoux, donnant le bras à sa fille, gravit le grand escalier du chemin de fer du Havre.

Peu après, nos deux voyageurs, modestement installés dans un wagon de troisième classe, roulaient vers la patrie de Bernardin de Saint-Pierre.

Nous avons dit que, sans être jolie, Hélène possédait une de ces beautés qu'un bourgeois ne sait apprécier, mais qu'un artiste remarque. Or, dans le wagon où venait de monter notre héroïne, se trouvait justement, — voyez ce que c'est que le hasard, — un jeune peintre qui allait faire des études au sein des plaines pommifères de la Normandie.

Le susdit jeune peintre ne s'appelait pas Raphaël, comme dans les vaudevilles, mais tout prosaïquement Antoine. Il faisait partie de cette association de travailleurs rigides, connue sous la dénomination de buveurs d'eau, dont il a été déjà parlé dans une précédente notice.

De Paris au Havre, le trajet est long. Antoine eut largement le temps de lier connaissance avec ses deux compagnons de route. Le père Bridoux aimait d'ailleurs à parler de ses affaires, et, malgré les observations d'Hélène, qui souffrait étrangement de la loquacité paternelle, le bonhomme, sans nul mystère, narra au jeune peintre l'histoire de sa splendeur passée et de sa débine présente.

Antoine, qui, par pure complaisance et par simple politesse, avait écouté le monsieur à la redingote verte tant qu'il n'avait parlé que de lui, prêta une oreille plus attentive lorsque Bridoux en arriva à ce qui concernait spécialement sa fille Hélène. Bientôt cette attention se transforma en intérêt véritable, et, peu à peu, insensiblement, Antoine éprouva pour la jeune fille une sympathie étrange.

Il ne pouvait regarder sans émotion cette pauvre enfant dont la vie n'avait été jusqu'à ce jour qu'un long et pénible labeur, qui de ce monde n'avait connu que les austérités et les misères, et qui jamais, fût-ce un seul jour, n'avait goûté ces petites joies que donne le luxe, et qui sont tout pour une femme. Pauvre comme elle, comme elle forçat du travail, Antoine se sentait fatalement attiré vers Hélène, et, de son côté, la jeune voyageuse sentait qu'un trouble inconnu, inéprouvé, envahissait tout son cœur et tout son être.

Au fur et à mesure que les jeunes gens approchaient du but de leur voyage, cette attraction mutuelle devenait plus violente et plus irrésistible, et lorsque enfin, à leurs regards surpris, émerveillés, apparut l'Océan immense, ils s'aimaient.

Le soir, Antoine et Hélène, que le hasard seul, en vérité, semblait avoir pris à tâche de rapprocher toujours et sans cesse pendant tout ce voyage, se retrouvèrent tous deux sur les hauteurs de la Hève. Cet endroit, où les phares aux clartés mobiles indiquent aux pilotes, pendant la nuit, la route à suivre, est l'un des plus élevés du littoral. Contemplée du sommet de cette immense falaise, la mer est plus grandiose, plus imposante que de la jetée du Havre, et les couchers de soleil auxquels on assiste de là-haut sont les plus surprenants qui se puissent voir.

Antoine et sa jeune compagne étaient muets, recueillis, ils n'appartenaient plus à la terre. Derrière eux, à une certaine distance, marchait Bridoux, qui, selon son habitude, racontait ses mésaventures commerciales. Cette fois, sa victime était un jeune sculpteur, ami d'Antoine, que ce dernier avait retrouvé en route.

Pendant que nos deux amoureux confondaient leurs impressions et leur enthousiasme, les phares s'étaient illuminés l'un après l'autre, et, dans leur muette extase, Antoine et sa compagne avaient à peine remarqué que la nuit fût venue.

A travers l'épais brouillard qui s'était brusquement abattu sur la falaise, tout entiers à leurs pensées, ils marchaient.

Sous l'influence d'un charme inouï, indéfinissable, ils allaient...

Tout à coup une exclamation effroyable troubla cet enivrant silence. Les deux jeunes gens, sans s'en douter, venaient d'atteindre une anfractuosité de la falaise, et Antoine, qui marchait aux côtés d'Hélène, venait de sentir brusquement le sol manquer sous ses pieds. S'accrochant aux ronces rampantes qui croissaient sur la crête du rocher, le malheureux, les mains ensanglantées, se tint suspendu au-dessus de l'abîme, dont une hauteur de deux cents pieds le séparait.

En cet instant, la lune brilla au ciel, remplissant l'espace d'une clarté subite. Hélène comprit aussitôt l'imïninence du péril. Les ronces allaient céder sous les efforts d'Antoine. Elle s'élança d'un bond sur les racines des broussailles auxquelles son compagnon se tenait suspendu, et y appuya les deux pieds de toutes ses forces.

Mais ce secours allait bientôt devenir insuffisant. Elle frissonna: encore quelques secondes, et c'en était fait du jeune homme.

Bientôt elle poussa un cri de triomphe. Elle venait d'apercevoir un anneau de fer scellé dans le roc. Elle arracha de dessus ses épaules un petit châle de laine, le tordit fiévreusement, l'attacha à l'anneau par une extrémité, et tendit l'autre à Antoine. Le jeune homme s'en saisit, et commença sa dangereuse ascension.

— Courage! courage! lui cria Hélène. Sa voix expira sur ses lèvres; le châle se déchirait.

— Adieu! murmura Antoine, qui se sentait descendre dans le vide. Mais Hélène venait de s'agenouiller sur le bord de la falaise, et, se penchant vers Antoine, elle lui tendit la main, en lui ordonnant d'une voix forte de lui donner la sienne. Le jeune homme hésitait. Il savait qu'il pouvait entraîner la jeune fille avec lui dans l'abîme. Hélène lui saisit la main malgré lui, et, subitement douée d'une force surhumaine, elle l'attira à elle. Antoine frémit:

— Tu te perds, malheureuse! s'écria-t-il.

— Eh! non, je te sauve! répondit la courageuse enfant.

Elle disait vrai. Quelques secondes plus tard, Antoine était sur le terre-plein de la falaise.

A peine la scène que nous venons de décrire venait-elle d'avoir lieu, que le père d'Hélène et l'ami d'Antoine surgirent non loin d'eux.

Les deux jeunes gens se séparèrent, et, contrairement à ce que suppose le lecteur sans doute, leurs chastes amours n'eurent pas d'autre dénoûment.

Douze jours après cette promenade nocturne sur les hauteurs de la Hève, Antoine, qui n'avait jamais revu celle qui lui avait sauvé la vie, se tenait triste et mélancolique sur la jetée, et assistait machinalement au départ d'un grand steamer américain. Tout à coup, un vieux bonhomme, étrangement affublé d'une redingote verte, le heurta en passant. C'était le père d'Hélène. Il était seul, et de grosses larmes coulaient le long de ses joues. Antoine, tout ému, demanda au vieillard la cause de sa douleur. Celui-ci désigna au jeune homme le paquebot dont les roues commençaient à marcher. Antoine regarda... Parmi les passagers, il reconnut Hélène. La jeune fille partait pour le nouveau monde. Elle allait faire l'éducation d'une jeune et riche lady américaine.

— Seule! elle part toute seule! murmura Antoine avec douleur.

Mais Hélène l'avait reconnu à son tour; et comme si elle eût deviné la pensée du jeune peintre, elle lui adressa de loin un dernier sourire, et ce sourire signifiait: — «Non je ne pars pas seule, car ton souvenir est avec moi!»


Rose


ROSE


(MADAME OLYMPE)


Rose est une petite couturière toute gentille, toute mignonne, toute gaie, qui ne semble avoir été mise sur la terre que pour faire battre les cœurs de vingt ans.

Elle n'est ni fille ni femme, ni amoureuse ni adorée, ni bête ni spirituelle, ni riche ni pauvre, ni honnête ni perdue. Elle est tout cela à la fois.

Elle est oiseau.

Comme l'oiseau, elle mange peu et chante beaucoup; comme lui, elle caquette et sautille; — elle a son insouciance et son éternelle gaieté. C'est à croire qu'elle est d'un sexe tout particulier, qui commence à seize ans et finit à vingt.

D'où sort-elle?

Ou nous nous trompons fort, sa mère est concierge, et son père cordonnier. Elle fut élevée dans une loge, au milieu des cancans, des intrigues, des semelles trouées et des clefs de toutes sortes. Sa gentillesse l'ayant rendue sympathique à tous les locataires, le premier se chargea de son apprentissage, le second de sa modeste toilette, le troisième lui envoya des bonbons, le quatrième des rubans, et le cinquième des baisers.

Bref, en peu de temps, elle eut à la fois un état, une toilette et un amoureux!

Quant au père, il ressemelait toujours. Quant à la mère, elle causait avec sa pie et tirait le cordon.

Lorsqu'elle sut son état et gagna quelques sous, Rose se mit dans ses meubles! Un lit de fer, une chaise, une glace, un pot à eau et une petite table garnirent sa mansarde. — Sur le bord de la gouttière, elle mit des pots à fleurs, derrière lesquels elle se cacha l'été, et espionna le voisinage sans pouvoir être vue. Nous avons oublié de regarder dans le tiroir de la table. — Soyons indiscrets!

Voici un peigne, une brosse, un pot de pommade, des épingles à cheveux... Fouillons encore: — Voici du papier à cigarettes! — oh! oh! — un vieux loup de velours! — eh! eh! — Ciel! — un roman de Paul de Rock! — ah! ah!

C'est donc cela, Rose mignonne, que vous vous frottiez tant les yeux ce matin en sortant de votre couchette! Vous avez lu très-tard dans votre lit. — Oui, vous avez épelé ce roman badin... Au fait, quel est son titre? — l'Agnès de Belleville! — Qui vous a prêté ce livre?

Eh! mon Dieu! c'est Armand, un journaliste, son amoureux.

Armand était courtisé par une grande dame, madame Olympe, — à laquelle nous avons consacré un chapitre spécial dans ces études, — et le jeune littérateur préférait sa petite Rose à toutes les comtesses du monde. Il trouvait, — et il avait raison, — qu'une jolie fille rieuse et bien portante valait cent fois mieux qu'une grande dame.

Tous les ans, à l'époque du carnaval, il se faisait un plaisir de sauter du salon aristocratique dans la salle de danse du peuple; il passait volontiers du comme il faut au mauvais ton, et trouvait que l'indienne et le clinquant n'avaient pas moins de valeur que la soie et les diamants... — sur le corps d'une jolie femme, entendons-nous.

L'amour de ces contrastes avait mûri son jugement et lui faisait voir les choses sous leur véritable aspect. — Dans cette étude profonde et pittoresque du revers de la médaille, il avait trouvé la femme toujours la même.

— Oui, disait-il, j'ai souvent, dans la même nuit, dansé une redowa dans un salon du faubourg Saint-Germain et un quadrille au Prado. Ici j'ai serré dans mes bras une duchesse orgueilleuse; deux heures plus tard, je chiffonnais la robe de sa femme de chambre. J'ai courtisé l'une et l'autre à peu près de la même façon. Elles se sont défendues toutes deux de la même manière: la duchesse craignait son mari; la femme de chambre craignait sa maîtresse. A toutes deux j'ai fait des compliments, et toutes deux ont souri. L’une; a résisté un mois, l'autre huit jours. — Il est résulté de mes observations que la femme de chambre valait mieux que sa maîtresse; et ayant poussé plus loin mes études, j'ai trouvé qu'une grisette valait encore mieux qu'une femme de chambre. Voilà pourquoi je préfère Rose!

Rose n'avait pas poussé ses études physiologiques et psychologiques si loin. Elle aimait Armand parce qu'il était jeune, beau garçon, spirituel et amusant. Oh! la grisette! comme elle est amie de la gaieté! comme elle aime à montrer ses petites dents blanches, à retrousser ses petites lèvres roses, à causer, à interroger! comme sa naïveté est charmante!

Il faut la voir au spectacle, ouvrant de grands yeux, écoutant avec attention, suivre toutes les péripéties du mélodrame. Elle tremble de tout son petit corps lorsque le traître entre en scène; elle admire le premier rôle, qui débite emphatiquement ses longues tirades; elle pleure au récit des infortunes de la jeune femme persécutée, et essuyant promptement ses larmes, elle rit de tout son cœur quand le comique fait ses grimaces et dit ses bons mots.

Que d'émotions diverses dans une soirée! Elle en parlera pendant un mois!

Dans l'entr'acte, elle a mangé des marrons et bu un verre de coco! Quelle fête!

Aussi aime-t-elle le théâtre.

Une de ses ambitions est de jouer la comédie. On a de belles robes de soie, des corsages de velours, des bijoux; les acteurs, vêtus comme des princes, vous font la cour; tout le monde vous admire!... Et puis on se met sur la figure du rouge et du blanc avec une petite peau de cygne bien douce... Quelquefois on boit du Champagne en scène!

Oh! le théâtre! séjour des illusions pour les spectateurs; hélas! et des désillusions pour les acteurs!

Garde tes couleurs et ta santé, jeune fille, ne crois pas à tous ces mensonges dorés! Vois: ce brillant palais est en toile peinte; ces magnifiques bijoux sont en cuivre; les phrases que tu entends sont aussi pompeuses que vides de sens, et cette belle ingénue que tu trouvais si jolie est grêlée. Tout est faux ici ; rentre dans ta mansarde, où tu dors si bien, tu n'as pas de rôle à étudier. Couds les robes des actrices, mais ne les porte pas, elles sont lourdes sur les épaules.

A côté du théâtre, et presque au même degré, la grisette aime le bal.

Mais elle aime le bal pour la danse seulement. Plus tard, quand elle aura vécu, quand ses vingt-deux ans seront sonnés, elle perdra sa naïveté, sa simplicité et une grande partie de son cœur. Elle ne viendra plus au bal par plaisir, elle y viendra pour affaires.

Regardez-la aujourd'hui.

Elle danse avec frénésie, son œil est animé, ses cheveux sont ébouriffés, sa joue rouge et brûlante; elle va, vient, saute, rit, chante; elle passe d'un cavalier à un autre sans préférence; elle n'a plus d'amants, elle a des danseurs! La musique l'enivre; les lumières, les glaces, les dorures l'éblouissent; ce n'est plus la petite couturière qui travaille dans sa mansarde, au coin de sa fenêtre, derrière les touffes des gobéas: c'est un papillon, une bacchante, la déesse de la danse et du plaisir elle-même!

Bientôt le bal finit; elle n’a point de coupé à la porte; elle ne va pas souper au café Anglais ou à la Maison d'or; elle reprend au vestiaire son petit manteau, qu'elle a déposé en entrant; elle donne le bras à son amant, et regagne à pied son humble domicile. Quelquefois, en passant devant un pâtissier, elle désire manger un gâteau; mais son désir ne va pas jusqu'à la demande, et si l'amant ne l'a pas deviné, elle se console rapidement.

Pourtant, il ne faudrait pas croire qu'elle n'est pas gourmande. Si, au contraire; mais ses caprices sont modestes: du flan, de la galette, une brioche, telles sont ses friandises. Une orange la comble de joie, et si, par hasard, elle a mangé une glace à la vanille, elle le dit à toutes ses amies et même à sa portière en rentrant.

Nous ne pouvons dissimuler à nos lecteurs que ce type se perd de jour en jour; dans dix ans d'ici, le mot grisette sera rayé du dictionnaire, et cela se comprend: jadis, les femmes se faisaient gloire de se contenter de peu; aujourd'hui, elles affectent de ne pouvoir se contenter de beaucoup.

Rose ne débuta pas dans le monde amoureux avec Armand, l'homme de lettres; ce fut un jeune poëte qui lui apprit à lire et à aimer, — ou plutôt ils apprirent à aimer ensemble, car ni l'un ni l'autre n'avaient encore reçu de leçons. Mais cet art-là s'apprend sans maître.

Le poëte ne savait faire que des vers; Rose ne savait que coudre des robes. Pendant que la jeune fille travaillait, l'amoureux se mettait à ses pieds et rimait à cœur perdu.

Souvent Rose lui demandait ce qu'il voulait dire; et il fallait que le poëte fût bien amoureux puisqu'il ne se fâchait pas, — car la demande de la grisette était souvent une terrible critique des vers de son amant.

— Ah! ah! ah! s'écriait parfois la folle enfant en se pâmant de rire; c'est drôle comme tout, ces machines-là! Sur quel air ça se chante-t-il?

Un jour, le poëte, qui était plus pédant qu'amoureux, — puisqu'il rimait ses impressions, — se fâcha tout rouge; il prétendit que Rose se moquait de lui, prit son chapeau, et ne revint plus. — L'imbécile!

La jeune fille le pleura quelque temps; puis, ayant trouvé Armand, elle ne tarda pas à se consoler.

Armand, il est vrai, ne lui récita pas de vers et ne la prit pas au sérieux, comme le jeune poëte; il en fit tout bonnement sa maîtresse. Elle fut chargée d'égayer ses heures perdues; ce fut pour lui un instrument de plaisir dont il jouait quand il avait le temps. Quant à l'amour, il n'en fut pas question entre eux; à quoi bon, c'est du temps perdu que de dire qu'on s'aime quand on peut se le prouver.

Pourtant Rose l'aimait. Lorsque, conduite au bal par un ami d'Armand, elle aperçut son amant au bras de madame Olympe, elle rugit, la grisette, et réclama son bien avec autant d'éloquence qu'un grand avocat.

Comme elle le sut plus tard, cette fausse infidélité était une vengeance. Mais nous conseillons à Armand de ne pas recommencer des épreuves de ce genre, car il pourrait se faire qu'en voulant se venger de l'une, il risquât fort de perdre l'autre.

Quand Rose quittera Armand,— ce qui arrivera un jour ou l'autre, — si ce n'est déjà arrivé, — elle tombera indubitablement dans la finance ou le commerce. Le calicot ou le boursier qui la prendra lui fera cadeau d'un beau chapeau, d'une belle robe et d'une paire de gants.

Les gants la gêneront, elles les ôtera.

L'amant verra alors au bout de son doigt du milieu une petite tache noire causée par les piqûres d'aiguille: la décoration du travail!

Comme cela est peu joli, il lui enjoindra de quitter son atelier; il remplacera son salaire par une pension modique, mais suffisante. Les doigts de Rose deviendront blancs, la tache noire disparaîtra; mais l'ennui viendra lui tenir compagnie.

L'ennui est un mauvais conseiller; en peu de temps, il aura corrompu la jeune fille. Elle s'achètera un jeu de cartes pour le chasser, et se fera des réussites pour savoir si elle est aimée. Pendant cette occupation, une amie viendra la visiter; après une demi-heure de bavardage, elles feront une partie de besigue, et pour peu que dans la journée quelques visiteurs ou visiteuses surviennent, le besigue se changera en lansquenet.

Une fois cette innocente habitude prise. Rose, jadis grisette, aujourd'hui lorette, sera tout étonnée de voir que son petit cœur ne bat plus; mais cela ne l'affligera guère, parce qu'elle ne s'ennuie plus.

Mais, croyez-nous, petite Rose, après avoir usé quelques milliers de jeux de cartes, un jour que vous n'aurez pas de quoi mettre sur le tapis et que personne ne voudra plus répondre pour vous, vous vous souviendrez du temps où vous tiriez l'aiguille... vous songerez peut-être à la reprendre pour ne pas mourir de faim... et dans votre lit solitaire vous rêverez à Armand et au jeune poëte dont vous ne compreniez pas les vers.