HENRY MURGER ET LA BOHÈME


 

 

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Paris — Iraprimé chez Bonaventure, Ducessois et C-quai des Augastins, 55


Murger Portrait



Title Page

 

 

 

 

 


 


 

 

A MADAME ANAIS L****

 

Chère Madame,

 

On peut dire des' cœurs tendres ce que d'Alembert disait à Condorcet, à propos de madame Geoffrin, des ámes honnétes et sympathiques, qu’ils ont, comme les pierres d'aimant, un pôle ami par où ils s'attirent et s'unissent fortement l'un à l'autre. Murger est venu à vous parce que vous alliez vers lui: vous deviez vous rencontrer et vous comprendre. C'était sans doute écrit et affiché à la Mairie du bon Dieu.

 

La vie, souvent intelligente dans ses caprices et heureuse dans ses hasards, vous avait réunis; la mort, toujours aveugle dans ses choix et brutale dans ses coups, vous a sépares: mais on se retrouve quelque part, et vous vous y retrouverez.

 

En attendant, vous et lui.

 

Qu'Amour avait conjoints d'un semblable lien.

Après votre trépas, dans vos fosses ombreuses.

Vous serez la chanson des bouches amoureuses.

 

Cela console de bien des choses!

 

Ami de votre ami, chère Madame, je n'ai pas hésité un seul instant à vous dédier ce petit livre, tout plein de lui: c’est une dette que je paye à sa mémoire et un témoignage d'estime que je veux donner à la vôtre, — un double devoir qui est un double bonheur pour moi.

 

Votre bien respectueux et bien dévoué serviteur.

 

ALFRED DELVAU

Paris, janvier 1866

 

 

 

HENRY MURGER ET LA BOHÈME

 


I



 

“Povre ie suys de ma ieunesse,

De povre et de petite extrace:

Mou père n'eut onc grand'richesse,

Ne sou ayeul, nomme Erace.

Sur les tumbeaux de mes ancestres

(Les ames desquelz Dieu embrasse)

On n'y veoid couronne ne sceptres.”

 

Ainsi parle maître François Villon, le famélique poëte, racontant ses commencements. Ainsi aurait pu parler Henry Murger, son arrière-petil-fils, s'il n'avait pas toujours mis, au contraire, un soin puéril à taire l'humilité de son origine, — qui n'avait rien que d'honorable.

 

François Villon, poëte de la rue, était probablement né sur une borne. Henry Murger, le chantre des mansardes, était né dans une loge de portier, au numéro 5 de la rue des Trois-Frères, à Paris, vers les premiers jours du mois d'avril 1822, date de la conspiration des quatre sergents de la Rochelle.

 

Quand les concierges sont Allemands, — ou d'origine allemande, — ils sont tailleurs: le père de Henry Murger, fidèle à la tradition, passait sa vie sur son établi, les jambes croisées, mais non les bras. Ouvrier, il voulait faire de son fils un ouvrier, et il y serait parvenu, si sa femme, ambitieuse comme toutes les mères qui s'imaginent être accouchées d'un dieu ou seulement d'un roi, n'avait déployé à ce sujet cette passivité, cette force d'inertie contre laquelle se brisent les volontés les plus robustes. Pour arriver à son but, il ne suffisait pas au père et au mari de le vouloir, — même fermement: il fallait qu'il eût pour collaboratrice, pour aide, sa femme et la mère de son fils.

 

Or, il avait précisément contre lui, sous des apparences d'obéissance et de résignation, deux ennemies en une seule, la femme et la mère: — la mère, qui eût souffert dans son cœur; la femme, dans sa vanité, si le fruit de ses entrailles avait été condamné à vivre de cette vie obscure et sans issue. La mère voulait être fière des succès de son enfant, la femme voulait en recevoir l'éclat; quelque prix qu'il dût coûter. La fable de Sémélé!

 

Ce qui l'encourageait dans cette voie que son orgueil maternel traçait en imagination au jeune Henry, c'étaient les bonnes paroles qui lui arrivaient chaque jour à ce sujet de la part de gens qu'elle regardait naturellement comme supérieurs, la famille Lablache et la famille Garcia, — des artistes: il y a peut-être quelque distance d'un salon à une loge, mais il n’y en a pas beaucoup du rez-de-chaussée au deuxième étage, comme le jeune Henry le prouvait à sa mère en allant rendre de furtives, mais fréquentes visites, à une jeune fille de son âge, dont le nom est mort avec lui. Ces amours d'enfance, si chastes et si profondes, dont nous rions tous d'un mauvais rire, lorsque la barbe et les maîtresses nous sont venues, — tout en versant en secret, à leur souvenir, toute l'eau de notre cœur, — ces amours, Murger ne pouvait les oublier ni les profaner: il les a soigneusement placées dans son herbier littéraire, où ceux qui savent lire les reconnaîtront à leur parfum doux et pénétrant.

 

Henry Murger était un bel enfant rose et blond, comme beaucoup d'enfants de pauvres, et c'était à qui, dans la maison, l'attirerait pour le choyer, le bourrer de friandises et de caresses, et lui prédire les destins les plus prospères, les plus glorieux. Les artistes sont un peu fées par leur grâce, par leur générosité, par leur bonté, par leur insouciance de la vie réelle.

 

“Enfant de tailleur, tu seras poëte! Les Parisiens chanteront tes vers comme les pêcheurs de Sorreote ceux du Tasse! Tu seras un des élus que les femmes couronnent de roses et les hommes de lauriers! Tu seras aimé et applaudi! Va vers la gloire, enfant! va vers l'amour!”

 

"Ah! les fées! elles prédisent juste parfois, mais elles ne disent jamais tout! Peut-être ne le savent-elles pas? Bonnes et tendres, elles ignorent le mal et oublient la douleur. Si elles savaient, elles diraient à leur prédestiné: “Toute gloire s'achète, tout bonheur coûte; les lauriers et les myrtes viendront trop tard, quand ton front sera chauve et ton cœur dépeuplé!. . . Avant d'atteindre au but convoité, avant d'entrer dans la Chanaan de tes rêves, il te faudra marcher sans repos ni trêve, sous la pluie et la grêle, dans la boue et dans la neige, le ventre vide, vides aussi les poches, souriant, mais blessé mortellement!”

 

Une bien belle chose, la gloire! un peu chère seulement.

 

 

II

 

 

L'enfance de Murger s'écoula donc ainsi ballottée entre la volonté de son père, qui voulait faire de son fils un ouvrier, et la résistance de sa mère, qui voulait faire de son enfant un monsieur. De là, on le devine, insuffisance d'éducation, — quelques bribes de français, quelques leçons de grammaire et d'arithmétique à l'école du quartier, tout ce qu'il faut enfin pour être un parfait ignorant.

 

Cette ignorance, je le dis en passant, fut le souci consianl, la coutinuelle rougeur de Murger, — le pli de rose dont il souffrit comme d'une épine, même au milieu de ses plus enivrants triomphes. Les études premières, c'est le lait du cerveau, aussi nécessaire que l'autre au corps pour le nourrir, le développer, lui donner les muscles, les ressorts dont il aura besoin plus tard pour agir. On peut naître avec de merveilleuses aptitudes et rester toute sa vie un écrivain inférieur à celui dont les dispositions natives, quoique très-ordinaires, médiocres même, ont été habilement développées et dirigées. Il faut avoir teté à ces fortifiantes mamelles qui donnent du chyle et du sang aux plus débiles cervelles! Il faut avoir bu à cette source qui donne la trempe à l'esprit, et de fer le fait acier! Cela explique pourquoi celui de Murger — malgré de très-remarquables qualités — manqua toujours de ductilité, de souplesse et d'élasticité. Il se sentit toujours des ailes — et ne put jamais s'élever. . .

 

Ce n'est pas moi — humble et ignorant — qui fais à sa mémoire ce reproche pédantesque; ce n'est pas moi qui lui impute à crime l'insuffisance de son éducation première, son ignorance en un mot. Mais, puisque je m'improvise aujourd'hui son biographe, puisque je m'impose la tâche de raconter sa vie et d'expliquer son œuvre, je suis bien forcé de tout révéler, afin de faire mieux comprendre tout. Mes sympathies me commandent précisément la sincérité.

 

Henry Murger n'eut pas le temps d'apprendre — lui à qui cela eût tant servi — ce que savent une foule de sots, à qui cela est si inutile. Il y eut entre le passé classique et lui une sorte de muraille de la Chine infranchissable: les seuls dieux littéraires qu'il connut furent les dieux modernes, — de bien petits dieux pour la plupart.

 

Il n'eut pas le temps de rien apprendre, sinon à lire et à compter. Et encore, compter: à voir avec quelle prodigalité il dépensa sa vie et quelle insouciance son argent, on est autorisé à croire qu'il ne le sut jamais parfaitement, — ce dont je n'ai pas le courage de le blâmer.

 

Il sortait de la Mutuelle: il fallait qu'il gagnât sa vie, — non pas comme un ouvrier, puisque son père n'avait pu obtenir cela de sa femme, mais comme un monsieur, puisque monsieur il y avait. Pauvre Murger! S'il avait appris le métier dédaigné, peut-être n'eût-il pas porté si longtemps ce fameux paletot jaune devenu légendaire dans le quartier latin. Il est vrai que, mieux habillé au dehors, par des mains de tailleur, il n'eût pas été aussi richement vêtu de poésie en dedans, par les soins de cette habile faiseuse d'hommes qu'on appelle la misère. . .

 

Car il la connut et la pratiqua de bonne heure.

 

D'abord il fut saute-ruisseau chez l'avoué, aux appointements ironiques de vingt francs par mois, — avec le déjeuner, composé de peu de chose et de beaucoup d'eau. Un joli métier, surtout pour un poëte! Les Muses sont sœurs, mais non pas celles de “Thémis,” — une vilaine déesse en robe noire qui a toujours l'air de vous en vouloir des violences que lui a fait jadis subir Jupiter. Murger ne s'amusait guère dans cette étude d'avoué, au milieu de ces paperasses jaunies, dans cette atmosphère procédurière, à grossoyer ou à minuter des actes dont le plus important ne valait pas pour lui les sonnets qu'il s'essayait à sonner. Heureusement pour lui, il avait des amis de son âge, petits clercs comme lui, à qui il lisait parfois ses vers d'adolescent, et qui lui communiquaient, en retour, leurs idées sur l'art. Ut pictura poesis!

 

Ces amis, ces frères de misère et d'espérances, Emile et Pierre Bisson, avaient les mêmes enthousiasmes que le jeune Murger, et quand il disait Victor Hugo, ils lui répondaient Delacroix! Mais il paraît qu'il y avait en lui l'étoffe d'un Séide plutôt que celle d'un Mahomet, puisqu'au lieu de les amener à faire des sonnets, ils l'amenèrent à faire de la peinture. Oui, jetant le papier timbré aux orties, les deux Bisson étaient entrés résolument dans un atelier comme rapins, — autre façon de saute-ruisseaux, — et Murger les avait suivis.

 

Le stage artistique n'est pas moins douloureux que le stage littéraire, — et il est plus long. Murger le comprit et déserta l'Atelier comme il avait déserté l'Étude, à la grande colère de son père. Il revint à l'Élude, il grossoya de nouveau des rames de papier timbré; de nouveau, il sauta les ruisseaux; mais, de nouveau aussi, sollicité par sa Muse, dont les bégayements avaient été encouragés par l’Ermite de la Chaussée d’Antin, locataire de son père, il franchit le Rubicon et dit un adieu éternel à “Thémis” à la robe noire et triste, pour suivre aveuglément désormais Erato à la blanche tunique. Son père essaya de le maudire sans pouvoir y réussir convenablement, et se résigna à accepter l'émancipation anticipée de son “coquin de fils.”

 

M. de Jouy, quoique académicien, s'était intéressé aux tentatives romantiques du jeune Murger, et, pour le lui prouver efficacement, il l'avait recommandé au comte Tolstoï, qui avait précisément besoin d'un secrétaire, — d'un secrétaire qui ne fût pas un lettré, bien entendu.

 

C'était vers 1839. Henry Murger avait par conséquent dix-sept ans à peine, c'est-à-dire qu'il était en pleine adolescence, à l’àge charmant où l'on a tant d'illusions — et un si bon estomac. Pour nourrir ses illusions, il avait de quoi en lui, beaucoup plus qu'il ne fallait; mais pour nourrir son estomac, il avait un peu moins, — les quarante francs de son “patron”, M. Tolstoï, qui payait ses secrétaires quatre ou cinq fois moins cher que son cocher. Avec ces quarante francs, son père lui donnait à manger et à coucher, — un maigre dîner et un maigre lit. Je n'ai pas besoin d'ajouter que sa mère était morte, — sans cela, ses appointements lui fussent restés, et il eût mangé comme un prince et dormi comme un dieu; elle était morte, la pauvre chère femme, avant d'avoir vu s'accomplir la brillante destinée de son “petit Henry.”

 

 

III

 

 

Cependant, avec ces dérisoires deux louis mensuels — qui faisaient vingt-cinq ou vingt-six sous par jour — Murger vivait sans se plaindre. S'il n'était pas d'une gaieté folle, il n'était pas non plus d'une tristesse ridicule: il élait jeune, à peu près bien portant, plein de courage pour le présent, plein de foi en l'avenir, avec des amis qui l'aimaient bien, et, je crois, une maîtresse qu'il aimait de même.

 

On peut, on doit parler des amours des poëtes, à cause de l'influence que les affaires de leur cœur ont sur celles de leur cerveau. Les premières amertumes ou les premières ivresses de l'homme ont un retentissement dans l'œuvre de l'écrivain: il importe de les connaître, car elles sont la clef de bien des pages qui, sans cela, resteraient fermées.

 

Les amis de Henry Murger, jeunes alors comme lui, destinés comme lui à devenir un jour quelque chose dans les lettres ou dans les ans, s'appelaient: Emile et Pierre Bisson, Adrien Lelioux, Léon Noël, Nadar, Guilbert, Vastine, Desbrosses, Cabot, Villain, Tabar, Cliintreuil, Pottier, Karol et Vernet. On se lie vite quand on est jeune, — et surtout quand on est pauvre. Tous ces artistes, tous ces poètes que je viens de nommer, sortis du collège les uns, sortis du pavé les autres, faisaient leur stage artistique ou littéraire sur une sorte de radeau de la Méduse permanent qui ne leur permettait pas de faire les fiers; en outre, à une communauté de pauvreté se joignait une communauté de sentiments. On peut bien se tutoyer lorsqu'on est tutoyé aussi familièrement par la vie. A dix-huit ans, Henry Murger connaissait plus de grands hommes en herbe que beaucoup de gens du meilleur monde n'en connaissent, poussés, à quarante ans.

 

La maîtresse. . .

 

 “En ce temps-là, Rodolphe était très-amoureux de sa cousine Angèle, qui ne pouvait pas le souffrir. . . “

 

La cousine Angèle n'avait fait que paraître et disparaître dans l'adolescence de Murger: c'avait été un amour de tête. Il s'était pris pour elle comme la Seine se prend l'hiver, — parce qu'il y a une saison pour la flamme comme pour la glace; mais, en réalité, il n'avait éprouvé que du dépit — et un dépit passager — lorsqu'il lui avait été prouvé qu'il ne pouvait être pour elle ni le mari ni l'amant qu'elle s'était rêvé, et force lui avait été de se rejeter de cette pâtisserie légère de la dix-huilièine année sur une nourriture amoureuse plus substantielle. Il avait alors aimé sérieusement — à en pleurer — une autre femme plus femme, la Marie des Amours d'Olivier.

 

Olivier, c'est lui, comme Rodolphe c'était lui, comme Bluet avait été lui, comme ce devait toujours être lui dans tous les drames-vaudevilles de ses romans, où il se mettait continuellement en scène, ainsi que ses amis.

 

Angèle avait eu de ses vers: Marie en eut aussi, je ne dis pas des meilleurs que Murger ait faits, mais des plus émus, c'est-à-dire des plus sincères. Voici, entre autres, ceux que je retrouve au fond d'un reliquaire que m'a confié la dernière amie du poète envolé:

 

Écrit sur la première page du Myosotis.

 

Dans le beau mois d'août où l'on fête Marie,

J'ai, poëte amoureux, l'an dernier, à genoux,

Donné ce livre avec une branche fleurie

D'oranger, exhalant les parfums les plus doux,

 

A celle que j'aimais, —que peu-être encor j'aime, —

Et, me récompensant de ces présents divers.

Sa bouche me donna — je m'en souviens quand même —

Plus de baisers qu'il n'est en ce livre de vers.

 

La fleur, avant le temps, sur son sein s'est fanée;

La fleur, de notre amour, était l'emblème. Ainsi,

Parfums jumeaux, ayant la même destinée,

Dès que l'un fut flétri, l'antre le fut aussi.

 

Le bleu myosotis qui naît au bord des grèves,

Dans son étui d'azur ne sut se protéger;

Et ces feuillets dorés comme l'étaient mes rêves

Ont eu le même sort que la fleur d'oranger.

 

ADIEU AU LIVRE

 

Pauvre Myosotis, lorsque je t'abandonne.

Lorsque tes feaillets purs semblent me supplier.

Si je suis si cruel, — Oh! pardonne! pardonne!

Tu dis: “N'oubliez pas!” — et je veux oublier. . .

Juin 1841.                                            H. M.

 

H. M. — les initiales d'Hégésippe Moreau!

 

Et ces vers encore — un sonnet — adressés à la même maîtresse, une infidèle, le type de Musette, de celle qui ne faisait qu'aller et venir:

 

Je vous l'avais bien dit, belle et froide statue,

Que votre sein de marbre, où rien n'a palpité.

Fondrait enfin sa glace, — et, la glace fondue,

Votre cœur a perdu son immobilité.

 

Hier, j'ai tout deviné lorsque je vous ai vue.

Et le clair de vos yeux, leur sombre fixité,

Votre âme qui tremblait dans votre voix émue.

Votre pâleur d'albâtre ont dit la vérité.

 

Mais l’expiation est enfin commencée. . .

Ton Didier, Marion, au fond d'un gynécée

A laissé son amour près d'une chaste fleur.

 

Il t'a dit: “Trop de gens, tête blonde ou front chauve,

Madame, ont obtenu la clef de votre alcôve,

Pour que j'accepte, moi, la clef de votre cœur.”

 

Olivier aimait Marie. Peut-être Marie aimait-elle Olivier, comme les femmes qui ont vécu aiment les hommes qui ignorent la vie, — à cause de cette ignorance, le duvet du fruit non cueilli, le parfum de la fleur non coupée : elle l'aimait, mais en même temps d'autres, et ses trahisons mirent hors de ses gonds ce cœur qui ne savait pas encore tourner sans crier. Murger pleura, se désola, voulut mourir, — comme on veut toujours mourir à dix-huit ans, quand on est trompé par la femme dont on a fait une divinité, au lieu de la prendre pour ce qu'elle est vraiment. Il perdit un peu la tête en perdant ainsi le cœur, et, dans son égarement printanier, il ne rentra pas chez lui, dans la mansarde que lui louait son père. Son père se fâcha comme savent se fâcher certains pères, c'est-à-dire de manière à s'aliéner l'affection de son fils, qui alla se réfugier chez un de ses amis, Adrien Lelioux, qui le reçut à cœur et à bras ouverts, comme on savait se recevoir en ce temps-là dans le joyeux pays de Bohème.

 

 

IV

 

 

Car la Bohème était fondée, — la Bohème, fille de la Révolution de 1830 et du Romantisque, quelque chose comme la Pléiade, avec le génie en moins et la pauvreté en plus.

 

Cette Bohème dont on a tant parlé, — en bien et en mal, bêtement et poétiquement, pour l'exalter et pour la calomnier, et dont il faudra bien que je parle à mon tour, puisque je parle de Murger, qui en a été le chef et l’historien, — la Bohème venait de naître dans je ne sais plus quelle mansarde de je ne sais plus quel quartier; elle s'était constituée, comme une société en commandite, pour l'exploitation de la gloire, au capital de quelques millions d'espérances, sous le titre passablement ironique de Cénacle. Le cénacle, — cœnaculum, salle à manger! Une réunion d'hommes jeunes qui passaient leur temps à se tailler des beefsteaks dans les flancs imaginaires de cette bête apocalyptique appelée la vache enragée!

 

L'un d'eux, Nadar, a parlé avec l'éloquence de l'émotion de “ce demi-quarteron de poëtes à outrance, mais absolument inédits, réunis en un tas, sans vestes ni semelles, ne doutant de rien, ni de leur lendemain, ni de leur génie, ni du génie de leur voisin, ni de l'éditeur à venir, ni du succès, ni des belles dames, ni de la fortune, — de rien, si ce n'est de leur dîner du soir, trop convaincus, d'ailleurs, quant à la question de leur déjeuner du matin. Tous poëtes moins un, car seul je parlais en prose; tous ivres d'espoir, de gaieté, de vaillance, rayonnants de toutes les joies de la jeunesse et de la santé; tous braves et loyaux, puisque la misère n'en a pas fait dévier un seul, et que ceux qui restent aujourd'hui s'entre-regardent fixement sans rougir, comme au temps où ils étaient jeunes: Desbrosses, le sculpteur; Montaudon, qui étudiait la prosodie dans la même casse d'imprimerie qu'Hégésippe Moreau; Karol, ce loyal et généreux Karol, la mère des Bohèmes, dont la porte n'avait pas même de serrure, pour qu'elle pût mieux s'ouvrir à tout venant; Jules de la Madelène,” et d'autres encore, que Nadar ne nomme pas, mais que j'ai nommés déjà ou que je nommerai plus tard.

 

Une réunion intéressante, honnête, digne même, dont ne peuvent avoir aucune idée les gens qui, sur la foi de Henry Murger, ont cru que tous les bohèmes de la réalité ressemblaient aux bohèmes du livre, à Marcel, à Colline, à Rodolphe, à Schaunard.

 

 “Ce que personne n'a dit assez, ajoute Nadar, ce que les panégyristes outrés, ni même les réalistes derniers venus n'ont osé avouer, c'est le procès-verbal exact et sincère du martyrologe, c'est le détail absolu, précis, et pas du tout poétique, de cette misère supportée par plusieurs pendant un temps si long, — misère si invraisemblable et si insupportable que, à travers les quelques dernières années qui les en séparent, elle n'apparaît aux acteurs même du drame que comme les fantômes impossibles d'un cauchemar lointain.”

 

“Si j'insiste sur celle misère terrible, lamentable, ce n'est point, en ce qui me concerne, par orgueil ni même par humilité. Mais plus les épreuves furent âpres et prolongées, plus valurent sans doute ceux qui surent les supporter et ne les payèrent que de leur corps, sans que jamais leur âme faiblît ou s'amoindrît à ces chocs sanglants et répétés. Je tiens, plus encore pour ceux qui ne sont plus que pour ceux qui restent, je tiens à dire la chose vraie: c'est que de toute cette petite pléiade, née de la famine, du froid et du vagabondage, réunie par le hasard des rencontres les plus hétéroclites, il n'en est pas un — pas un — qui ait failli devant les mauvaises conseillères. L'estime de sou voivin commandait le respect de soi-même dans cette école mutuelle de l'honneur famélique, et, au foyer vivifiant de notre communauté fraternelle, ceux qui se trouvaient privés des exemples précieux du père, des saints enseignements de la mère, purent apprendre et garder en eux l'Évangile des pauvres gens, qui donne aux plus misérables la force et la bonté. Derrière ces hommes-là, que je n'ai pas quittés, pas une méchante action ne se dressera pour me démentir.”

 

“Il est bien temps de restituer sa vraie signification à cet honnête vocable Bohème, si étrangement dénaturé par les dramaturges des boulevards et les vaudevillisties qui ont de l'ordre.”

 

“Tant que nos bohèmes furent réunis, ils supportèrent moins difficilement les privations, parce qu'ils réalisèrent à la lettre, pendant de longs périodes, l'exemple singulier d'une association où les mots tien et mien ne représentaient absolument aucun sens.”

 

“Lorsque le faisceau se rompit par suite de quelque circonstance, la lutte fut plus rude aux isolés. Je citerai tel d'entre eux qui vécut pendant huit journées uniquement de la provision de pommes de terre crues envoyée par une pauvre mère de province. Il n'avait pas de feu pour les faire cuire, mais, disait-il, il eût encore passé par-des-sus cet inconvénient: le manque total de sel l'avait surtout privé. Celui-là est resté maigre.”

 

“Tel autre a passé une fois trois jours et deux nuits sans prendre aucune espèce d'aliments; une autre fois, trois jours et trois nuits. Il dirige aujourd'hui une industrie qui débourse cinq cents francs de frais chaque matin. Je ne parle pas de tous ces un jour et deux jours de jeûne complet, service ordinaire pour nous, non admis comme temps de campagne.”

 

“Tel autre a traversé tout un hiver rigoureux — celui de 1837 ou 1838 (éclosion des ours blancs) — simplement vêtu d'une blouse de calicot bleu et — sans chemise. Je dois reconnaître qu'elle était remplacée par un gilet de lasting. Celui-là écrivait, trois ou quatre ans auparavant, ses compositions du concours général à côté du jeune duc d'Aumale.”

 

“Une nuit de ce dur hiver, vêtu ou plutôt nu comme je vous disais, sans gîte depuis deux soirs et à jeun dès la veille, il marchait, marchait de la Bastille à la Madeleine et retour, sans s'arrêter pour éviter toute indiscrétion des patrouilles grises. Tombant enfin de fatigue, de faim et de froid, il ôta, de sa main, la neige qui couvrait une borne-fontaine alors placée devant le théâtre du Cirque-Olympique; là, il s'endormit d'un sommeil de plomb. Je frissonne encore en me rappelant le réveil. . .“

 

Tout cela est fort bien dit, cher Nadar, fort attendrissant, et je me sens le cœur tortillé en lisant ces lignes racontées plutôt qu'écrites; mais il y a, me semble-t-il, quelque chose à répondre, et je le répondrai tout à l'heure.

 

Je reprends, pour l'instant, l'histoire particulière de l'homme dont à tort — ou à raison, c'est à examiner — on a fait le chef de la Bohème.

 

 

V

 

 

Henry Murger venait d'éprouver le premier désenchantement de cœur de sa vie: il commençait son apprentissage d'homme, — un rude métier dans lequel on ne passe maître qu'au moment où cela ne vous sert, plus à rien. Il avait perdu sa mère, grave douleur! Il perdait sa maîtresse, âcre souffrance! Les poètes sont d'un métal plus vibrant que les autres hommes: quand le marteau brutal des événements frappe sur ces enclumes sonores, le bruit s'en répercute plus longtemps. On s'étonne qu'ils portent un crêpe perpétuel sur leurs lèvres et dans leurs livres: c'est le contraire qui devrait étonner.

 

J'ai cité tout à l'heure les vers — en partie inédits — de Murger sur Marie; il convient maintenant que je cite la prose dans laquelle il figea son amour. Cela me sera facile, certains écrivains ayant l'habitude d'écrire leur propre biographie en écrivant celle de leurs héros.

 

J'ouvre les Amours d'Olivier (Scènes de la vie de jeunesse), et j'y copie ces deux pages:

 

“Les amours de Marie avec Olivier durèrent dix-huit mois, pendant lesquels ils ne s'écartèrent pas des pures régions du sentiment. Au bout de ce temps, des pertes successives faites au jeu engagèrent M. Duchampy (dont Marie était la femme légitime) dans d'assez méchantes affaires compliquées de faux. Il fut forcé de fuir en Angleterre pour éviter les poursuites. Sa femme resta à Paris sans ressources.”

 

“Olivier, qui jusqu'alors n'était resté avec Marie que du matin au soir, y resta une fois du soir au matin. C'était une nuit d'hiver, — une de ces longues nuits, si longues et si dures pour les pauvres, si courtes et si douces pour ceux qui les passent les bras au cou d'une femme aimée. Mais le réveil de cette uuit fut terrible. Madame Duchampy était avertie qu'elle allait être poursuivie comme complice de son mari, affilié à une société de gens suspects. Voyant la liberté de sa maîtresse menacée, — et sans réfléchir un seul instant qu'il pouvait se compromettre en la dérobant aux poursuites dont elle était l'objet, — Olivier voulut sauver celle qui n'avait désormais d'autre appui que lui. Comme il ne pouvait l'emmener dans la maison de son père, où il logeait, Olivier pensa à un jeune peintre de ses amis, qui, outre l'atelier où il travaillait, possédait dans un quartier voisin une chambre qui lui servait seulement pour coucher. Urbain consentit à céder cette chambre à Olivier, qui vint y cacher sa maîtresse.”

 

“Urbain venait quelquefois passer la soirée avec les deux amants auxquels il donnait l'hospitalité. Après plusieurs visites, il revint un jour pendant l'absence d'Olivier et passa beaucoup de temps avec Marie. Le lendemain, il revint de nouveau, et aussi le surlendemain. Le troisième jour, en rentrant le soir, Olivier ne trouva plus personne dans la chambre. Marie était partie, laissant pour Olivier une lettre très-laconique. Elle lui apprenait qu'ayant reçu avis qu'on avait découvert son refuge, elle avait dû en chercher un autre chez une parente. Olivier ne lui en connaissait pas. Dans sa lettre, Marie conseillait à son amant de ne point compromettre sa sûreté en cherchant à la voir, et lui assignait à huit jours de là une entrevue, le soir, place Saint-Sulpice. “

 

“Olivier courut à l'atelier d'Urbain pour lui apprendre ce qui lui arrivait. Le peintre le reçut avec un air embarrassé. . .“

 

Vous avez deviné, n'est-ce pas? C'est l'histoire de tout le monde! Tout le monde a eu une maîtresse et un ami, et à tout le monde il est arrivé de voir l'ami enlever la maîtresse, — un double vol, un double mal. Avec qui pleurer l'abandon de l'une, si ce n'est dans le sein de l'autre? Et l'autre, plus cruel que l'une!

 

Car il pleura, le pauvre cher garçon, toute l'eau de son cœur, qui, en tombant, a éclaboussé tous ses livres! Il pleura, parce qu'il y avait de quoi, parce que la première blessure, même la plus légère, est toujours douloureuse, et aussi parce que jamais il ne s'était senti plus esseulé dans la vie, — sa mère étant morte.

 

Ce fut précisément cette année-là, pendant l'hiver de 1840-1841, que Murger entra à l'hôpital, atteint d'une étrange maladie, le purpura qui fait de rares apparitions chez nous, et dont il devait être la proie d'élite. Il riait de son habit de homard cuit, attaché à sa peau comme la tunique du centaure, et qu'il était désormais condamné à porter ostensiblement une fois ou deux par an. Il riait — comme rient ceux qui souffrent.

 

Au fond, peut-être, à cette époque, n'était-il pas fâché de souffrir. Songez qu'il était né sous la Restauration et que, par conséquent, il avait sucé les dernières gouttes du lait aigri du romantisme, une des maladies intellectuelles du XIX siècle. Trop jeune pour avoir été Jeune France, il était cependant contemporain d'Antony, et, comme beaucoup d'autres, il croyait à la fatalité, et il n'était pas fâché de porter son cœur en écharpe. Il y en eut qui burent du vinaigre pour devenir plus pâles et avoir l'air plus intéressant: Murger ne but rien que du café, qui, superposé à des veilles et à des privations nombreuses, lui signa son billet d'hôpital, où il entra avec le sourire de Gilbert et d'Hégésippe Moreau. Cela fait bien, l'hôpital, dans l'histoire d'un poëte!

 

Mais les puérilités, grotesques chez le vieillard, font seulement sourire chez les adolescents, et Murger n'avait pas vingt ans alors. Et puis, il devait payer si cher, plus tard, cette joie singulière qu'il éprouvait d'être en communauté de misères avec des poêles qu'il aimait de préférence! “Ne vous croyez pas guéri, lui disait le médecin à sa sortie de Saint-Louis; ne vous croyez pas guéri. La cure sera longue; elle dépend des soins que vous prendrez de vous-même. Vivez d'une façon régulière; abstenez-vous de café et couchez-vous de bonne heure.” C'était exiger peu, — pour tout autre; pour Murger, c'était lui demander l'impossible.

 

A sa sortie de l'hôpital, il reprit ses fonctions de secrétaire chez le comte Tolstoï, et comme les quarante francs mensuels qu'il en retirait ne pouvaient pas lui faire une existence bien brillante, à l'âge surtout où l'on a un si violent appétit de toutes les bonnes choses qui coûtent si cher, il essaya de grossir son budget avec le produit de sa littérature. Encore une illusion! La littérature, c'est le métier des gens à qui quelque dieu — Plutus par exemple — a fait des loisirs! Faire des vers quand on s'appelle Horace et qu'on est le favori d'Auguste, rien de mieux et de plus agréable! On chante pour chanter, comme l'oiseau, sans rien exiger des oreilles qui vous écoutent. Mais quand on n'a pour Pisons que des bohèmes riches seulement d'illusions et d'espérances, c'est une triste affaire! D'ailleurs, les vers, personne ne les achète chez nous, personne ne les lit.

 

Murger, qui lisait beaucoup ceux des autres, espérait bien, pourtant, qu'on finirait par acheter les siens, et, eu attendant qu'on les lui achetât, il en faisait. C'est de cette époque que datent, outre les vers que j'ai cités, le Saule, le Stabat, la Fontaine de Blandusie, Uïtima spes mortuorum, Marguerite et une “fantaisie dramatique,” Dona Sirène, dont il ne fil que le prologue, du reste inédit. En parcourant sa correspondance, on assiste, heure par heure pour ainsi dire, à la gestation de son talent et à la croissance de sa réputation. Son talent, il l'eut vite; mais sa réputation mit du temps à franchir le petit groupe de ses amis et à se répandre dans le monde littéraire. En outre, dans ces lettres intimes, familières, qui n'étaient certes pas écrites pour être publiées, — il les eût plus coquettement habillées, — on voit combien fut âpre et pénible cet apprentissage de la gloire. Son patron le payait mal, et les journaux auxquels il adressait ses vers ne le payaient pas mieux. Cependant, quelquefois il recevait quelque argent de l'un et des autres, et c'étaient alors des joies qui éclataient comme des fanfares, ainsi que cela résulte de la lettre suivante écrite à Léon Noël:

 

“Carissimo!”

 

“Décidément, Ève a bien fait de manger la pomme du bon Dieu, et Voltaire n'a pas eu bien quand il a dit que tout est bien comme il est. Je crois que je ne retrancherais pas un iota de cet axiome , quand même je l'aurais devant les yeux; ainsi, juge!”

 

“Maintenant, tu vas me demander où doit conduire cet exorde. Mais. . . il doit conduire à une magnifique conclusion, mon cher, à une finale dorée, rien que cela. Figure-toi que si je ne t'envoie pas ce message par un courrier à ma livrée, c’est uniquement parce que tu résides un peu trop près, — trente lieues! ça n'en vaudrait pas la peine, autrement mes moyens me le permettent, car, à l'heure présente, je nage dans un fleuve d’or, dans un océan de pièces de cinquante centimes. C'est une véritable pluie de monarques et de monarquesses de tous les pays et de tous les profils; je me lave les mains dans le Pactole — et dans la pâte d'amandes. J'ai des gants multicolores, des redingotes idem, et des pantalons itou. Tiens! vois-tu, les poëtes sont des blagueurs quand ils prétendent que la vie est sombre et mauvaise. Ils ne la connaissent pas, la vie, ces hurleurs de miserere nobis; ils ne se doutent pas de l'existence d'une foule de voluptés qu'en ce moment je savoure; ils n'ont jamais compris toute la jouissance qu'on éprouve à entendre un cocher de fiacre vous demander pourboire; ils ignorent tout ce qu'il y a de parfum dans le cigare havanais, d'éclat dans la bougie du Soleil, et d'harmonie dans le gracieux craquement d'une botte trop étroite et vernite. Eh bien! tout cela, je le sens, je le vois, je l'entends. Tu ne reconnaîtrais plus ton gros Flamand, grand maigre! Il s'est évanoui, il est tombé en poussière, avec sa vieille redingote et ses bottes à trois rangs de sabords comme les navires de l'État. Il est mort hibou pour ressusciter phénix. Quel beau vers latin cela ferait, je suis sûr!

 

“Ah! c'est ainsi, mon cher. A cette heure, le très-haut et très-puissant seigneur vicomte de la Tour-d'Auvergne1 est éblouissant. Les piétons se rangent sur son passage; les pauvres lui demandent l'aumône, et il leur donne un franc; les femmes ne lui demandent rien, et néanmoins il leur adresse un sourire, — et quel sourire! Voilà, ô grand homme! ma position, et j'en conclus que la vie est une belle chose. Maintenant, tu vas s'en doute me demander d'où est venu le nuage plein de pièces de cinq francs qui a crevé sur ma tête. Cet ouragan vient du Nord; c'est une magnifique aurore boréale, voilà! Mon patron, qui ne veut pas donner la bague à V***2, et qui va la renvoyer en Russie, m'a avancé trois cent cinquante francs tout d'abord, en m'assurant que j'en aurais encore cent cinquante dans quelques mois. Juge de ma jubilation quand cette foudroyante nouvelle m'est arrivée; j'en ai frissonné de défunte la cravate à feu mes souliers. J'ai couru tout d'un trait toucher ma traite chez Rothschild; de là chez le libraire; de là chez le tailleur; de là au restaurant; de là au théàtre; de là au café; de là chez moi, où je me suis plongé dans des draps neufs et dans une atmosphère de fumée parfumée, et où j'ai rêvé que j'étais empereur du Maroc et que j'épousais la Banque de France. Voilà mon existence. . . “

 

 

1Murger demeurait, en 1841-42, rue de la Tour d’Anvergne, no 1.

 

2L'empereur de Russie venait de marier sa fille; à ce propos, un Italien, connu du comte Tolstoï, avait voulu envoyer un épithalame, c'est-à-dire une lettre de change sur la cassette impériale, et il s'était adressé à Murger pour cela. L'épithalame était arrivé à destination; on y avait répondu par l'envoi d'une bague de prix destinée au sieur V***, qui avait signé les vers de Murger. Mais le comte Tolstoï n'avait pas voulu la lui remettre, ne trouvant pas jaste qu'il touchât le prix d'ans œuvre dont un autre était l'auteur.

 

 

Comme contraste à cet éclair de gaieté en prose, je citerai quelques strophes d'une pièce de vers faite, six semaines plus tard, dans un des lits de l'hôpital Saint-Louis, au no 10 de la salle Henri IV, où Murger était cloué par une seconde attaque de purpura:

 

Dans ces murs rongés par l'ulcère,

Bétail promis à l'abattoir.

C'est ainsi que de la civière

On descend du matin au soir;

Et dès qu'on a franchi l'entrée,

Comme une funèbre livrée

Il faut revêtir aussitôt

Un sombre uniforme de bure,

Qui, d'une prochaine torture,

Deviendra le san-benilo.

 

Dès lors, on entre et l'on succède.

Lépreux, à la lèpre qui sort,

Dans une couche encore tiède

De tous les frissons de la mort.

On est un chiffre dans un nombre,

Une voix dans un hymne sombre.

Un moribond de plus demain

Que la science opiniâtre

Au marbre de l'amphithéâtre

Attendra le scalpel en main.

 

Mais avant l'heure qui délivre,

Avant le dernier mot du sort.

Qu'on le craigne ou non, il faut vivre

Parmi les condamnés à mort;

Vivre et rester calme et stoïque.

Pareil au patient biblique

Par ses ulcères dévoré,

Et sentir peser sur son crâne

L'atmosphère impure qui plane

Comme un linceul pestiféré.

 

Ici, qu'on dorme ou que l'on veille,

Toujours même spectacle à voir,

Devenant écho pour l'oreille.

Le rêve est pour l'œil un miroir.

Rien ne se tait, rien ne s'efface,

Et l'on a toujours face à face

La plaie aux flancs et l'œil en pleurs,

Quelque frère en misère humaine,

Anneau vivant de cette chaîne

Que forge la loi des douleurs.

 

 

VI

 

 

De 1841 à 1845, rapprenlissage de Murger se poursuivit vaillamment; il lutta contre l'indifférence et la pauvreté, se trouvant sans doute assez riche des sympathies de ses amis pour payer sa gloire — future.

 

Ces sympathies-là étaient chaudes, sincères et désintéressées. Il en est des premiers amis qu'on rencontre au seuil de la vie comme de la première maîtresse qui consent à jeter pour vous son petit bonnet de linge par-dessus les moulins: ils vous aiment pour vous-même, pour voire jeunesse, sœur de la leur, pour vos illusions, pour vos candeurs, qui sont l'écho des leurs, et malgré vos défauts, qu'ils ne voient pas — ou ne veulent pas voir. La jeunesse a la bienveillance et le dévouement aveugles: elle va de l'avant, sans souci des obstacles et des égoïsmes contre lesquels elle peut se casser le nez, et tout ce qu'elle a de cœur, elle le dépense avec prodigalité au profit de ceux-là mêmes qui, souvent, ne lui donneront jamais rien en échange. La première maîtresse est capable de tout pour vous prouver sa tendresse; — les premiers amis aussi. Elle ne s'inquiète pas si vous êtes riche, ou beau, ou célèbre, si vous pouvez lui apporter un reflet de votre célébrité ou de votre fortune; elle ne vous demande pas de grandir avec vous, en même temps que vous, — de l'épouser en un mot  elle ne demande qu'à marcher côte à côte, main à main, cœur à cœur, avec vous, loin de la foule, loin du bruit, loin du triomphe, — qui l'effraye parce qu'il lui vole toujours quelque chose. Comme la maîtresse, les amis se donnent tout entiers à vous sans se dire que peut-être vous ne leur rendez pas la monnaie de leur affection. Plus tard, amis et maîtresses calculent; un intérêt quelconque se mêle à leur tendresse; ils vous aiment alors pour eux, pour les satisfactions d'argent ou de vanité que vous pouvez leur rapporter.

 

Les compagnons de misère de Henry Murger, tous aussi inconnus que pauvres, s'aimaient entre eux et l'aimaient lui-même de cette façon vaillante, désintéressée, — quand même. Ils ne se demandaient rien en échange de ce qu'ils se donnaient: frères par les consanguinités du cœur ou de l'esprit, ils vivaient fraternellement ensemble sur leur radeau de la Méduse, attendant que se montrât à l'horizon la moindre voile de richesse, de célébrité ou de bonheur.

 

“Le principal défaut des membres de cette association, c'était leur parti pris d'isolement. En se restreignant volontairement dans le cercle d'une existence uniforme; en demeurant, comme ils le faisaient, à l'écart de toute relation extérieure, ils perdaient nécessairement l’avantage de rencontrer ces occasions qui viennent quelquefois si utilement placer une échelle sous le pied de ceux qui tentent l'assaut des obstacles. Dans les habitudes de la vie moderne, et quand il n'est pas sorti de sa phase d'obscurité, l'artiste doit réunir au talent qui peut produire une œuvre l'intelligence et l'activité nécessaires pour la mettre en évidence. Il existe pourtant certaines natures qui résistent devant les exigences de la vie pratique. Incapables de tenter aucun effort pour constater leur existence, soit par indolence naturelle ou par ignorance des moyens à employer, elles prolongent ou perpétuent cet état d'anonymité qui est au talent ce que le boisseau est à la lumière.”

 

Qui parle ainsi? Murger lui-même, jugeant plus tard — peut-être avec trop de sévérité — les buveurs d'eau, ses frères d'autrefois, restés en arrière lorsqu'il était arrivé, lui.

 

“Les buveurs d'eau, ajoute-t-il, appartenaient à cette race de solitaires obstinés auxquels suffisent les jouissances de la vie contemplative. Reclus dans la pratique de leur art, le monde finissait pour eux aux murailles de leur chambre ou de leur atelier; aussi devaient-ils subir l’influence de l'incognito, atmosphère malsaine qui engourdit les plus actifs, qui aigrit les plus pacifiques, qui asphyxie quelquefois. A des gens séquestrés volontairement dans un lieu étroit et renfermé qui se plaindraient de manquer d'air, le premier venu répondrait: Ouvrez la fenêtre. Lorsque les buveurs d'eau découragés laissaient, pour toute récrimination contre leur destinée, échapper cette plainte banale: a Nous n'avons pas “”de chance!”” on aurait pu leur répondre:

 

“Ouvrez la porte!” Car non-seulement ils la tenaient fermée, mais encore ils poussaient pour ainsi dire le verrou à l'intérieur.”

 

Tout cela est fort juste et fort bien dit, mais il me choque de savoir que c'est un membre de l'association fraternelle des Buveurs d'eau qui l'a dit, peut-être sans songer aux coups de couteau que chacun de ses coups de plume donnerait aux compagnons restés dans l'obscurité et dans la pauvreté.

 

C'est comme cette page ironique des Scènes de la vie de Bohème:

 

“Cette Bohème-là se recrute parmi ces jeunes gens dont on dit qu'ils donnent des espérances, et parmi ceux qui réalisent les espérances données, mais qui, par insouciance, par timidité, par ignorance de la vie pratique, s'imaginent que tout est dit quand l'œuvre est terminée, et attendent que l'admiration publique et la fortune entrent chez eux par escalade et avec effraction. Ils vivent pour ainsi dire en marge de la société, dans l'isolement et dans l’inertie. Pétrifiés dans l'art, ils prennent à la lettre exacte les symboles du dithyrambe académique qui placent une auréole sur le front des poëtes, et, persuadés qu'ils flamboient dans leur ombre, ils attendent qu'on vienne les trouver.”

 

Ironique, cette page ; cruelle, celle-ci:

 

“Nous avons autrefois connu une petite école composée de ces types si étranges qu'on a peine à croire à leur existence: ils s'appelaient les disciples de l'art pour l'art. Selon ces naïfs, l'art pour l'art consistait à se diviniser entre eux, à ne point aider le hasard qui ne savait pas même leur adresse, et à attendre que les piédestaux vinssent se placer sous leurs pas. C'est, comme on le toit, le stoïcisme du ridicule. Eh bien! nous l'affirmons encore une fois pour être cru, il existe au sein de la Bohème ignorée des êtres semblables dont la misère excite une pitié sympathique sur laquelle le bon sens nous force à revenir; car si vous leur observez tranquillement que nous sommes au xixe siècle, que la pièce de cent sous est impératrice de l’humanité, et que les bottes ne tombent pas toutes vernies du ciel, ils vous tournent le dos en vous appelant bourgeois. . . “

 

Cela s'appelle tirer sur ses troupes. Henry Murger a été le garde mobile de la Bohème, enrégimenté d'instinct dans l'armée de l'Ordre. On ne l'a pas appelé bourgeois, — mais il l'a été.

 

Je ne lui en voudrais pas de s'être détaché peu à peu du milieu dans lequel le hasard l'avait poussé, d'avoir nagé vigoureusement loin du radeau de la Méduse où se débattaient ses compagnons, — dont quelques-uns, comme J. Desbrosses, dit le Christ, comme Cabot, comme Karol, comme Montaudon, étaient morts de misère. Je ne lui en voudrais pas d'avoir réussi à émerger de l'ombre vers la lumière, de l'incognito vers la réputation, de la pauvreté vers l'argent, si, une fois arrivé où ses instincts, son tempérament et son talent le poussaient, il n'avait pas cru devoir fusiller de ses ironies les compagnons restés en arrière, dans le peuple. Il fallait laisser à d'autres le soin de cette exécution.

 

D'ailleurs, cette exécution était-elle bien nécessaire? C'est ce que nous allons examiner ensemble, si vous y consentez.

 

 

VII

 

 

Le bonheur est le devoir de rhomme icibas: quiconque n'est pas heureux manque à son devoir, et, quand il est arrivé au trou sinistre où l'on fait la culbute suprême, il est forcé de convenir que ce n'était pas la peine de partir, c'est-à-dire de naître. Car enfin, il y a des choses qu'on ne recommence pas, une fois qu'elles sont ratées, — et, parmi ces choses, la vie.

 

Ici je ne parle pas de ceux que l'ironie de la destinée a dotés, dès leur début, d'infirmités qui les rendent impropres au service, je ne parle pas des invalides-nés, mais bien des soldats valides, des gens organisés pour la lutte — et pour la victoire: par exemple, les héros même de la Bohème chantée et raillée par Murger, ses compagnons, ses amis d'autrefois.

 

Ils étaient tous, ou presque tous, vaillants et dispos; tous avaient les appétits de la vingtième année, les dents avec lesquelles on broierait du fer, les bras avec lesquels on étreindrait le monde, — et ils mâchèrent à vide, et ils n'étreignirent que des nuages! Pourquoi? Parce qu'ils associèrent des illusions au lieu de grouper des forces! parce qu'ils rêvèrent la vie au lieu de la vivre!


Les hommes ne se ressemblent pas, — fort heureusement. Chacun d'eux a des aptitudes, des aspirations, des visées secrètes ou avouées, qui diffèrent essentiellement de celles de son voisin, de son ami, de son frère. Les uns veulent ceci, les autres veulent cela, d'autres veulent autre chose, — on ne sait pas quoi, souvent, ni eux non plus. Pourquoi endosser tous le même uniforme, s'astreindre aux mêmes exercices, marcher sons le même drapeau? Les soldats, bien, — il le faut, à ce qu'il paraît. Mais les hommes? En s'enrégimentant ainsi dans un bataillon de la Moselle en sabots, on s'espose à ne pas marcher vite d'abord, ensuite à ne pas arriver au but. Le seul avantage qu'on ait, c'est de tomber en chemin, héroïquement, stoïquement; c'est de “subir passivement la destinée obscure et rigoureuse qu'on se fait soi-même;” c'est de mourir décimé par cette maladie à qui la science n'ose pas donner son véritable nom: la misère.” Triste avantage! et comme il serait facile, souvent, d'échapper à cette maladie, — endémique dins l'art et dans la littérature, je le sais, — en échappant à l'association que forment entre eux les malades! Des capitaux additionnés peuvent donner un total respectable, cent mille francs, un million, plus, moins: mais zéro multiplié par rien, ou rien par zéro, cela n'arrive jamais à fournir un chiffre quelconque. Associer la misère à la pauvreté, les boties éculées aux habits troués, ce sera peut-être pittoresque; bien raconté dans un livre, cela arrachera peut-être des larmes de pitié aux cœurs tendres que les souffrances humaines tordent et remuent: mais cela ne sera jamais à mettre en exemple, comme une morale en action, sous les yeux des jeunes stagiaires de l'art et de la poésie. Je ne blâme pas les buveurs d'eau, — non pas ceux du livre, mais ceux de la réalité: je les plains seulement, je regrette qu'ils se soient trompés, j'ai peur que, à leur exemple, demain, d'autres se trompent et souffrent comme eux. Un faisceau de misérables, c'est touchant; mais j'aimerais mieux les voir désunis, parce qu'ils seraient peut-être heureux. Peut-être, — je devrais dire certainement. L'Ilumanité a pIus à se réjouir, plus à gagner de voir les hommes marcher droit dans leur isolement à la conquête du bonheur, qu'à les voir se traîner soudés ensemble par une fraternité de haillons ou de privations.

 

Ce qui m'autorise à dire cela, ce sont précisément les pages émues, éloquentes, consacrées par Nadar à Karol , celui-là même qui demeurait “Avenue de Saint-Cloud, dans le troisième arbre à gauche en sortant du bois de Boulogne, sur la cinquième branche.” Nadar en fait un

héros. Je le veux bien, ami Nadar; mais un héros inutile, alors, — et les héruïsmes doivent toujours servir à quelque chose. A quoi a servi Karol? et d'autres Karol? A rien qu'à laisser à quelques cœurs d'élite, dignes du sien, à quelques esprits amoureux de l'étrange, forcenés du pittoresque, une légende qu'on se raconte comme celles des Contes de fées, — avec cette petite différence, cependant, que celles-ci font sourire, et que celle-là fait pleurer.

 

Henry Murger l'avait bien compris, — et c'est pour cela qu'il s'éloigna de la Bohème aussitôt qu'il le put. Adrier. Lelioux a eu tort, selon moi, de le lui reprocher, et si j'ai, comme lui, d'après lui, rêvé au pauvre mulet abandonné du chasseur d'Afrique, “à son œil rond et triste qui semblait dire à son bourreau: Pourquoi? “je suis forcé de convenir que Murger fit bien de pousser du pied le sien, — cruauté à part. Je suis l'ami des bêtes — et des hommes aussi.

 

Murger fit bien — parce qu'il se sauva. Je sais bien que d'autres aussi se sauvèrent: Adrien Lelioux, Nadar, Jules de la Madelène, Pierre Dupont, Théodore de Banville, Chintreuil; mais Cabot, mais Fauchery, mais Pierre Bissou, mais Desbrosses, mais Montaudon, mais Wallon, mais Pottier, mais Karol? Croyez-vous que s'ils avaient, eux aussi, repoussé à temps, et doucement, leur mulet, ils n'auraient pas évité la pauvreté obstinée et l'implacable oubli? Ils furent misérables sans être célèbres! C'est déjà bien assez, mon Dieu! d'être célèbre et pauvre.

 

 

VIII

 

 

A partir de 1845, la vie de Marger se transforma — sans que pour cela “l'impératrice de l’humanité” cessât un seul instant de lui tenir rigueur. Il faisait encore de temps en temps des vers, parce qu'il était impossible qu'il n'en fît pas toujours, étant né poëte; mais il s'adonna plus spécialement à la culture de la prose, d'un produit moins ingrat, — surtout lorsqu'on a l'esprit qu'il avait. Un jeune littérateur, débutant comme lui, Cbampfleury, ennemi-né de la poésie, l'avait entraîné dans celte voie nouvelle, où il persévéra et où il obtint tant de succès.

 

Le cénacle était désormais délaissé, les buveurs d'eau négligés pour les buveurs de champagne, les viveurs préférés aux bohèmes. Murger fréquenta dès lors avec la littérature militante, avec des vaudevillistes et des journalistes qui lui ouvrirent — ou seulement lui entre-bâillèrenl — les portes de quelques théâtres et de quelques journaux, les uns et les autres petits, le Panthéon et le Corsaire. “Je commence à goûter du petit nanan de Gutenberg, écrivait-il, le 18 février 1845, à son ami Léon Noël. J'ai fait la connaissance d'Arsène Houssaye: avec toi, je joue cartes sur table, et je ne crains pas de te dire qu'il a trouvé mes vers dignes d'insertion et qu'il m'en a déjà publié deux pièces dans l’Artiste. De plus, Houssaye m'a demandé une nouvelle en prose. Je lui ai cité un litre au hasard, et il m'a dit: “”Faites.”” J'ai fait, et je lui porte demain la chose, — qui s'appelle les Amours d'un Grillon et d’une Etincelle; pure fantaisie, mon cher! En outre, pris d'une belle veine caustique, j'ai jeté une douzaine de canards dans la boîte du Corsaire, et j'ai l'agrément de les voir défiler les uns après les autres dans ce journal; de quoi il va résulter une collaboration au susdit, — où, comme un de mes amis qui y travaille, je moissonnerai de trente à quarante francs par mois sans me gêner.”

 

L'étoile de Murger montait! Après les canards vinrent les Scènes de la vie de Bohème, — un succès pour le journal et pour l'auteur. On commença à parler de cette jeune réputation qui s'annonçait si bien: c'étaient des mœurs nouvelles qu’il racontait là avec verve; c'était un pays nouveau dont il se faisait là le Malte-Brun, après en avoir été le Christophe Colomb, — et chacun voulait y voyager en imagination avec lui. Je ne suis pas bien sûr, même, que quelques-uns n'y aient pas voyagé réellement et ne s'y soient pas égarés et perdus; je ne répondrais pas qu'un certain nombre de braves jaunes gens ne s'enrôlèrent pas dans le bataillon de la Bohème, — c'est-à-dire de la misère poétique, — sur la foi des mensonges joyeux des Scènes de la vie de Bohème. Ce ne sont pas les livres qui ont leur destinée, ce sont les lecteurs de certains livres.

 

Celui de Henry Murger avait son éloquence, — parce qu'il avait son danger, mais un danger qu'on n'apercevait pas, recouvert qu'il était de fleurs aux parfums enivrants. Il avait son danger et son immoralité, — comme le roman de l'abbé Prévost, avec lequel, par parenthèse, il avait une ressemblance singulière, dont cependant personne n'a été frappé, puisque personne jusqu'ici, que je sache, ne l'a constatée.

 

Musette, n'est-ce pas Manon Lescaut? Rodolphe, n'est-ce pas le chevalier des Grieux? Manon, elle aussi, ne faisait “qu'aller et venir”, et chaque fois qu'elle rêvenait, elle était assurée d'avance d'être accueillie par son cher chevalier à bras et à cœur ouverts. Des Grieux pardonnait, Rodolphe pardonnait, parce que Manon était ravissante, parce que Musette était adorable, et que peut-être, au fond de l'âme, — où il y a toujours un peu de boue, — Rodolphe et des Grieux n'étaient pas fâchés, étaient même flattés de se voir préférés, eux pauvres, à des millionnaires qui, malgré leurs miliions, ne pouvaient obtenir que les miettes d'amour de leurs belles maîtresses. La jeunesse a de ces vanités-là, qu'elle savoure et dont plus lard elle rougit.

 

J'ai su, depuis, qui payait sa toilette!

 

chantait Béranger. Rodolphe et des Grieux le savaient alors, eux, — et cela n'effarouchait pas leur délicatesse, parce que délicatesse et passion vingtenaire ne font pas bon ménage. A vingt ans, on aime la femme comme on aime le vin: l'une, parce qu'elle est belle; l'autre, parce qu'il est bon, — et aussi parce que tous les deux vous grisent.

 

Des Grieux trichait au jeu; Rodolphe et ses amis trichaient aussi d'une t«ulre façon, en faisant à leurs créanciers ces aimables plaisanteries que le Code appelle crûment des escroqueries. C'est amusant, sans doute, de berner des gens laids et grognons qui viennent se pendre à votre sonnette, de grand matin, à l'heure précisément où l'on aime le moins à être dérangé, pour vous réclamer le montant de leur sempiternelle petite note, — tailleurs, bottiers ou gargoliers; très-amusant, en vérité! Cela rappelle la scène de M. Dimanche et de don Juan. Mais il serait peut-être plus simple et plus honnête de payer ces vilaines gens-là, afin d'en être débarrassé plus vite; il serait plus honnête et plus simple, lorsqu'on sait ne pas pouvoir les payer, de ne rien leur demander du tout, ni bottes, ni habits, ni dîner. Tout homme qui se respecte a le droit de mourir, quand il lui est prouvé qu'il ne peut pas vivre; mais il n'a jamais le droit de se déshonorer, et les héros de Murger, si séduisants pour le public d'avant 1848, ne faisaient pas autre chose, convenons-en. Après cela, si vous trouvez que je suis bien sévère pour les héros de Murger, b!âmez-,moi, j'y consens, et même appelezmoi Prud'homme, si le cœur vous en dit: je ne suis, en effet, sévère que parce que je suis juste. Dailleurs, — et voilà la condamnation la plus éloquente de toutes les belles et vicieuses équipées que l'on nous donne à admirer et que nous admirons, — d'ailleurs, les modèles de la Vie de Bohème, Schaunard et Musette en tête, pensent exactement comme moi: Musette est une brave bourgeoise qui a épousé un pharmacien, je crois; Schaunard est un brave bourgeois qui a succédé à son père, honnête commerçant du quartier Saint-Denis. Durandin et Durandine.

 

Car ils existaient en chair et en os, ces jeunes fous et ces jeunes folles qui faisaient de si beaux pieds de nez à leurs créanciers et à la morale! Ce n'étaient pas les buveurs d'eau dont j'ai parlé déjà, Léon Noël, Adrien Lelioux, Chintreuil, Tabar, Desbrosses, Bisson, Nadar: c'étaient d'autres buveurs d'autre chose, — des jeunes gens assoifés de vie, dont il ne m'appartient pas de livrer ici les noms. Ils s'appelaient dans la réalité comme ils voulaient: dans le feuilleton du Corsaire, Murger s'appelait Rodolphe; ses amis s'appelaient Marcel, Schaunard, Colline, et leurs maîtresses, Mimi, Musette, Phémie. Dans le roman, je ne sais plus déjà quel nom portait l'hôtel garni dont il est question au chapitre Cap des tempêtes : dans la réalité, c'était un pauvre petit hôtel de la rue des Canettes, l’Hôtel Merciol, dont les chambres étaient faites, “au point de vue de l'art,” par Baptiste, un domestique dont on pourrait croire la race perdue, comme celle des carlins, et qui cependant a laissé de sa graine, puisque j'en ai retrouvé récemment.

 

A l’Hôtel Merciol allaient et venaient continuellement une foule de jeunes gens en quête d'avenir, des apprentis grands hommes comme Champfleury, Théodore de Banville, Antoine Fauchery, Auguste Vitu, Alfred Vernet le miniaturiste, Reyer, Wallon le philosophe, Charles Baudelaire, — qui alors signait tantôt : Carolus Baudelaire (pourquoi pas Badarellus? ) et tantôt Baudelaire-Dufaï. La partie féminine était représentée par Musette, déjà nommée; par Mimi, dont je vais parler; et par une belle fille aux cheveux d'or, “qu'Adolphe Yvon a immortalisée dans une série de grands dessins à la Michel-Ange, représentant des Parques, des Nuits, des Lédas, tous les sujets épiques et farouches. Cette grande muse, qui ne donnait que son amitié, avait entrepris de deviner tous les talents en herbe, tous les génies dont l'œuf avait besoin, pour éclore, d'être couvé sous les ailes de l'amitié eothousiaste. Contemporaine de Mimi et de Musette, elle montre encore aujourd'hui avec orgueil les liasses de sonnets que les poêles célèbres d'aujourd'hui ont écriis pour elle avant d'être célèbres, et quelques tableaux précieux où des Dianes et des Vénus, peintes par les artistes devant lesquels s'ouvrent à présent les portes de l'Institut, avaient alors enipunié son jeune visage, ses bras purs et sa chevelure flamboyante. La Résurrecticn de Lazare fut écrite pour obéir à un caprice de cette nymphe romantique.”

 

De Phémie, je n'ai rien à dire, sinon qu'elle ressemblait à une héroïne de Paul de Kock, et qu'elle allait et venait de la caserne à l'atelier, des carabiniers à Schaunard, et de Schaunard aux chasseurs de Vincennes.

 

De Musette, j'ai trop parlé; de Mimi, pas assez, — “de celte pâle Mimi, blanche, délicate, transparente comme un portrait d'Holbein. Si idéalement, si suavement pâle sous sa chevelure un peu rousse, ses yeux bleus étaient comme le miroir d'un ciel immense, et ses mains fines, longues, lumineuses, ressemblaient à celles des figures primitives. Tassaërt a seul peint des têtes comme celle-là, aux Jèvres exquises et décolorées, souriante avec toutes les séductions de la douleur et de la mort; sa voix douce, vibrante, frémissait comme celle d'une harpe dont les cordes vont se briser. Comme le raconte le livre, Mimi avait un chat rouge nommé comme elle: Mimi. Sur sa cheminée, elle avait une garniture de cheminée en plâtre peint en vert antique: c'était le busle d'Homère entre deux levrettes! Par un étrange caprice, Mimi, à qui ses amis avaient enseigné l'amour des choses d'art et des l’elles peintures, tenait à ces plâtres ridicules et ne s'en sépara que pour aller mourir.”

 

“Car, ajoute Théodore de Banville à qui j'emprunte ces détails intimes, la scène d'hôpital, si poignante, est complétement vraie. La pauvre Mimi avait trop mêlé sa vie à celle des poëtes, et elle est morte à l'hôpital , comme un poëte; malgré les supplications de Rodolphe, l'implacable M. Benoît ne voulut pas tolérer une agonie dans son immeuble, et Mimi s'éteignit dans la froide salle en caressant fiévreusement son manchon et ses violettes. Ce que fit Rodolphe, pendant le mois où il fut le voisin de mademoiselle Mimi, n'a pas eu d'analogue peut-être depuis que les littératures existent. Il passait ses journées à faire des poëmes, des plans de comédie, à ganter de baisers les mains de la pâle Mimi; mais le pain, c'était le feuilleton du Corsaire, et, comme Rodolphe n'avait ni argent ni livres pour inventer autre chose que sa vie, chaque soir il écrivait en feuilleton, pour le Corsaire, la vie de la journée; chaque jour il vivait le feuilleton du lendemain. C'est ainsi que le lendemain de je ne sais quelle brouille à la façon des amants d'Horace. Mimi, appuyée au bras de son ami, fut saluée au Luxembourg par le poète des Feuilles d'automne: elle rentra toute fière dans la rue des Canettes, et, le soir même, Rodolphe écrivait sur ce thème un des plus aimables chapitres des Scènes de la vie de Bohème. . .”

 

J'ai eu beau feuilleter le volume des poésies publiées et celui des poésies inédites, je n'ai pas trouvé un seul vers consacré à la pauvre Mimi. Est-ce parce qu'elle l'aima plus sincèrement que les autres que le poëte a chanté les autres et s'est tu sur elle? Est-ce parce que les choses et les femmes que l'on aime le mieux sont celles dont on parle le moins?

 

 

IX

 

 

L'étoile de Murger montait donc; les Scènes de la vie de Bohème, remarquées en feuilleton, furent plus lues encore en livre. Ce fut alors qu'un débutant dramatique, qui devait bientôt devenir aussi connu que Murger, Théodore Barrière, songea à mettre au théâtre ces scènes pittoresques qui venaient d'obtenir un si grand succès de lecture.

 

La tentative était hardie et, à cause de sa hardiesse, périlleuse, — mais, à cause de sa hardiesse aussi, exposée à réussir. La pièce réussit, en effet, comme avait réussi le roman: ce fut un triomphe dont les bohèmes de la réalité ne furent pas les derniers à se réjouir, — au contraire. “Il semblait à chacun de nous, disait Nadar, qu'il s'agissait de son œuvre personnelle, tant la longue communion de vie et de pensée avait été jusqu'alors intime entre nous et le débutant de ce soir-là. Aussi, dès les premiers mots du drame, quand nous pûmes sentir quil s'annonçait là un succès éclatant, lorsqu'aux, éclats de rire, provoqués à chaque mot par une inouïe prodigalité d'esprit, succédèrent d'acte en acte les péripéties pathéliques de l'action, nous étions émus, transportés. Vint enfin le moment où, absorbés par le seul intérêt de l'œuvre, nous oubliâmes même les préoccupations de notre affection fraternelle pour l'auteur, restant suspendus aux derniers sanglots et aux derniers râles du plus dramatique dénoûment. Vous vous rappelez combien elle était louchante, cette agonie de Mimi. . . Mais lorsqu'elle s'éteint si lamentablement; lorsque celui qu'elle a tant aimé et qui l’a tant aimée laisse retomber la main encore tiède pour exclamer,en conclusion de Ia pièce: “O ma jeunesse! c'est vous qu'on enterre!” ce cri de ce jeune homme, de ce misérable qui peut penser à lui-même en cet instant, ce cri d'égoïsme me glaça. . . Je courus à Murger, et, l'étreignant entre mes bras: “Tu tiens là un magnifique et légitime succès; mais,” “a au nom de toute l'amitié que tu peux avoir pour moi, je t'en supplie, coupe cette abominable phrase de la fin! — Pas du tout, me répondit-il; c'est nature. . .”

 

Nadar avait raison — comme homme. Murger avait raison — comme artiste. Son Rodolphe est faux; mais, plus vrai, il eût paru moins vrai au théâtre, dont l'optique est si différente de celle de la réalité. En restant absorbé dans l'immense douleur que lui causait l'agonie de sa maîtresse; en descendant avec elle au cercueil, sans cris, sans plaintes, sans rien que le sentiment de la perte irréparable qu'il faisait là, le public, qui a des exigences légitimes, lui eût ordonné de parler, de se plaindre, de crier. D'où le: “ma jeunesse! c'est vous qu'on enterre!” qui scandalisait et attristait si justement et si mal à propos cet honnête et vaillant cœur de Nadar. Ce cri égoïste, que Murger met dans la bouche de son héros, te révoltait, cher Nadar, et peut-être aussi révoltait-il le public — à son insu; mais l’émotion du public venait peut-être aussi, précisément, de ce contraste entre l'agonie de cette pauvre grisette et la larmoyante indifférence de son vaniteux amant, qui regrette sa jeunesse qui vit toujours, au lieu de regretter sa maîtresse qui vient de mourir.

 

Ah! cher Nadar, comme il me serait facile de te retourner le reproche que lu faisais là à Murger, en te rappelant (et ici il ne s'agit plus de pièce, de théâtre ni d'optique) la phrase que lu prêtes, dans la Mort de Dupuytren, à ton chirurgien en chef de l'Hôtel-Dieu, s'adressant à un malade, un prêtre atteint d'un anévrisme de l'arlère carotide, “Eh bien! monsieur l'abbé, avec cela il faut mourir!” Cela n'est pas vrai, cela n'a jamais été dit, cela ne pouvait pas l'être; toutes les lois divines et humaines, la plus simple loi de la convenance même (il y en a toujours entre médecin et malade, quelque peu que soit celui-ci; quelque beaucoup que soit celui-là), tout s'opposait à ce que cette “abominable” phrase fût dite, — et tu l'as cependant imaginée, tu n'as pas craint de la prêter à ton Dupuytren, un bourreau d'ailleurs, afin d'arriver à l'effet. Tu as eu tort comme homme, et tu as eu raison comme écrivain, comme artiste en émotions. Ta phrase, cette phrase que je te reproche, elle m'est restée vivante, terrible, féroce, dans l'esprit, — à ce point que, de tout ce que tu as écrit, de tes meilleures choses, ce que je cite le plus souvent à ceux qui ne connaissent pas ta littérature et que je veux émouvoir, dont je veux, amener les sympathies à toi, à ton nom, à ton style, à ta façon d'être littéraire, ce que je cite le plus souvent, cher Nadar, c'est la Mort de Dupuytren, c'est le mot de Dupuytren au pauvre prêtre venu du fond de son village en consultation auprès de l'illustre boucher. Cela touche, cela remue; on ne songe pas à s'offenser, à se scandaliser: on est sous le charme de celle brutalité qu'effacent si habilement les dernières pages de la nouvelle. J'insiste encore: si ce mot, si cette phrase n'avait pas été cherchée — et trouvée — par toi, la nouvelle n'avait pas de raison d'être; c'était une histoire quelconque, banale, sans intérêt, sans saveur, indigne d'être racontée: elle est toute la nouvelle! Songe donc, mon ami, si cette phrase qui sent l'ogre n'avait pas été imaginée par toi, comment aurais-tu été amené à écrire les lignes suivantes, que je ne peux jamais citer sans tortillement de cœur et sans larmes aux yeux:

 

“L'abbé prit ses linges et enveloppa son cou sans moi dire. Dupuytren avait toujours les yeux fixés sur lui. Quand il eut achevé son pansement, le prêtre tira de sa poche une pièce de cinq francs enveloppée dans du papier et la déposa sur la cheminée: Je ne suis pas riche, et mes pauvres sont bien pauvres, monsieur le docteur, dit-il avec un adorable sourire ; pardonnez-moi si je ne puis payer plus cher une consultation du docteur Dupuytren. Je suis heureux d'être venu vous trouver; au moins je serai préparé à ce qui m'attend... Peut-être auriez-vous pu, ajoutat-il avec une extrême douceur, m'annoncer celte grande nouvelle avec plus de précaution. J'ai soixante-cinq ans, et, à mon âge, on tient quelquefois beaucoup à la vie. Mais je ne vous en veux pas; vous ne m'avez pas surpris, j'attendais depuis bien longtemps ce moment-là. . . Adieu, monsieur le docteur; je vais mourir à mon presbytère. . .”

 

“Et il sortit. . .”

 

Et tu as fait là. cher Nadar, uu chef-d'œuvre, — rien de moins, rien de plus!

 

Moi, qui ne suis pas un chef-d'œuvrier pourtant, moi aussi j'ai trouvé mon mot, — une seule fois, un seul mot. L'occasion est bonne pour le citer, non par vanité, mais comme preuve à l'appui. Racontant une visite faite à la Salpêtrière, et les hallucinations étranges, fantastiques, de la plupart de ses malheureuses pensionnaires, j'en signalais une qui parlait sans cesse et sans suite, en riant de tout ce qu'elle disait, — une sorte d'olla podrida des plus navrantes parce que des plus grotesques, quelque chose dans le goût des queues des typographes: “J'ai du chagrin. . . Grain d'orge. . . Farine. . . Farina. . . La soupe est chaude. . . Mettez-la sur le feu. . . En joue, feu! Barcarolle. . . Disette. ..  Hanneton, vole, vole, vole! Au voleur! J'ai du bon chagrin dans ma tabatière. . .”

 

La folle, quoique folle, avait dit tabac — comme une personne raisonnable. L'esprit un peu retourné par toutes les incohérences dont mes yeux et mes oreilles étaient remplis, j'imaginai d'écrire: “J'ai du bon chagrin dans ma tabatière. . . Le mot fut jugé saisissant par un certain nombre de lecteurs, — saisissant et vrai: seul, un de mes confrères, dont je prise aussi fort le cœur que le talent, un second Nadar pour moi, Jules Noriac, me félicita d'avoir trouvé ce mot.

Tout l'article est là-dedans, en effet.

 

Mais c'est assez parlé de moi: revenons à Murger

 

 

X

 

La Vie de Bohème, représentée sur le théâtre des Variétés, le 22 novembre 1849, eut donc un succès d'enthousiasme, dû, non pas aux bravos frénétiques de la petite phalange — hélas! décimée — des buveurs d'eau, amis de l'auteur et ses anciens compagnons de misère et d'obscurité, mais à l'étrangeté, à la nouveauté, au pittoresque, au débraillé des mœurs qui y étaient peintes et dépeintes avec un esprit, avec un entrain, avec une gaieté de tous les diables.

 

J'étais bien jeune en 1849, et je me rappelle confusément aujourd'hui mon impression d'alors. Tout ce qu'il m'en était resté, c'était une vision mélancolique: l'agonie de la pauvre Mirai jouée par une débutante aussi, une actrice inconnue la veille, et qui se révélait, elle aussi, au public charmé, mademoiselle Thuillier, le double de Mimi — ou, plutôt, Mimi elle-même.

 

Cette apparition, sensible pour les lecteurs jeunes comme moi, qui s'étaient identifiés avec les personnages du roman publié par le Corsaire, l'était bien davantage pour les yeux qui avaient vécu la Vie de Bohème avec Henry Murger, — par exemple, Théodore de Banville, qui raconta plus tard, en ces termes, l'effet produit sur lui par celte apparition; “Tout à coup mon sang reflua vers mon cœur, je sentis mes jambes faiblir, je n'avais rien vu encore, mais je sentais la commolion de ce que j'allais voir, et, en effet, quand je tournai la tête. . . Oh! si pâle, si blanche avec ses mains mourantes, blanche comme un lis dans les ténèbres de la scène, c'était Mimi elle-même arrachée par je ne sais quel maléfice d'amour aux durs liens du trépas! Comment une ressemblance pareille pouvait exister, comment mademoiselle Thuillier fut à ce moment la vraie Mimi avec son regard humblement extasié, c'est ce que je ne saurais comprendre. Ni ses yeux ni ses cheveux n'étaient semblables par la couleur à ceux de Mimi, mais la pose, l'altitude, les traits, la même blancheur! L'illusion fut complète. Mademoiselle Thuillier, qui arrivait à Paris, m'était tout à fait inconnue; après l'avoir entendue dire, avec le génie de la passion, sa tirade du cinquième acte, je voulus lui parler pour la féliciter: ma voix s'arrêta dans ma gorge, je restai immobile, muet, stupéfait. C'était pour moi, ne fût-ce pas dans la réalité, une de ces transmigralionsd'âmes qu'Edgar Poé raconte avec l'assurance d'une foi profonde! Et qui ne le croirait, en songeant que la vie de théâtre de mademoiselle Thuillier n'a eu qu'une seule soirée, dont l'éclat rayonnera sur tout le ibéâlre nnoderne? Hélas! comment ce divin fantôme, qui resse des violettes blanches, peut-il consentir à quitter sa tombe silencieuse pour réciter de la prose de bonrgeois avec une robe de mérinos gris? Car elles ne sont pas deux; c'est le sommeil dans les grottes de cristal habitées par la Nuit qui a bruni ses yeux et ses cheveux. Mais quand elle a dit ces mots que je n'entendais pas pour la première fois. “Imbécile1, ce n'est pas de la blonde, c'est de la dentelle!” c'était elle! oh! à son inflexion, j'ai bien reconnu que c'était effe. . .”

 

 

1Pardon, cher poëte! Je n'ai pas la pièce sous les yeux, mais il nie semble bien avoir entendu: “Que tu es bête, va!” — une familiarité charmante dans la boucùe d'une maîtresse, — et non: “Imbécile!” — une grossièreté dans toutes les bouches et pour toutes les oreilles.

 

 

Cette pièce, ce drame de la jeunesse et de l'amour, ce poëme de la gaie misère en prose, cette histoire de là Bohème en flonfions, on l'a reprise l'autre soir, le samedi 30 décembre 1865, sur le théâtre de l’Odéon, et j'ai couru la voir pour la lire de nouveau, pour y retrouver les émotions et les bouffées de généreuse chaleur du temps jadis, pour essayer de ressaisir le fil — cassé — de mes années vécues.

 

Hélas! faut-il l'avouer? j'ai regretté cette curiosité fatale, sœur de celle aulre curiosité qui nous pousse, enfants, à éventrer nos poupées pour en voir le son, à briser nos montres pour en surprendre la petite bête, — grosses bêles que nous sommes, bêles à manger le son de nos poupées!

 

Pourquoi cela? Pourquoi ce désenchantement, ce mécontentement, celte presque colère? Est-ce la pièce qui a vieilli, ou moi qui ne suis plus jeune? A Murger mort ou à mon passé enlerré? Je ne sais pas? Mais d'abord, il m'a glacé, ce monsieur en habit noir qui est venu réciter ces vers funéraires de Théodore de Banville à la Jeunesse:

 

Pour dire ce refraia des amours éternelles,

Deux amis, ô douleur! séparés aujourd'hui,

Naguères unissaient leurs deux voix fraternelles.

Puisque l'un d'eux s'est tu, ne parlons que de lui.

 

Et vos regrets amers pour ce jeune poëte

Emporté loin de vous par un vent meurtrier,

A sa lyre, à présent détendue et muette,

Ne refuseront pas quelques brins de laurier.

 

Car vous êtes de ceux dont la piété profonde

Garde les verts rameaux qui croissent sous le ciel

Pour les penseurs trop vite exilés de ce monde,

Et pour ce que les morts nous laissent d'immortel!

 

Et puis, les acteurs de l'Odéon ne m'ont point paru aussi convaincus que ceux des Variétés. Pour un peu, je crois qu'ils se moqueraient de leurs rôles, qui neleur semblent point faits à leur taille. J'ai bien reconnu Durandin, — les bourgeois ne changent jamais, eux; mais je n'ai reconnu ni Colline, ni Schaunard, ni Baptiste, ni Marcel, ni Rodolphe.

 

Mademoiselle Delahaye est fort jolie en Musette, et j'aurais peur, si j'étais sou Marcel, qu'elle ne s'envolât trop souvent, malgré tout ce que je pourrais faire pour la retenir par ses deux ailes; mais mademoiselle Thuillier, quoique toujours très-touchante et très-sympathique, et toujours jeune aussi, a engraissé. . . Comme femme, elle doit s'en réjouir, ce léger embonpoint ne lui messied pas; mais comme artiste je m'en choque, en me rappelant combien Mimi, la phihisique grisetle, était maigre.

 

Et puis encore — et le reproche est plus grave — j'ai été frappé, presque scandalisé de choses auxquelles je n'avais pas pris garde autrefois, quand j'avais aux yeux les lunettes roses de la vingtième année. J'avais pu relire impunément le roman et je l'avais fermé en ami, comme on fait d'un livre qui vous a fait passer de douces heures de rêverie. Quand on lit, on a beau se représenter les héros jet les héroïnes de telle ou telle façon qui approche de la vraisemblance, on ne les voit pas réellement, effectivement. Mais quand ils marchent devant vous, dans la rue ou sur les planches d'un théâtre, en chair et en os, c'est bien autre chose, — et lorsqu'on s'aperçoit qu'ils marchent mal, qu'il marchent de travers comme des ivrognes ou comme des drôles, on les siffle, indigné, ou l'on s'en va, attristé.

 

Je m'en suis allé l'autre soir, attristé. Les bohèmes de l'Odéon ne m'amusaient pas, — au contraire. Car enfin (lapidez-moi, si le cœur vous en dit), ces héros-là sont de tristes héros et des héros tristes, qui font des farces correctionnelles, qui attardent leur vingt ans dans l'oisiveté qu'ils prennent pour l'incubation de leur génie, et dans la fumée de leurs pipes qu'ils prennent pour la fumée de la gloire. Ils ne savent même pas aimier! Pas aimer! quand on a vingt ans et que la maîtresse est belle comme Musette ou tendre comme Mimi! Ils se grisent avec l'amour au lieu de le boire!

 

Oui, oui, chantez votre petite chanson, merles et fauvettes d'estaminet! Répétez tant que vous voudrez:

 

Notre avenir doit éclore

Au soleil de nos vingt ans!

Aimons et chantons encore;

La jeunesse n'a qu'un temps.

 

Cuirassés de patience

Contre le mauvais destin,

De courage et d'espérance

Nous pétrissons notre pain.

 

Notre humeur insoucieuse,

Aux fanfares de nos chants

Rend la misère joyeuse;

La jeunesse n'a qu'un temps.

Si la maîtresse choisie,

Qui nous aime par hasard.

Fait fleurir la poésie

Aux flammes de son regard,

Lui sachant gré d'être belle,

Sans nous faire de tourments

Aimons-la, — même infidèle. . .

La jeunesse n'a qu'un temps.

 

Puisque les plus belles choses,

Les amours et la beauté

Comme les lis et les roses.

N'ont qu'une saison d'été,

Quand mai, tout en fleur, arbore

Le drapeau vert du printemps.

Aimons et chantons encore;

La jeunesse n'a qu'un temps 

 

Notre avenir doit éclore

Au soleil de nos vingt ans!

Aimons et chantons encore;

La jeunesse n'a qu'un temps.

 

Tout cela, ce n'est que chansons! Votre soleil est une lune qui blanchit les cheveux sans féconder l'esprit. Votre avenir n'est jamais éclos, parce qu'il n'y avait pas de germe dans vos œufs de coq! Aucun de vous n'est parvenu, malgré son orgueil, à se mettre en vedette sur l'affiche du théâtre social, — où vous n'avez joué, toutes et tous, que le rôle de comparses. Où sont aujourd'hui Marcel, Rodolphe, Schaunard, Baptiste, je le demande pour la seconde fois, la dernière. Marcel s'est fait marchand de tableaux, Schaunard marchand de jouets d'enfants, Baptiste marchand de je ne sais quoi, Musette marchande à la toilette. La pauvre Mimi. . . Mais elle est morte, celle-là, comme son cher poêle, — et je m'incline devant ces deux cercueils. Si je n'y jette pas de roses, comme la statue de M. Aimé Millet, je n’y veux pas non plus jeter de terre: ils ont assez de celle qui les recouvre à jamais.

 

“La paresse est bonne couveuse,” a dit Montaigne. “Les paresseux sont la réserve de l'avenir,“ a dit je ne sais plus qui. Renvoyons à l'écurie, — ou plutôt à Aubervilliers, — comme clichés fourbus, ces deux phrases qui ont trop longtemps servi d'excuse aux fainéants, car elles ne sont applicables qu'aux travailleurs.

 

 

XI

 

 

Le succès éclatant de la Vie de Bohème s'était traduit en pluie d'or. Murger avait enfin épousé — morganaliquemeni — la Banque de France. Avec ses droits d'auteur, il vécut bien pendant quelque temps; avec sa réputation, il vécut mieux. Son stage littéraire était fini, bien fini. En divorçant avec la misère, il avait divorcé avec la bohème. Une seconde existence, bien différente de la première, commençait pour lui; une seconde manière allait commencer aussi, bien différente aussi. Adieu, Corsaire! Salut, Revue des Deux-Mondes!

 

N'en déplaise aux admirateurs quand même de Henry Murger, et malgré l’opinion qu'en a portée cet esprit judicieux autant que charmant qui s'appelle Charles Monselet, la seconde manière de Murger est préférable de beaucoup à la première, — littérairement parlant. Je crois que l'auteur de la Lorgnette littéraire se moquait un peu de lui et des autres quand il écrivait:

 

“M. Henry Murger vise aujourd'hui au simple, au naturel, à la réalité domestique. Nous n'oserions dire qu'il a perdu à cette transformation; mais nous sommes de ceux qui préfèrent la première manière de l'auteur des Scènes de la vie de Bohème, alors que, sans conseil ei sans modèle, il ébauchait d'une plume spirituelle ces vifs croquis de la ne de misère et d'amour qui ont commencé sa réputation. A cette profusion enjouée de tons audacieux, de saillies alertes, a succédé une touche plus sobre. Les compesitions d'Augusle Lalbntaine, de Topffer et de M. Jules Sandeau ont tenté ce jeune esprit, jusqu'alors bruyant comme un tambour de basque. La muse de Schubert est venue chasser sur ses lèvres les derniers sons du Carnaval de Venise. Il est d'abord résulté de cette lutte quelques livres mixtes, où M. Henry Murger, regrettant d'avoir trop ri, et ne voulant toutefois pas trop pleurer, s'est révélé comme un Bouffé littéraire. Maintenant, la lulte est terminée ou du moins paraît l’élre; car dans son dernier roman, Adeline Protat, on trouverait diflicilement un seul mot joyeux. Comme quelqu'un qui ferait pénitence, M. Murger s'est retiré dans les gorges de la forêt de Fontainebleau, et là il a écrit, avec toutes sortes de métaphores mortifiées et de périodes repentantes, cette histoire antimondaine.”

 

L'arrêt est bref, — mais dur. J'en appelle!

 

A entendre Charles Monselet et les admirateurs quand même du premier livre et de la première manière de Henry Murger, celle-là seule était la bonne, celui-là seul était le bon, — parce qu'amusants. Oh! oh! s'il ne faut qu'amuser pour obtenir un brevet d'écrivain, Paul de Kock mérite de s'asseoir à côté de madame Sand dans le quarante et unième fauteuil de l'Académie. Sesbourgeois et ses grisettes sont mille fois plus gais que les bohèmes et les tilles entretenues de Murger; leurs joyeusetés, pour être plus grossières, sonlplus honnêtes. La chasse à la pièce de cent sous est intéressante assurément; elle passionne les chasseurs et ceux à qui ils racontent leurs exploits cynégétiques, mais voilà tout. Après cela, préférez Paul de Kock, si cela vous convient ainsi, — mais laissez-moi préférer Murger, parce que cela me plaît mieux, et, de Murger, la seconde manière à la première.

 

D'ailleurs — aveu précieux à consigner ici — Murger lui-même était de mon opinion à son propre sujet. Il ne reniait pas la Vie de Bohème, — le marchepied de sa réputation, — mais il avait une tendresse plus vive et plus raisonnée pour ses autres œuvres, écrites dans une autre langue, plus française, avec un autre style, plus châtié. La langue macaronique qu'il avait d'abord parlée et fait parler à ses personnages était une langue facile, à la portée de tout le monde, — si bien qu'aujourd'hui tout le monde la parle avec autant d'esprit et de facilité que lui. Mais celle qu'il essaya de se faire plus tard, à coups d'efforts, celle-là valait mieux, — comme Adeline Protat et les Vacances de Camille valent mieux que la Vie de Bohème.

 

Monselet, en reprochantà Murger de manquer de gaieté, semble insinuer que cette transformation venait de son changement d'air, et qu'il ne riait plus parce qu'il n'était plus aux sources du rire, — de Parisien s'étant fait campagnard. Comme si Paris était le Permesse de la jovialité! Comme si la jovialité elle-même était nécessaire à la littérature!

 

D'ailleurs, Henry Murger n'était pas gai et ne pouvait pas l'être. Les éclats de rire de la Vie de Bohème sont plus nerveux que sincères; ils ressemblent plus à des stridulations d'esprit qu'à des épanouissements de la rate. On s'émerveille à propos d'un châle de riode, et l'on a raison, parce que le dessin en est aussi original que l'étoffe en est riche; mais on s'émerveillerait davantage si l'on savait de combien de poignées de riz il est tissé! On applaudit un livre ruisselant de verve, d'humour, de fantaisie, — un véritable cachemire; mais on soubresauterait d'étonnement et de pitié, si l'on apprenait de combien de misères il est composé.

 

Semblables à ces sauvages stoïques et farouches quichantentsousle couteau à scalper de leurs ennemis triomphants pour faire croire qu'ils ne sont pas vaincus, les poëtes se refusent à laisser rien voir de leurs douleurs à la foule qui veut être amusée: ils boulonnent soigneusement leur habit pour qu'on ne devine pas, à ses battements extravagants, les déchirements de leur cœur; ils essuient soigneusement leurs larmes pour qu'on nepuisses'apercevoir qu'ilsont pleuré.

 

Henry Murger avait été houspillé par la vie, — première raison de n'être pas gai; ensuite il n'était pas d'un tempérament gai, — seconde et meilleure raison. Pour s'en assurer, il faut ouvrir son livre de poésies, où il avait ouvert son cœur, et non ses premiers romans, où il n'avait ouvert que son esprit. Les vers, cela s'écrit pour soi et pour quelques amis de choix; la profe, cela s'écrit pour le public, pour les indifférents: les premiers sont presque toujours destinés à rester inédits, la seconde est toujours destinée à être publiée.

 

Ce n'était pas un homme gai, celui à qui l'on doit la

 

BALLADE DU DÉSESPÉRÉ

 

Qui frappe à ma porte à cette heure?

— Ouvre, c'est moi! — Quel est ton nom?

On n'entre pas dans ma demeure,

A minuit, ainsi sans façon!

 

— Ouvre. — Ton nom? — La neige tombe;

Ouvre. — Ton nom? — Vile, ouvre-moi.

— Quel est ton nom? — Ah ! dans sa tombe.

Un cadavre n'a pas plus froid.

 

J'ai marché toute la journée

De l'ouest à l'est, du sud au nord.

A l'angle de ta cheminée

Laisse-moi m'asseoir. — Pas encor.

 

Quel est ton nom? — Je suis la Gloire;

Je mène à l'immortalité.

— Passe, fantôme dérisoire!

— Donne-moi l'hospitalité.

 

Je suis l'Amour et la Jeunesse,

Ces deux belles moitiés de Dieu.

— Passe ton chemin! Ma maîtresse

Depuis longtemps m'a dit adieu.

 

— Je suis l'Art et la Poésie;

On me proscrit; vite, ouvre. —Non!

Je ne sais plus chanter ma mie;

Je ne sais même plus son nom.

 

— Ouvre-moi, je suis la Richesse,

Et j'ai de l'or, de l'or toujours;

Je puis te rendre ta maîtresse.

— Peux-tu nous rendre nos amours?

 

— Ouvre-moi; je suis la Puissance,

J'ai la pourpre. — Vœux superflus!

Peux-tu me rendre l'existence

De ceux qui ne reviendront plus?

 

— Si tu ne veux ouvrir ta porte

Qu'au voyageur qui dit son nom,

Je suis la Mort! Ouvre: j'apporte

Pour tous les maux la guérison.

 

Tu peux entendre à ma ceinture

Sonner les clefs des noirs caveaux;

J'abriterai ta sépulture

De l'insulte des animaux.

 

— Entre chez moi, maigre étrangère,

Et pardonne à ma pauvreté.

C'est le foyer de la misère

Qui t'offre l'hospitalité.

 

Entre; je suis las de la vie,

Qui, pour moi, n'a plus d'avenir;

J'avais, depuis longtemps, l'envie.

Non le courage de mourir.

 

Entre sous mon toit, bois et mange.

Dors, et, quand tu t'éveilleras,

Pour payer ton écot, cher ange.

Dans tes bras tu m'emporteras.

 

Je t'attendais, je veux te suivre;

Où tu m'emmèneras j'irai.

Mais laisse mon pauvre chien vivre

Pour que je puisse être pleuré.

 

 

XII

 

 

“Comme quelqu'un qui ferait pénitence, M. Murger s'est retiré dans les gorges de la forêt de Fontainebleau. . .”

 

J'ai le plus profond respect pour Paris, — un respect mêlé de haine; mais je m'explique très-bien qu'on se soustraie à son influence morbifique aussitôt qu'on le peut. Pour faire du petit journalisme, pour écrire des racontars de brasserie, l'atmosphère du boulevard est nécessaire, — comme les excitants le sont à l'esprit; mais pour faire du roman, l’atmosphère des bois et des champs est meilleure au cerveau, plus salubre, plus fortifiante, il ne s'en porte que mieux — et le corps aussi.

 

Murger l'avait bien compris, et il s'était réfugié à Marlotte, — un petit village à la lisière de la forêt de Fontainebleau, qui lui doit aujourd'hui sa célébrité, comme Barbizon doit la sienne aux paysagistes qui l'ont choisi pour séjour.

 

Marlotte! II y a des noms qui sonnent pittoresquement et sur la foi desquels je ferais volontiers deux cents lieues, — comme pour aller serrer la main d'un ami. Murger y était allé une fois, attiré sans doute par le joli nom de cet obscur village, et il y était revenu, attiré par le charme exquis du voisinage de la forêt de Fontainebleau, — cette sirène rustique dont Michelet a dit: “Bien des gens sont restés ici, pris, englués. Ils sont venus pour un mois et sont restés jusqu'à la mort.” Ce devait être sa petite terre de Sabine, à cet Horace parisien qui, en reconnaissance de l'oxygène qu'elle souffla dans ses poumons et de la santé qu'elle mit dans son cerveau, la chanta dans ses romans comme avait chanîé la sienne le Murger de Veoouse.

 

Là, loin du bruit assourdissant des cafés littéraires, loin de l'agitation stérile des tabagies intellectuelles, en pleine solitude et en plein apaisement, il pouvait travailler à loisir aux œuvres de son choix. Paris ne se contente pas de vous manger le cœur, il vous vole encore votre temps, — et Murger n'en avait pas trop à lui, la nature lui ayant donné la lenteur en lui accordant la grâce, les enfants délicats étant le résultat d'une parturilion laborieuse. Car, ainsi que l'a constaté en fort bons termes un de ses admirateurs, presque un de ses disciples, Paul de Saint- Victor, “Murger n'accorda pas une ligne à l'art vulgaire; il ne fit jamais à la popularité de ces avances qui dégradent. Ce poëte de la Bohème était le plus consciencieux des artistes. Il mettait à polir une phrase le soin qu'un lapidaire met à tailler un bijou. Une nouvelle à la main, jetée dans le courant d'un journal, lui coulait souvent toute une nuit de veille; la moindre de ses flèches était ciselée. Sa vie souffrait de cette production si laborieuse et si lente; mais il préférait la gêne à l'imperfection volontaire. La nécessité même, qui force si souvent la plume du poëte à courir comme un outil vulgaireet rapide, ne lui arracha jamais une page ébauchée. C'est pourquoi son œuvre lui survivra. Le fini, en littérature, préserve et protège.”

 

Que lui importait la fortune? Il avait presque l’aurea mediocritas, — je dis presque! Son ambition se bornait à gagner le beefsteak et le litre quotidiens, pour les partager avec les amis qu'il invitait à le venir voir dans son agreste retraite.

 

Vile potabis modicis Sabinum

Cantharis, Grœcd quod ego ipse testa

Conditum levi. . . . . . . . .

Cœcubum et prœlo domitam Caleno

Tu bibes mam: mea nec Falernæ

Tempérant vites, neque Formiani

Pocula colles,

 

leur écrivait-il — en français.

 

Son mauvais vin de Sabine, c'était le vin du père Shako, ou celui du père Antony, les deux cabaretiers de Marlotte; et certes il valait bien, ce jinglard, le cécube à cachet vert que ses amis pouvaient boire chez eux ou chez Dinochau.

 

Le père Shako ne sut pas longtemps conserver cet hôte — qui cependant n'était pas difficile, quoiqu'il fût capricieux. Le père Antony eut plus de bonheur, probablement parce qu'il avait plus d'originalité que son voisin. Du premier, je crois que Murger n'a parlé nulle part, tandis qu'il a fait au second l'honneur de le prendre pour lype ei d'encadrer sa physionomie dans le Sabot rouge.

 

Mais, en dépit de l'originalité qu'il trouvait à l'aubergiste, Murger ne pouvait demeurer éternellement dans son auberge, d'abord parce qu'il n'y était pas asseï chez lui, et ensuite parce que, dans celte auberge, “il ne fallait y demander ui brosse, ni savon, ni rien de ce qui constitue le confortable le plus primitif. Le père Anlony, ivrogne endurci, toujours plongé dans la fumée du vin, n'y regardait pas de si près. Pourvu que ses pensionnaires trouvassent toujours à l’heure dite leurs quatre repas, il se déclarait content et il allait trébucher sur son lit, — Mes pensionnaires! disait-il. Ah! oui! un tas de feignants!.., bien nourris!! bien logés!!! rien à faire!!!! je ne les plains pas!!!!! — Et il s'endormait.”

 

Après s'en être amusé, Murger s'en ennuya, et, sans cesser pour cela de venir prendre ses repas chez le père Antony, il loua dans le voisinage une maisonnette, aujourd'hui habitée par M. Sainte-Marie, paysagiste. Un au ou deux après, ne trouvant pas cette maison-là à sa guise, il en loua une autre plus convenable, c'est-à-dire plus dans ses goûts.

 

C'était Lien la maison d'un poëte sans ambition, — un nid caché sous les jasmins et sous les roses. L'entrée principale, à porte cbarrelière, donnait sur la route; une autre entrée, plus modeste, donnait sur la campagne. La première était pour les visiteurs; la seconde pour Murger tout seul, quand il partait pour la chasse — et surtout quand il en revenait.

 

Car, il faut le dire et en sourire doucement comme d'une innocente manie qui ne fit de tort à personne — ni à aucun gibier: Henry Murger avait pour la chasse, non pas ce qu'on appelle improprement une passion malheureuse, — puisque, si elle n'était pas recompensée, du moins elle lui causait de vives joies, — mais bien ce qu'on pourrait appeler plus justement un amour platonique. Il avait tout du chasseur, le costume de velours épingle, le carnier, le fusil, le chien, — un costumes uperbe, un fusil LeFaucheux, un chien de race, un carnier commode: mais jamais il n'abattit de ses mains une seule bête bonne à manger, jamais! A ce point même qu'il devint légendaire dans le pays comme Basde-Cuir parmi les Mohicans, — un Bas-deCuir retourné. Deerslayer, l'un; lueur de rien du tout, l'autre.

 

M. Léon Noël a raconté à ce sujet plusieurs anecdotes qui n'ont rien de blessant pour la mémoire de ce cher poète, le plus doux des hommes, qui aurait voulu tant passer pour le plus féroce des chasseurs. . .

 

“Un jour, Murger dormait sous un arbre, son fusil à ses côtés. Tout à coup il est réveillé par des aboiements. C'était le chien de Lolo, de Lolo Nolot, le plus fort chasseur de la forêt, que les gardes appellent tout simplement un braconnier. Or, le chien faisait rage au pied de l'arbre, les yeux flamboyants et arrêtés dans le branchage. Murger se lève, regarde, et ne voit rien. Lolo accourait à grands pas: — Vile, monsieur Murger, donnez-moi votre fusil!. . Ne le voyez-vous donc pas? — Qui? quoi? — Un faisan, pardieu! un coq superbe! Il est branché; attention!”

 

“Un coup de feu retentit; le faisan tombe aux pieds de Murger. — Tenez! dit Lolo; prenez la bête, vous direz que tous l'avez tuée!”

 

“Murger était pâle d'émotion contenue. Il accepta. El voilà comment il lui arriva de tuer un faisan. . .”

 

Après l'histoire du faisan, Ihistoire du lièvre:

 

“Un lièvre s'était cantonné dans un champ de pommes de terre. Murger en avait pris possession: c'était son lièvre. Chaque matin, au point du jour, il allait donc tirer le susdit, et le tirait encore le soir au même gîte. Cette chasse dura toute une saison. Aussi les chasseurs de Marlotte s'étaientils donné le mot pour ménager le lièvre de Murger. Un jour cependant la pauvre bête faillit succomber. Antoine Fauchery, l'homme des bois, le Buwranger, l'Outlaw, chassait en compagnie de Busquet. Un lièvre sort; Fauchery le met en joué, Busquet n'a que le temps de relever le fusil : — Malheureux! lui crie-t-il, tu vas tuer le lièvre de Murger! — Ah!. . . Eh bien! que je lui laisse au moins ma carte!”

 

“Fauchery tira, et de ce jour le lièvre de Murger n'eut plus qu'uue oreille. . .”

 

Pourquoi, au lieu de se faire recevoir membre de la Confrérie de Saint-Hubert, Henry Murger ne s'était-il plutôt fait admettre parmi les membres de la Société protectrice des animaux?

 

 

XIII

 

 

Au milieu de tout cela, — et des travaux littéraires que chacun connaît, car pour pouvoir chasser aussi platoniquement le lièvre et le faisan, il fallait que Murger chassât effectivement cet “animal féroce qu'on appelle la pièce de cent sous,” — au milieu de tout cela, la Mort arrivait, la sinistre visiteuse accueillie si joyeusement par le Désespéré.

 

Le bagage de Murger était assez considérable pour un écrivain de son âge. Il n'avait pas encore trente-neuf ans, et il avait écrit onze volumes et iaii représenier trois comédies. Les volumes portaient pour titres: Scènes de la vie de Bohème, les Buveurs d'eau, Scènes de la vie de jeunesse, le Dernier Rendezvous, Madame Olympe, le Pays latin, Propos de ville et Propos dethéâtre, le Roman de toutes les femmes, Adeline Protat, les Vacanes de Camille, et le Sabot rouge. Les pièces de théâtre s'appelaient la Vie de Bohème (aux Variétés), le Bonhomme Jadis (au Théâtre-Français) et le Serment d'Horace (au Palais-Royal). Son talent, depuis longtemps apprécié à sa juste valeur, avait reçu, le 15 août 1838, une éclatante consécration — de couleur rouge. L'Artiste, le Figaro, la Revue des Deux-Mondes, et le Moniteur, lui avaient tour à tour ouvert leurs colonnes, et les frères Michel Lévy leur caisse. S'il avait été moins artiste, moins soigneux de sa réputation, il eût produit davantage, et, au lieu de gagner de trois à quatre mille Irancs par an, il eût empilé les billets de Banque dans son portefeuille. Enûn, il était contenl de sa destinée, — du moins il ne se plaignait de rien et ne jalousait la fortune d'aucun de ses confrères plus habiles que lui. On pouvait croire qu'il avait encore devant lui de longs jours, de longues œuvres, de longues espérances, et il le croyait lui-même. Il se trompait, et tout le monde avec lui. La Murt, qui frappe d'un pied égal les goujats et les poëtes, les rois et les maçons, nous défend d'ébaucher de longues espérances, et d'attendre de longs jours, et de faire de longues œuvres...

 

Pallida mors œquo puisât pede pauperum tabemas,

Regumque turres. . . . . . . .

Vitæ summa brevis spem nos vetat inchoare longam.

 

Vers la fin du mois d'octobre 1860, comme il chassait sur les bords du Loing, avec quelques amis, il s'arrêta un instant devant le cimetière de Monligny, — engageant comme la plupart des cimetières de village, que ne défend aucune vilaine muraille et qui n'en sont pas moins respectés des passants.

 

— Quand je mourrai, dil-il à Carjat et à Paul Dhormoys, faites-moi mettre là dedans; on doit y être mieux qu'ailleurs. Et puis, quand le hasard delà chasse vous y amènera comme aujourd'hui, vous déposerez sur ma tombe uu perdreau dhooneur. . .

 

Il riait en disant cela; mais, au fond, il était plus ému qu'il ne voulait le laisser voir.

 

Quelques jours après, il revint à Paris, — comme le lièvre blessé mortellement revient au gîte, — pour y mourir.

 

A Paris, il demeurait rue Véron, no 11, — un pied-à-terre plutôt qu'un logement. Le 8 janvier 1861, il quitta cette trop modeste retraite, qu'il habitait — à deux — depuis près de trois ans, et emménagea au no 16 de la rue Neuve-des-Martyrs. Il descendait de Montmartre, où bientôt il allait remonter. Six jours après son installation, au milieu de la nuit, il ressentit une vive douleur dans la jambe gauche, — le coup de fouet que donnent les attaques de goutte.

 

Ce nétail pas la goutte: c'était une artérite, une variété de phlegmasie encore mal connue des médecins, quoiqu'elle fasse, paraît-il, de fréquentes victimes. Le docteur Piogey, appelé aussitôt par Murger, jugea son état assez grave pour s'aider des lumières de quelques-uns de ses confrères. Les consultations succédèrent aux consultations, et, pendant ce temps, sans qu'on y pût porter remède, le mal faisait d'énormes progrès. La chair se vengeait de l'esprit, la Bête de la Belle, le corps de l'àme. Ah! poëte, tu as cru pouvoir me mener et surmener sans fin ni trêve, à coups d'éperon, le ventre vide souvent: ton fier coursier se fait rosse aujourd'hui, il tombe épuisé et crève! A l'àbaittoir, le cheval et le cavalier.

 

Murger fut transporté à l'hospice Dubois dans la matinée du samedi 25 janvier, et, aussitôt arrivé, il demanda qu'on le menât immédiatement dans la chapelle de la maison: il se ressouvenait de sa mère et voulait la retrouver dans cette patrie mystérieuse des âmes, où les fils retrouvent certainement leurs mères, si les amants n'y retrouvent pas toujours leurs maîtresses. Ce n'était pas de la faiblesse, — quoiqu'il fût faible: c'était ce sentiment instinctif de piété, commun à beaucoup d'hommes, qui porte les marins les plus gouailleurs à croire à la vierge Marie et à l'iniercéder avec ferveur au moment de la tempête. Un poëte ne peut pas mourir comme un héros, debout, calme, résigné à l'anéantissement complet de son être! Pour être fort à ce moment suprême, il faut être bien indifférent, — et, pour être indifférent, il faut être bien fort.

 

Dans la journée du 26, et jusqu'à la dernière minute de cette existence de choix, tout le Paris littéraire, qu'avait douloureusement étonné la nouvelle foudroyante de la maladie de Murger, se pressa autour de son lit, — du moins autour de sa chambre, car le mal empirait d'heure en heure, et le malade ne pouvait presque plus parler, sa respiration étant devenue un râle.

 

“Le dimanche el le lundi, raconta Charles Monselet qui ne fut pas un des derniers à accourir, ce fut un véritable pèlerinage à la maison du faubourg Saint-Denis. Peu de personnages, meme entre les plus marquants, ont vu à leur chevet autant de fronts douloureusement penchés , autant de regards débordant de larmes. Il fallait pourtant se contenir, et c'était le plus difficile, car Murger interrogeait chacun d'une prunelle dilatée et curieuse: il avait l'espérance de guérir, et cette espérance, il l'a gardée jusqu'à la fin. Des représentants du ministère d'Etat, du ministère de l’lnstruction publique, de la Société des gens de letters, se succédaient à chaque instant; le corridor de sa chambre était encombré de tous ses amis de jeunesse — et aussi d'amis plus récents qui, dans cette triste circonstance, ont bien mérité des Lettres et de l'Humanité par un dévouement qui n'a reculé devant aucune abnégation, devant aucune fatigue. Certes, un homme qui s'en va ainsi entouré peut être proclamé un bon cœur et un esprit d'élite; depuis Béranger, on n'avait pas vu un pareil essor vers un agonisant.”

 

Les amis dévoués de la dernière heure auxquels fait ici allusion Charles Monselet, sont, avec lui, Jules Noriac, qui fut héroïque, Paul Dhormoys, qui ne le fut pas moins. Nadar, que Léo Lespès a eu raison d'appeler “une sœur de charité faite homme,” Aurélien Scholl, Théodore Barrière, Alexandre Pothey, Lambert-Thiboust, Pierre Dupont, Courbet, Voillemot, Flahaut, Guttinger, et d'autres encore.

 

Le lundi 28 janvier, à dix heures et demie du soir, Henry Murger mourait en râlant ces derniers mots: “Pas de musique! Pas de a bruit! pas de Bohème!. . . . .”

 

Trois jours après, le jeudi 31 janvier, avaient lieu les obsèques de Henry Murger,au milieu d'une affluence de monde inouïe, — quelque chose comme deux ou trois miile personnes à pied, et une centaine de voitures.

 

“C'est un richard!” disait la foule en se découvrant devant le convoi.

 

Un richard! lui, le cher pauvrard!

 

Je voudrais pouvoir donner ici celte liste d'amis connus et inconnus; mais il y en a vraiment trop, et je grossirais démesurément ce petit volume. Le tout Paris que l'on voit aux premières représentations était à cette dernière et funèbre representation, — avec un millier de spectateurs en plus.

 

Trois discours furent prononcés, — qui n'auraient pas dû l'être: le premier, au nom de la Société des gens de lettres, par M. Édouard Thierry, qui éprouva le besoin de donner aux vivants présents, à propos d'un mort, une leçon de morale et d'hygiène fort bonne, mais intempestive; le second, au nom de la Société des auteurs dramatiques, par M. Raymond Deslandes, qui crut nécessaire d'attribuer tout le mérite de Murger à ses collaborateurs; le troisième, enfin, par M. Auguste Vitu, qui prit sur lui de déclarer que le rêve incessant du chantre de la pauvreté avait toujours été la fortune. . .

 

J'ignore l'effet produit sur les autres par ces trois discours; mais, sur moi, l'efifet — qui dure encore — fut on ne peut plus désagréable et amer. J'entends autrement que cela le respect dû aux morts — et à la vérité. Et puis, pourquoi parler, quand la vie d'un homme ou ses œuvres parlent si éloquemment pour lui?

 

Le lendemain de cette mort dont la littérature tout entière s'était empressée de porter le deuil, on faisait de toutes parts à Murger de nouvelles funérailles, aussi dignes de lui que celles de la veille. Théophile Gautier, Jules Janin, Charles Monselet, Paul de Saint-Victor, P. A. Fiorentino, Arsène Houssaye, d'autres encore, petits ou grands, corsacraient à sa mémoire des pages éloquentes — qui la vengeaient bien des trois discours de la veille.

 

Comme eux, quoique obscur, je voulus lui payer mon tribut et lui jeter ma couronne. J'écrivis la Dernière lettre à Henry Murger, que voici, et avec laquelle je clos cette Étude sincère et, j'oserai ajouter, fraternelle:

 

“Maintenant, mon ami, que vous voilà couché tout de votre long sur le matelas capitonné de l'éternel repos et de l'éternelle sérénité, après avoir été, pendant un si long temps, étendu sur le gril ardent de la passion; — maintenant que l’implacable verrou de la mort est irrémédiablement tiré sur votre vie; — maintenant que votre corps s'est fait ombre, que votre chair s'est faite esprit, que d'honime vous êtes devenu livre; — maintenant que l'on parle de vous au passé, non au présent, et encore moins au futur; — maintenant enfin que, dans vos ténèbres et dans votre silence, vous ne pouvez plus rien voir de nos vilains spectacles ni rien entendre de nos vilaines discordes, permettez-moi de m'entretenir de vous avec vous-même durant quelques instants encore.”

 

“Des plumes éloquentes — plumes sœurs de la vôtre — ont déjà parlé comme il convenait de votre jeune gloire, et elles ont raconté, dans un style digne de vous, la journée triomphale qui l'a si justement couronnée. Ce n'est pas à moi, obscur, de dire ces choses radieuses si bien dites par ceux qui ont suivi votre cercueil, mêlés à une foule d'élite, — un peuple d'amis et d'enthousiastes. Non, c'est d'autre chose que je veux vous parler.”

 

“A l'église, devant votre cercueil illustré de votre croix d'honneur et entouré de cierges ardents; en chemin, derrière le dernier fiacre qui vous voiturait lentement; au cimetière, en face de ce trou béant, creusé à votre intention, que contemplait, émue et attristée, cette jeune génération qui vous sait par cœur, — et dont M. Sainte-Beuve a dit que c'était a l'Institut de l'avenir,” — une image, un souvenir se dressait obstinément devant mes yeux et me troublait jusqu'au profond de l’âme: votre maisonnette de la rue Véron, à Montmartre, à deux pas de laquelle vous avez passé avant-hier pour la dernière fois.”

 

“Celait fotre Marlotte parisienne; quand vous n'éliez paslà-bas, vous étiez ici, — et non ailleurs. C'était ud nid, perdu au fond d'un de ces jardinets comme on n'en trouve plus qu'à Montmartre, avec quelques arbres et beaucoup de fleurs. Vous habitiez là depuis quelques années, et vous projetiez d'y rester longtemps encore, lorsqu'il y a un mois, une fantaisie vous venant, vous avez déménagé pour aller je ne sais où, — puis à la maison Dubois.”

 

“La cage était restée vide, — et d'un vide d'autant plus poignant que les oiseaux qui y chantaient n'étaient pas des oiseaux vulgaires. Les fenêtres — ces yeux des maisons ~ semblaient pleurer les absents. Plus de rideaux en dedans, et, en dehors, plus de ces festons de lierre et de cobéas qui y grimpaient si joyeusement auparavant, et qui faisaient de cette humble retraite de poëte la chose la plus égayante à contempler.”

 

“Nul autre que vous, du reste, ne pouvait habiter ce logis étrange, où l'on était secoué, l'hiver, par les tempêtes qui, des hauteurs de Montmartre, s'abattaient en aboyant sur Paris. Personne n'eût songé à s'abriter sous ce frêle toit, que les vents menaçaient à chaque heure d'emporter au loin, — personne, excepté vous. Il y a une sorte d'acre volupté à se sentir ainsi menacé par les orages ordinaires, — vent, grêle ou pluie, — quand ou a été tant de fois la proie des bourrasques sérieuses de la vie, quand on a été ballotté sur toutes les vagues, jeté sur tous les écueils, lancé au fond de tous les abîmes: cela vous rappelle les luttes passées, — et cela fait plaisir à l'esprit.”

 

“L'autre soir, je regardais vos deux fenêtres, — placé à celle de la maison voisine, habitée par un de mes amis et des vôtres, Alexandre Pothey. Nous nous entretenions de vous, naturellement, — car, depuis dix jours, le Paris lettré et artiste ne s'est pas entretenu d'autre chose, — et, tout en parlant de vous, que nous savions condamné sans appel possible, nous regardions votre petite maison perdue dans l'ombre, — et surtout vos deux fenêtres, yeux mornes, yeux clos, il était dix heures environ. Une lumière parut, brillante, inusitée; puis, au bout de quelques instants de vives clartés qui avaient comme illuminé votre cher logis abandonné, elle s'éteignit subitement, — et tout rentra dans l'ombre.”

 

“C'est à cette heure-là précisément, mon cher ami, que le vent de la mort avait soufflé sur votre âme — claire lumière, doux flambeau — et l'avait éteinte à jamais. . .”

 

“Votre chambre était louée à des inconnus. D'autres allaient monter désormais ce pittoresque escalier suisse que vous aviez descendu il y a un mois pour la dernière fois. D'autres! Heureusement, ces autres-là sont deux jeunes filles qui deviendront deux jeunes femmes, et qui, après avoir ellesmêmes descendu cet escalier, ne pourront plus le remonter.”

 

“C'est ainsi! La vie ne nous est pas donnée, elle nous est seulement louée par le grand propriétaire de là-haul, qui donne congé quand bon lui semble, — sans avertissement préalable. Il y a de bons et de mauvais locataires, des gens auxquels le bon Dieu regrette d'avoir loué la vie, même pour quelques mois, — et d'autres, au contraire, auxquels il la relouerait volontiers pendant cinquante années, s'il n'était pas dans ses immuables habitudes de ne la louer qu'une seule fois au même individu. Vous étiez de ces derniers, mon ami; mais peutêtre, après tout, que vous en aviez votre faix et que vous ne teniez pas à renouveler votre bail.”

 

“C'est égal, si tout est bien qui finit bien, tout doit être mal qui finit mal, — et si vous ne vous plaignez pas présentement, vous qui êtes parti, nous nous plaignons amèrement, nous qui restons.

 

— Alfred Delvau

 

FIN





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