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DISTRIBUTION DE LA PIÉCE

 

DURANDIN, homme d’affaires                                                                                                                                   UN MONSIEUR

RODOLPHE, son neveu, poëte                                                                                                                                   UN MEDECIN

MARCEL, peintre                                                                                                                                                      CESARINE DE ROUVE, jeune veuve

SCHAUNARD, musician                                                                                                                                             MIMI

GUSTAVE COLLINE, philosophe                                                                                                                                 MUSETTE

MONSIEUR BENOIT, maître d’hôtel                                                                                                                            PHÉMIE

BAPTISTE, domestique                                                                                                                                             UNE DAME

UN GARÇON DE CAISSE                                                                                                                                           DOMESTIQUE DE CESARINE

UN COMMISSIONNAIRE                                                                                                                                           INVITÉS

 

ACTE I

 

 

CHEZ DURANDIN

 

Une maison de campagne aux enyirons de Paris Au fond, une balustrade donnant sur la campagne A gauche, un pavillon avec une fenêtre ouverte en face du public A droite de de jardin - Chaises Indications prises du spectateu.

 

SCÈNE I

 

BAPTISTE, seul; il est au fond près du mur, et regarde dans la campagne

 

Quel est ce nuage de poussière? Serait-ce dejà la voiture, de Mademoiselle Càsarine de Rouvre? On m'en verrait surpris, car il n'est pas midi, et Monsieur Durandin n'attend cette dame qu'a deux heures. Mais ce n'est point une voiture. (regardant avec plus d'attention) Des jeunes gens avec de grandes pipes, des jeunes filles avec de grands chapeaux! . . . Je sais ce que c'est, c'est une caravane. Heureuse jeunesse! riez, riez; vous qui n'avez pas lu Monsieur de Voltaire. Mais j'y songe! . . . quelle imprudence! (prenant un livre qu'il avait oublié sur le banc) Si Monsieur Durandin, l'homme chiffre, Monsieur Million, enfin, comme dit Monsieur Rodolphe, avait trouvé cet in-octavo, mon extraction était imminente. Voyons, Monsieur Durandin m'a prévenu que l'on prendrait le café dans ce pavillon que l'on n'a pas ouvert depuis trois mois, mettons tout en ordre. (il entre dans le pavillon, et ouvre les persiennes; après réflexion et en sortant) Ou plutôt non, tout est bien comme il est, a dit Monsieur de Voltaire; grâce à la poussière, ces meubles Louis XV ont un aspect plus vénérable, je n'y porterai donc point un plumeau profane. Quant à ces populations d'araignées, elles donnent à ce lieu un caractère de vétusté tout à fait artistique. Je n'ôterai donc point ces araignées; je regrette même qu'il n'y en ait pas davantage. (fermant la porte) Tout est prêt maintenant Madame de Rouvre peut arriver.

 

SCÈNE II

 

BAPTISTE, DURANDIN, il a un carnet à la main; il entre par le fond

 

DURANDIN, lisant

 

(Paris à Rouen de 575 à 555 reste à 560) Quinze francs de baisse, bravo! . . . c'est le moment d'acheter. (à Baptiste sans se retourner) Baptiste, où est mon neveu? . . .

 

BAPTISTE

 

Dans sa chambre, monsieur.

 

SCÈNE II
 
BAPTISTE, DURANDIN; il a un carnet à la min; il entre par le fond 
 
DURANDIN, lisant
 
Paris à Rouen de 575 à 555, reste. à 560. Quinze francs de baisse, bravo!. . . c'est le moment d'acheter (à Baptiste sans se retourner) Baptiste, où est mon neveu?. . . 
 
BAPTISTE
 
Dans sa chambre, Monsieur. 
 
DURANDIN, calculant toujours
 
200 à 5,60, 112,000; 280 à 580, hausse probable, 116,000, 4,000 francs de bénéfice net. (se frottant les mains) Où est mon neveu? (il reprend son journal) 
 
BAPTISTE
 
Dans sa chambre, Monsieur. 
 
DURAINDIN, s'éveillant
 
Hein? quoi? ce n'est pas vrai, j'en viens. A propos, elle est dans un joli état sa chambre. Vous n'en prenez douc pas soin?
 
BAPTISTE
 
Pardonnez-moi, Monsieur, j'en prends au contraire un soin méticuleux, j'ouvre la fenêtre le malin et je la referme le soir. 
 
DURANDIN
 
Et voilà tout? 
 
BAPTISTE
 
Et voilà tout, Monsieur. Je suis à la lettre les instructions qui m'ont été données par Monsieur Rodolphe, Monsieur votre neveu m'a dit, en venant habiter ce logement: Baptiste, tu me plais infiniment; mais si tu tiens à conserver mon estime, tu ne toucheras jamais à rien chez moi. Si tu avais l'imprudence de remettre mes affaires à leur place, il me serait impossible de les retrouver.
 
DURANDIN
 
C'est donc pour cela que j'ai aperçu une paira de bottes sur la cheminée, et la pendule dans un placard?
 
BAPTISTE
 
Je ne me rends pas bien compte du motif qui a fait assigner cette place à la paire do bottes. Mais quant à la pendule, c'est différent, et cela s'explique. (à Durandin, qui prend des notes) Vous ne m'écoutez pas, Monsieur?
 
DURANDIN
 
Et si, imbécile. 
 
BAPTISTE
 
Je continue: la première fois que M. Rodolphe a vu la pendule en question, il voulait la jeter par la fenètre 
 
DURANDIN, stupéfait
 
Par la. . . une pendule de quatre cents francs, en cuivre doré, avec un bronze ruprésentant Malek-Adel. . .
 
BAPTISTE
 
Oui, Monsieur, je le sais bien, Malek-Adel, par madame Coltin. Mais la pendule avait un défaut. 
 
DURANDIN
 
Lequel? 
 
BAPTISTE
 
Elle marquait l'heure. 
 
DURANDIN
 
Eii bien? 
 
BAPTISTE
 
Mon Dieu! je sais qu'elle ne faisait que son devoir; mais M. Rodolphe en juge autrement. Il ne veut pas, dit-il, de ce tyran domestique qui lui compte son existence minute par minute, dont les aiguilles s'allongent jusqu' à son lit et viennent le piquer le matin; de cet instrument de torture, enfin, dans le voisinage duquel la nonchalance et la rêverie sont impossibles.
 
DURANDIN
 
Qu'est-ce que c'est que toutes ces divagations-là? (il passe à droite) Oh!. . . ca ne peut durer plus longtemps; Monsieur mon neveu me rendrait fou comme lui. . . . Heureusement Mademoiselle de Rouvres arrive aujourd'hui; elle est veuve, riche, elle est femme. . .
 
BAPTISTE
 
C'est son plus beau titre. 
 
DURANDIN, passant à gauche
 
Je ne te parle pas. . . elle est femme, et ce que femme veut. . . Il faudra bien que Monsieur Rodolphe redescende sur la terre pour signer au contrat. Il doit être dans le jardin à rèvasser à ses niaiseries; va me le chercher.
 
BAPTISTE
 
J'y cours, Monsieur. (il s'éloigne par le fond à gauche, et au moment de sortir, il ouvre son Voltaire et continue sa lecture) 

 

SCÉNE III

 

DURANDIN, seul

 


Monsieur mon neveu est bien le fils de mon frère. C'est le même désordre d'esprit. La vocation! l'art! le génie!. . . et le père est mort en laissant des dettes que le fils s'apprète à doubler. Les arts! les arts! voilà-t-il pas une belle histoire et un joli métier?. . .  Mais je suis là. . . et bientôt j'aurai notre charmante auxiliaire flanquée de ses quarante mille livres de rente, et j'espère bien. . . mais si, au contraire, monsieur le poéte, le rèveur, résiste; s'il refuse son bonheur, tant pis pour lui! qu'il aille au diable!. . .
 
 
SCÈNE IV
 
DURANDlN, RODOLPHE; entrant par le fond à gauche; mise négligée, excentrique 
 
RODOLPHE, du fond
 
Est-ce que c'est pour ça que vous me faites venir, mon oncle? 
 
DURANDIN
 
Ah! te voilà, cerveau brûlé. 
 
RODOLPHE, avec gaieté
 
Bonjour, mon oncle Million; vous êtes de mauvaise humeur, je vais vous dire un sonnet. . . gaillard, ça vous déri. . . dera. . . 
 
DURANDIN
 
Veux-tu parler raison une-minute? 
 
RODOLPHE
 
Une minute? volontiers, mon oncle, mais pas davantage, entendez-vous bien? La minute est écoulée, parlons d'autre chose. 
 
DURANDIN
 
C'est un parti pris, n'est-ce pas? tu ne veux rien entendre? 
 
RODOLPHE
 
Mon oncle, je n'entends rien aux affaires; faites-en, vous, faites-en beaucoup. . . je ne vous en empêche pas. 
 
DURANDIN
 
En vérité? et tu feras, toi, des odes à la lune, n'est-ce pas? et tu maudiras le siècle égoïste qui refusera de te nourrir à ne rien faire? 
 
RODOLPHE
 
Erreur, mon oncle, grave erreur! Je ne m'asseois pas au banquet de la vie avec l'intention de maudire les convives au dessert; au dessert je roule sous la table; et ma muse, une bonne grosse lille à l'œil insolent, au nez retroussé, me ramasse, me reconduit au logis en trébuchant, et nous passons la nuit à rire ensemble de ceux qui nous ont payé à dîner. C'est de l'ingratitude si vous voulez, mais c'est amusant.
 
DURANDIN
 
Et qu'est-ce que ça te rapporte ça? 
 
RODOLPHE
 
Ce que ça me rapporte?. . . absolument rien, pour le moment; mais ça me rapportera plus tard. Vous avez étudié les hommes, et vous spéculez sur les télégraphes; vous vivez de votre expérience, moi je veux vivre de mon imagination; je ferai tout ce qu'on voudra: du triste, du gai, du plaisant, du sévère; je ferai du sentiment à jeûn et de la gaudriole après le dîner. (se frappant le front) Mes capitaux sont là. Une entreprise superbe sous la raison Piochage et compagnie. Capital social, courage, esprit et gaieté.

DURANDIN
 
Mais en vérité je suis bien bon de t'écouter. Madame de Rouvres arrive aujourd'hui, dans une heure. 
 
RODOLPHE
 
Vous faites bien de me prévenir, mon oncle. Je m'en vais tout de suite, (il remonte) 
 
DURANDIN
 
Un pas de plus, et je te déshérite. 
 
RODOLPHE, s'arrètant
 
Fichtre! je demande à m'asseoir. 
 
DURANDIN, s'asseyant sur le banc avec son neveu
 
Écoute, mon garçon, autrefois, tu as fait la cour à madame de Rouvres, tu as été empressé, assidu auprès d'elle tout un hiver. . . 
 
RODOLPHE
 
Je ne puis le nier, mon oncle. . . . 
 
DURANDIN
 
Au printemps, nous avons passé un mois à sa campagne, et entre nous ces promenades dans les allées solitaires du pare. . . 
 
RODOLPHE
 
Chut!. . . soyez aussi discret que moi, mon oncle. 
 
DURANDIN
 
Je ne te fais pas de reproches, au contraire, tu as bien fait, c'était un coup de maître; car elle est très-riche, et elle t'aime. 
 
RODOLPHE
 
Elle m'aime? 
 
DURANDIN
 
J'en suis sûr. 
 
RODOLPHE
 
C'est une femme d'esprit, elle comprendra que je ne veuille pas l'épouser. 
 
DURANDIN
 
Tu ne veux pas l'épouser? 
 
RODOLPHE
 
Je ne l'ai pas promis. 
 
DURANDIN
 
Promis. . . Ce garçon-là est d'une outrecuidance. . . 
 
RODOLPHE
 
Mais, non, mon oncle, je veux rester garçon, voilà tout 
 
DURANDIN
 
Mais, malheureux, madame de Rouvres est jolie! 
 
RODOLPHE
 
Je le sais, mon oncle. 
 
DURANDIN
 
Eh bien? 
 
RODOLPHE
 
Eh bien! tant pis pour les autres. 
 
DURANDIN
 
En l'épousant, tu aurais, du côté de ta femme seulement, quarante mille livres de rentes. . . Tu aurais une, position calme, tranquille, tu aurais des enfants. 
 
RODOLPHE
 
Oui, c'est ça, beaucoup d'enfants et des lapins; merci, ça ne peut pas m'aller. Il me faut de l'air, de la liberté, une vie accidentée, orageuse si vous voulez. . . quitte à ne pas dîner tous les jours, ça m'est égal. Les jours de bombance, je mangerai pour un mois.
 
DURANDIN
 
Tu ne feras jamais rien de ta vie, tu suivras les traces de ton père. 
 
RODOLPHE
 
Ah! mon oncle, ne parlons pas de ça, ne remuons pas les cendres. . . 
 
DURANDIN
 
C'est très-bien; mais il n'en est pas moins vrai que mon frère aussi n'a voulu en faire qu'à sa tête, et lorsqu'il est mort, il devait à tout le monde. 
 
RODOLPHE, sérieux
 
Excepté à vous, mon oncle. 
 
DURANDIN
 
Il fallait peut-être me saigner aux quatre veines pour soutenir un fou? 
 
RODOLPHE
 
Non, mon oncle, vous avez bien fait. Après tout, mon père m'a laissé un nom honorable, un nom que l'on répète, et des tableaux que l'on admire; mais encore une fois ne parlons pas de ça.
 
DURANDIN
 
Soit! d'ailleurs, il faut que je te quitte pour aller au-devant de madame de Rouvres; j'espère qu'à mon retour je te trouverai dans de meilleures idées. 
 
RODOLPHE
 
Il ne faut jurer de rien, mon oncle. Il n'y a rien d'immuable sous le soleil. 
 
DURANDIN
 
Réfléchis, et, si tu deviens raisonnable, tu ne t'en repentiras pas. 
 
ENSEMBLE
 
Air: Polka de la Vivandière 
 
DURANDIN
 
            Le vrai bonheur 
            Est pour le cœur 
            Dans le mariage. 
            Il n'est pour nous 
            Rien de si doux 
            Que cet esclavage. 

 

RODOLPHE

 

            Non, pour mon cœur, 
            Point de bonheur 
            Dans le mariage; 
            Car entre nous, 
            Rien ne m'est doux 
            En fait d'esclavage. 
 
(Durandin sort par le fond à droite) 
 
SCÈNE V
 
RODOLPHE, seul
 
Ils sont étonnants les oncles: s'il fallait épouser toutes les femmes auxquelles on a juré un amour éternel au clair de la lune, mais on aurait un sérail de femmes légitimes. . . Moi, épouser madame Césarine de Rouvres, la femme la plus coquette et la plus impérieuse de la terre, qui vous ordonne de l'aimer, pour ainsi dire!. . . Pas si fou!. . . Dés demain je prends mon vol, je fuis cetti villa insipide et monotone que ne visite jamais le hasard ni l'imprévu.
 
CHOEUR, en dehors
 
Air: Nouveau de M. J. Nargeot
 
            Notre avenir doit éclore 
            Au soleil de nos vingt ans! 
            Aimons et chantons encore: 
            La jeunesse n'a qu'un temps! 
 
RODOLPHE
 
Qu'est-ce que c'est que ça?.. Serait-ce l'imprévu demandé? (il va au fond) Des artistes et des grisettes sans doute. . . Ils se disposent à déjeuner sur l'herbe. . . bon appétit! Voilà le bonheur comme je le comprends. Des promenades sans gants et des diners sans fourchettes. . . Tiens, ils me saluent! (il salue; redescendant un peu) J'ai presque envie de m'élancer au milieu de leur pâté et de m'inviter moi-même. Au fait, pourquoi pas?
 
SCÈNE VI
 
RODOLPHE, MARCEL, paraissant au-dessus de la balustrade
 
MARCEL
 
Monsieur!. . . Monsieur!. . .
 
RODOLPHE
 
Qu'est-ce qui m'appelle? 
 
MARCEL
 
Je vous demande pardon. Monsieur; vous ne pourriez pas par hasard, nous prêter des assiettes et quelques couverts également en argent? 
 
RODOLPHE
 
Monsieur, si vous voulez attendre que je sonne, j'irai chercher une sonnette. . . Vous êtes artiste, Monsieur? 
 
MARCEL
 
Oui, Monsieur. 
 
RODOLPHE
 
Peintre? 
 
MARCEL
 
C'est vous qui l'avez dit. 
 
RODOLPHE
 
De quelle école? 
 
MARCEL
 
De la mienne. 
 
RODOLPHE
 
Je vous en félicite. 
 
MARCEL
 
Et moi aussi, Monsieur. 
 
RODOLPHE
 
Vous vous nommez? 
 
MARCEL
 
Marcel, pour vous servir. 
 
RODOLPHE
 
Et moi, Rodolphe, pour vous être agréable. 
 
MARCEL
 
Ce nid vous appartient? 
 
RODOLPHE
 
Pas le moins du monde. . . Je ne suis que le neveu du nid. . . Donnez-vous donc la peine de tomber par ici. . . 
 
MARCEL
 
Cela ne vous dérange pas? 
 
RODOLPHE
 
Aucunement. . . 
 
MARCEL, sautant
 
Permettez-moi de vous offrir la main, c'est tout ce que j'ai sur moi. 
 
RODOLPHE
 
Volontiers. . . mais à la condition que vous la tendrez aussi à ces jolies personnes qui chantent si bien. 
 
MARCEL
 
Je n'ai rien à vous refuser, Monsieur. . . (appelant) Eh! Musette! tu es invitée à entrer avec escalade. . . (musique à l'orchestre) 
 
MUSETTE, apparaissant sur la balustrade
 
Me voilà! (en relevant sa robe elle montre un peu sa jambe) 
 
RODOLPHE, courant l'aider à descendre
 
Parbleu! voilà une jolie jambe, il faut que je lui offre mon bras. 

 

MUSETTE, descendue
 
Monsieur vend des madrigaux? 
 
RODOLPHE
 
Oui, madame. 
 
MUSETTE
 
Et on vous les paie. . . 
 
RODOLPHE, lui baisant la main
 
Comptant. 
 
MARCEL, prenant la main de Musette
 
Permettez-moi de vous lu présenter plus officiellement: Mademoiselle Musette, vingt-deux ans. . . 
 
MUSETTE
 
Moins six semaines. . .
 
MARCEL
 
Une fille charmante, qui n'a que le défaut de laisser trop souvent la clef sur la porte de sou cœur. Au reste, je ne m'en plains pas. . . c'est comme ça que j'y suis entré un jour qu'il pleuvait. . .
 
MUSETTE, bas à Marcel, montrant Rodolphe
 
Il est gentil! 
 
MARCEL, à Rodolphe
 
Elle vous trouve gentil; c'est le commencement, on ne peut pas savoir où ça s'arrêtera!
(Rodolphe offre une chaise à Musette; Schaunard paraît sur l'appui de la balustrade) 
 
SCHAUNARD
 
Hé! Marcel! je ne retrouve plus Musette, je crois qu'elle est tombée dans son verre. . . 
 
MARCEL
 
Rassure-toi, ami fidèle, et enjambe. . . (Schaunard entre) Monsieur Schaunard, orphelin par vocation, peintre par goût, musicien pour faire quelque chose. . . et poète pour ne rien faire... Passant une moitié de sa vie à chercher de l'argent pour payer ses créanciers et l'autre moitié à fuir ses créanciers quand il a trouvé de l'argent.
 
SCHAUNARD, saluant
 
Le programme est fidèle comme un caniche. . . Mais vous ne voyez qu'une moitié de moi-même; permettez-moi de vous présenter l'autre. . . Phémie!. . . (Phémie paraît, il l'aide à descendre)
 
MARCEL
 
Mademoiselle Phémie, femme de dévouement quand elle a dîné. . .
 
RODOLPHE, offrant une chaise à Phémie
 
Mademoiselle. . . 
 
PHÉMIE
 
Bien reconnaissante. Monsieur, je ne suis pas encore éreintée. (elle s'assied près de Musette) 
 
SCHAUNARD, avec sévérité
 
Phémie!. . . Veuillez l'excuser, Monsieur, elle arrlve d'Amérique. . . Je l'ai rencontrée dans une forêt. . . 
 
RODOLPHE
 
Vierge? (Schaunard éternue) 
 
MARCEL, indiquant Colline qui paraît à son tour. à Rodolphe
 
Ne vous effrayez pas, Monsieur; nous sommes complets. . . Monsieur Gustave Colline, philosophe. . . le trésorier de la société: une sinécure. . . (ils redescendent tous) 
 
SCÈNE VII
 
RODOLPHE, MARCEL, MUSETTE, SCHAUNARD, COLLINE, PHÉMIE 
 
RODOLPHE
 
Mesdames et Messieurs. . . 
 
TOUS
 
Écoutons! 
 
RODOLPHE
 
Veuillez croire à mes sympathies. . . 
 
MARCEL
 
Et. . . 
 
RODOLPHE
 
Le discours est clos. 
 
PHÉMIE, se levant
 
Bravo! 
 
MUSETTE, se levant
 
C'est de très-bon goût, ça n'est pas long. . .
 
SCHAUNARD, à Rodolphe
 
Pardon, Monsieur, j'ai un renseignement à vous demander. . . 
 
RODOLPHE
 
Parlez, Monsieur. . .
 
SCHAUNARD
 
Pourriez-vous me dire où on met le tabac dans cette maison?. . 
 
RODOLPHE
 
Ici, Monsieur. . . (il montre sa poche et offre du tabac à Schaunard qui bourre sa pipe) Vous avez une jolie pipe, monsieur Schaunard! 
 
SCHAUNARD, négligemment
 
J'en ai une plus belle pour aller dans le monde. 
 
MUSETTE, a Rodolphe
 
Monsieur, serait-ce indiscret de vous demander la permission de visiter ce jardin et de cueillir quelques fleurs?. . 
 
PHÉMIE
 
Et quelques abricots? 
 
RODOLPHE
 
Comment donc. . . (les dames remontent) 

 

COLLINE, à Rodolphe
 
Si vous le permettez, Monsieur, j'accompagnerai ces dames pour faire un peu de botanique. . . (les dames redescendent et mettent toutes leurs affaires sur les bras de Colline) 
 
MUSETTE, riant
 
Ça va peut-être vous embarrasser!. . .
 
COLLINE
 
Oh! non, je vous assure. . . (il va près d'un banc et dépose gravement tout ce qu'il tient au pied d'un arbre) Voyons un peu. . . (il fouille dans ses poches, lire des livres de sa poche et en prend un après avoir mis les autres sur le banc) Botanique. . . voilà mon affaire.
 
MUSETTE
 
Nous y sommes. . . 
 
PHÉMIE
 
Allons-y gaiement! 
 
ENSEMBLE
 
Air: Gentille Moscovite
 
            Glanons
            les pâquerettes
            Glanez
            Parmi les gazons verts. 
            Aux doux chants des fauvettes, 
            Mêlons nos
            gais concerts!
            Mèlez vos 
 
les dames sortent par la gauche; Colline par la droite 
 
SCÈNE VIII
 
SCHAUNARD, RODOLPHE, MARCEL 
 
RODOLPHE, prenant un à un les livres que Colline a déposés sur un banc
 
Chimie. . . mécanique. . . physique. . . Ah çà! mais, c'est une bibliothèque vivante que votre ami!. . 
 
MARCEL
 
Ah! c'est que, voyez-vous, Colline, c'est l'enfant studieux et rêveur de la Bohème! 
 
RODOLPHE
 
La Bohème? 
 
MARCEL
 
La Bohème, bornée au nord par l'espérance, le travail et la gaieté; au sud, par la nécessité et le courage; à l'ouest et à l'est, par la calomnie et l'Hôtel-Dieu. . .
 
RODOLPHE
 
Je vous remercie beaucoup; mais je comprends peu. 
 
MARCEL
 
Vous désirez une seconde lecon de géographie relativement à la Bohème?. . C'est très-facile, Monsieur, car vous voyez devant vous deux naturels de ce pays. . .
 
SCHAUNARD
 
La Bohème, c'est nous. 
 
RODOLPHE
 
Vous? 
 
MARCEL
 
C'est-à-dire tons ceux qui, poussés par une vocation obstinée, entrent dans l'art sans autres moyens d'existence que l'art lui-même; l'esprit toujours tenu en éveil par leur ambition, qui bat la charge devant eux, et les pousse à l'assaut de l'avenir. . . Leur existence de chaque jour est une œuvre du génie, un problème quotidien. . . Mais qu'il leur tombe un peu de fortune entre les mains, on les voit aussitôt cavalcader sur les plus ruineuses fantaisies, aimant les plus jeunes et les plus belles, buvant des meilleurs et des plus vieux, et ne trouvant jamais assez de fenêtres par où jeter leur argent. . .

 
SCUAUNARD
 
Puis, quand leur dernier écu est mort et enterré, ils recommencent à dîner à la table d'hôte du hasard, où leur couvert est toujours mis, et à chasser du matin au soir cet animal féroce qu'on appelle la pièce de cent sous. . . gens intelligents, qui auraient trouvé des truffes sur le radeau de la Méduse!. .
 
MARCEL
 
Ils ne sauraient faire dix pas sur le boulevard sans rencontrer un ami. 
 
SCHAUNARD
 
Et trente pas, n'importe où, sans rencontrer un créancier. 
 
MARCEL
 
Et quand arrive janvier, les poches pleines de rhumes et les mams pleines d'engelures, ils se chauffent philosophiquement avec leurs meubles. 
 
SCHAUNARD
 
C'est ce que les modernes appellent déménager par la cheminée. 
 
RODOLPHE
 
En vérité. Messieurs, votre courageuse insouciance, votre joyeuse philosophie m'entraînent; je voudrais ne jamais vous quitter. 
 
SCHAUNARD
 
Nous resterons ici autant que vous le désirerez, Monsieur. 
 
LES DAMES, en dehors
 
Nous voici! 
 
SCÈNE IX
 
Les mêmes, MUSETTE, PHÉMIE, rentrant les mains pleines de fleurs; Phémie tient une pomme
 
REPRISE DU CHOEUR
 
            Glanons
            les pâquerettes, etc.
            Glanez
 
MUSETTE
 
Voilà notre récolte. 
 
PHÉMIE, mangeant sa pomme
 
Le pays est excellent. 
 
MARCEL, à Rodolphe
 
Du reste. Monsieur, nous avons de douces compensations dans notre vie d'épreuves. Ces jeunes filles sont nos joies vivantes. Nous les aimons comme des fous, et elles nous aimeraient peut-être toujours. . . (Phémie passe près de Schaunard qui s'est assis)
 
RODOLPHE
 
Si toujours n'était pas si long. 
 
MARCEL
 
Et si les rubans ne coûtaient pas si cher. Elles restent avec nous tant qu'elles ont du cœur, et elles nous quittent dès qu'elles ont de l'esprit! 
 
MUSETTE
 
C'est-à-dire que je suis bête? 
 
MARCEL
 
Hélas! non, ma mie. 
 
MUSETTE
 
Moi qui ai refusé un commis de banquier et des meubles en acajou. 
 
MARCEL
 
Oui, mais si c'eût été le banquier lui-même, et qu'il eût poussé l'audace jusqu'au palissandre? 
 
MUSETTE
 
Vrai, j'aurais refusé. J'ai le temps; d'ailleurs, toi aussi tu seras riche. 
 
MARCEL
 
Certainement, encore quelques kilomètres de patience; d'ailleurs j'ai une idée: à compter de lundi prochain, nous ferons des économies, et j'achèterai un oncle d'occasion pour en hériter un jour.
 
MUSETTE
 
Oui, mon petit Marcel. Je t'aime bien, va; pour toi, je me jetterais du haut des tours de Notre-Dame. 
 
SCHAUNARD
 
Musette, cette imprudence vous coûterait quatre sous! c'est le tarif, (à Phèmie) Et toi, aimerais-tu mourir pour moi? 
 
PHÉMIE
 
Oui, mais pas de faim. 
 
SCHAUNARD, à Rodolphe
 
Elle est étonnante, Monsieur! Dire qu'elle trouve ces mots-là toute seule, sans balancer. Elle est étonnante; J'en suis ivre! (en tirant un fruit de sa poche, Phémie laisse tomber un papier; Schaunard se lève et le ramasse)
 
PHÉMIE, à part
 
Ces fruits, c'est extraordinaire comme ça creuse! (elle remonte) 
 
SCHAUNARD, lisant, à part
 
Que vois-je! une déclaration avec un emblème reprèsentant un cœur traversé d'une baïonnette, et signé: un sapeur du vingt-neuvième. Il y a quinze jours, j'avais déjà surpris la présence d'un autre papier, signé: un chasseur au vingt-quatrième. Son cœur est une caserne, (haut, à Phémie) Ma petite chérie!

 

PHÉMIE, venant à lui
 
Hein! 
 
SCHAUNARD
 
Vous connaissez trop de monde sous les drapeaux. (montrant !e billet) Quel est ce prospectus d'amour, signé par un membre de l'infanterie française?
 
PHÉMIE, troublée
 
Ça, c'est un petit homme rouge qui me l'a distribué sur le Pont Neuf. 
 
SCHAUNARD
 
Très-bien. (montrant sa canne) Vous aurez ce sur une explication avec bambou. 
 
SCÈNE X

 

Les mêmes, COLLINE, BAPTISTE, (bras dessus bras dessous, ils causent tous les deux; Colline a un panier sous le bras; ils entrent par le fond à droite) 
 
COLLINE
 
Vous êtes sceptique, monsieur Baptiste. 
 
BAPTISTE
 
Monsieur, j'ai lu Voltaire. 
 
COLLINE
 
Moi, je suis panthéiste; tout est dans tout! Avez-vous lu Spinosa?
 
BAPTISTE
 
Mal! 
 
COLLINE
 
Relisez-le! Voyez aussi Descartes, les tourbillons! (Mussette et Phémie viennent prendre le panier; à Rodolphe) Monsieur, vous avez un domestique très-savant, je l'ai pris pour un article de la Revue des Deux Mondes, (il passe près de Marcel)
 
MARCEL
 
D'où viens-tu?
 
COLLINE
 
Parbleu! vous êtes de fiers étourneaux. Vous aviez laissé nos provisions au milieu de la campagne, où elles auraient pu devenir la proie des intrigants. J'ai été les chercher avec Monsieur Baptiste.
 
MUSETTE, regardant dans le panier
 
Mais les bouteilles sont vides! 
 
COLLINE
 
Au milieu d'une grave discussion, avec Monsieur, sur l'immortalité de l'âme, comme nous étions très-altérés, nous avons bu les bouteilles; mais voilà les bouchons. 
 
MUSETTE
 
Eh bien! avec quoi ferons-nous passer le canard qui est dans le pâté? 
 
PHÉMIE, regardant dans le panier
 
La canard est envolé, il ne reste plus que la croûte! (elles jettent le tout par-dessus la balustrade, aidées de Marcel)
 
BAPTISTE
 
Au milieu d'un grave discussion, avec Monsieur, sur l'objectif et le subjectif. . . (à Musette) le moi et le non moi, si vous aimez mieux, comme nous étions très-altérés, nous avons mangé le canard.

 

MUSETTE, à Rodolphe
 
Il est gentil, votre domestique; est-ce que vous le payez cher? 
 
RODOLPHE
 
Ne vous mettez point en peine, nous allons réparer tout cela. Baptiste, tu comprends? . . (Baptiste sort par le fond à droite) Maintenant, permettez-moi de vous offrir à déjeuner.
 
SCHAUNARD
 
En effet, il est l'heure où les honnêtes gens passent dans la salle à manger. Allons. 
 
RODOLPHE
 
La salle à manger, c'est ici; dans un instant nous serons servis, et nous boirons à la Bohème, ma future patrie! 
 
TOUS
 
Comment! 
 
RODOLPHE
 
Écoutez-moi; je cours ici les plus grands dangers. 
 
MARCEL
 
Vous? 
 
RODOLPHE
 
On veut me marier. . .
 
MARCEL
 
C'est horrible! 
 
RODOLPHE
 
C'est mon oncle Million qui a eu cette idée-là! 
 
MUSETTE
 
Votre oncle Million? 
 
PHÉMIE
 
Quel joli nom! 
 
SCHAUNARD
 
Je voudrais bien avoir la monnaie de votre oncle. 
 
RODOLPHE
 
Me marier, comprenez-vous ça? emprisonner ma liberté dans un contrat, jeter mon cœur dans le pot-au-feu du ménage, couper les ailes de ma jeunesse; tout cela uniquement pour procurer à mon oncle le plaisir d'avoir des petits-neveux!
 
SCHAUNARD
 
Parbleu! s'il en veut qu'il en fasse lui-même. 
 
RODOLPHE
 
Il y a longtemps déjà que je méditais une fuite; mais tout seul je ne saurais où aller. Maintenant, c'est bien décidé, je veux mener, comme vous, la belle vie de travail et de plaisir. J'ai bon cœur et grand courage vous me verrez à l'œuvre! Ainsi donc, si vous le permettez, je serai d'abord votre compagnon, jusqu'au jour où vous voudrez bien m'appeler voire ami!
 
MARCEL
 
Mais vous l'êtes déjà! 
 
LES DEUX DAMES
 
Oui, Monsieur, vous l'ètes! (pendant la fin de ce monologue, Baptiste a apporté une nappe et disposé le déjeuner à terre ) 
 
BAPTlSTE, au milieu
 
Vous êtes servis. 
 
RODOLPHE
 
Baptiste, tu pars avec nous. . . Tu es un garçon érudit, tu feras ton chemin. 
 
BAPTISTE
 
Quel honneur! 
 
PHÉMIE, à part
 
Il est fort bien, ce Baptiste. . . s'il avait des épaulettes. 
 
RODOLPHE
 
Et maintenant, à table! . . 
 
TOUS
 
A table! (ils s'asseyent sur le banc et les chaises renversées, et attaquent le déjeuner) 
 
CHOEUR
 
Air: Tin, tiu, c'est le refrain
 
            A table, mes amis! 
            Par le hasard gaîment réunis, 
            Sur ces gazons fleuris, 
            Déjà notre couvert est mis! 
 
MARCEL, tenant une bouteille
 
Royal champenois. . . je le reconnais à son casque d'argent. . . Passez au large, ce n'est pas du vin! 
 
RODOLPHE, étonné
 
Qu'est-ce que c'est donc? 
 
MARCEL
 
Du cidre élégant. 
 
SCHAUNARD
 
Du coco épiletique. 
 
MARCEL, jetant la bouteille à Baptiste
 
Offrez à ces dames. Lu premier devoir du vin est d'être rouge. Baptiste, mon ami, passez-nous du Bourgogne. (il prend une bouteille dans la manne, et verse) 

 

BAPTISTE
 
Désirez-vous de l'eau? (il verse du Champagne aux dames) 
 
MARCEL
 
De l'eau dans du vin? Allons donc, c'est du platonisme dans l'amour. 
 
PHÉMIE
 
Qu'est-ce que c'est que ça du platonisme? 
 
MUSETTE
 
Des bêtises, la maladie des hommes qui n'osent pas embrasser les femmes. 
 
PHÉMIE
 
Fi! l'horreur! 
 
MUSETTE, embrassant Marcel
 
Buvons notre vin pur! 
 
MARCEL
 
Et vive la jeunesse! 
 
TOUS, en trinquant
 
Vive la jeunesse! 
 
CHOEUR
 
Air: nouveau de M. J. Nargeot 
 
            Notre avenir doit éclore 
            Au soleil de nos vingt ans! 
            Aimons et chantons encore: 
            La jeunesse n'a qu'un temps. 
 
SCHAUNARD
 
            Cuirassés de patience 
            Contre le mauvais destin, 
            De courage et d'espérance 
            Nous pétrissons noire pain. 
            Notre humeur insoucieuse, 
            Aux fanfares de nos chants, 
            Rend la misére joyeuse, 
            La jeunesse n'a qu'un temps. 
 
CHOEUR
 
            Notre avenir, etc. 
 
MARCEL
 
            Si la maîtresse choisie, 
            Qui nous aime par hasard, 
            Fait fleurir la poésie 
            Aux flammes de son regard, 
            Lui sachant gré d'être belle, 
            Sans nous faire de tourments, 
            Aimons-la, même. . . infidèle. . . 
            La jeunesse n'a qu'un temps. 
 
CHOEUR
 
            Notre avenir, etc. 
 
MUSETTE
 
            Puisque les plus belles choses, 
            Les amours et la beauté, 
            Comme le lis et lus roses, 
            N'ont qu'une saison d'été. 
            Quand mai tout en fleurs arbore 
            Le drapeau vert du printemps, 
            Aimons et chantons encore: 
            La jeunesse n'a qu'un temps! 
 
CHOEUR
 
            Notre avenir, etc. 
 
BAPTISTE, au fond, poussant un ert
 
Ah! 
 
TOUS
 
Qu'y a-t-il?
 
BAPTISTE
 
Monsieur Durandin!. . Monsieur Durandin!. . j'aperçois sa voiture. . . et vite, et vite! 
 
MARCEL
 
Diable!. . .
 
SCHAUNARD
 
Aidons ce garcon. (il met une bouteille dans sa poche, Phémie met les gâteaux et les fruits dans la sienne) 
 
RODOLPHE
 
Messieurs, je suis désolé! mais. . . (tous remplissent la manne qu'on emporte derrière le pavillon)

 

MARCEL
 
Nous comprenons parfaitement. 
 
RODOLPHE
 
Nous nous reverrons bientôt. . . le temps de faire ma malle et de ne pas embrasser mon oncle. 
 
COLLINE, au fond
 
La voiture approche! 
 
RODOLPHE
 
Attendez-moi dans le petit bois qui touche au jardin. 
 
PHÉMIE
 
Mais par où sortir? 
 
BAPTISTE
 
Pas par la porte toujours. 
 
MUSETTE
 
Par-dessus le mur. . . 
 
MARCEL
 
Sans doute. . . 
 
BAPTISTE
 
La voiture entre dans la cour! 
 
MUSETTE ET PHÉMIE
 
Sauve qui peut! (elles descendent par-dessus la balustrade; Marcel donne une poignée; de main à Rodolphe et saute à son tour; Colline, qui était déjà à demi descendu, se dispose à remonter)
 
COLLINE
 
Ah! mon Dieu ! mes livres qui j'ai oubliés. 
 
SCHAUNARD
 
Tu les prendras une autre fois. (Colline disparaît) 
 
SCHAUNARD, descendant à son tour
 
Dites donc, monsieur Rodolphe, j'ai laissé une cuisse!. . . 
 
RODOLPHE
 
Ça ne fait rien! (Schaunard disparaît) 
 
SCÉNE XI
 
RODOLPHE, BAPTISTE 
 
BAPTISTE, regardant à droite
 
Il était temps. 
 
RODOLPHE
 
Ils sont déjà loin. Maintenant il s'agit de trouver un moyen honnête pour sortir d'ici. 
 
BAPTISTE
 
Ah! mon Dieu! comme M. Million à l'air agité! 
 
RODOLPHE
 
Tiens, il est seul! 
 
BAPTISTE
 
C'est vrai!. . . Le voilà. 
 
SCÉNE Xll
 
Les mêmes, DURANDIN, entrant par la droite
 
DURANDIN, très agité
 
Ah! mon ami! mon cher neveu!
 
RODOLPHE
 
Ou'avez-vous, mon oncle? 
 
DURANDIN
 
Quelle aventure! madame de Rouvres. . . 
 
RODOLPHE
 
Vous m'effrayez!. . . 
 
DURANDIN
 
En descendant de voiture elle s'est foulé le pied! 
 
RODOLPHE
 
Où est-elle? 
 
DURANDIN
 
A l'auberge du Lion. . . une affreuse auberge! 
 
RODOLPHE, à part
 
Ah! voilà mon moyen! (haut, avec in quiétude) Quoi! Madame de Rouvres serait privée de ces mille petits riens auxquels elle est habituée! Mon oncle, je prends votre voiture!. . . (il passe près de Baptiste)
 
DURANDIN, à part
 
Il y vient! 
 
RODOLPHE, à Baptiste
 
Ah! Baptiste, une malle, du linge, de la vaisselle. . . mes livres pour la distraire. . . n'oublie rien. (bas) N'oublie pas mes pipes. . . 
 
BAPTISTE, bas
 
Où allons-nous? 

 

RODOLPHE, bas
 
En Bohème! (haut) Va, Cours. . . (Baptiste sort par la droite; à Durandin) Adieu, mon oncle! 
 
DURANDIN
 
Adieu, mon garçon! (Rodolphe sort vivement par la droite) 
 
SCÉNE XIII
 
DURANDIN, seul, il se frotte les mains
 
La ruse a réussi; nous savons maintenant à quoi nous en tenir. . . il l'aime comme un fou. . . On a bien raison de dire que: ce que femme veut, Dieu le vent. (on entend une voiture s'éloigner) Le voilà parti!. . . (alors on entend en dehors le chœur; notre avenir doit éclore, etc.) Qu'est-ce que c'est que ça?. . . (il court au fond et regarde par-dessus la balustrade) Ah! mon Dieu! il m'a joué (le rideau baisse)
 
 
ACTE II
 
 
Deux chambres contigues d'un hôtel garni — Dans chacune des deux chambres une porte au fond et un lit — Ameublement à peu près semblable. Dans la chambre de gauche, une petite table à droite, avec papier, plumes et encre — Une cheminée à gauche avec un miroir — A côté de la cheminée, un fauteuil et un petit guéridon -— Une chaise à droite — Sur la cheminée, une bouteille coiffée d'un bonnet — A droite, un porte-manteau, auquel sont accrochés un châle et un chapeau — Des cartes sur la cheminée. — Dans la chambre de gauche, une fenêtre fermée d'un rideau bleu. — A droite, à côté de la fenêtre, un guéridon sur lequel il y a des épreuves d'imprimerie. — Au-dessus, un râtelier de pipes — A droite, près de lit, une commode — Au-dessus de la commode, un corps de bibliothèque dans lequel il n'y a que quelques brochures — A gauche, une table avec papier, plumes et encre — Du même côté, un porte-manteau auquel sont accrochés un gilet, une redingote et un chapeau. — Deux chaises, l'une près de la table, l'autre près du guéridon — Sur celle de droite, une vareuse — Sous le lit, une malle dans laquelle il n'y a qu'un livre et une bretelle
 
SCÈNE I
 
MUSETTE, dans la chambre de gauche; il y fait jour; RODOLPHE, dans la chambre de droite, tout est hermétiquement fermé; il y fait nuit complète 
 
MUSETTE, se coiffant devant une glace
 
Air: nouveau de M. J. Nargeot 
 
            Bouche mignonne et lèvre rose, 
            A la chanson (bis) 
            Toujours ouverte, voyez Rose 
            Alerte comme un gai pinson. 
            Pour en tresser une couronne, 
            A pleines mains, dans le blé mûr, 
            Rose moissonne, (bis) 
            A pleines mains, les fleurs d'azur. 
 
(elle s'assied et arrange un bonnet qui est sur une bouteille; se coiffant devant une glace) 
 
Qu'est-ce qu'aura dû dire monsieur le vicomte en ne me voyant pas revenir?. . . Ah! ma foi! tant pis! il m'ennuie, il tourne au saule pleureur. . . il lui pousse des branches. Je lui ai dit que j'allais aux eaux de Bagnères, il est capable de le croire et d'y voler. Tant mieux! Lui parti, je retourne dans mes appartements. Mais d'ici là. . . Suis-je bête d'être partie sans argent! Je ne pense jamais à ça, moi. Ah! bah! une jolie femme n'est jamais embarrassée. (elle chantonne)
 
RODOLPHE, étendu tout habillé sur sou lit, rêvant
 
Est-il possible!. . . une telle fortune! à moi. . . Le digne oncle!. . . Me laisser par testament toute une province du Pérou! les Péruviennes avec. (on frappe à la porte de droite; Rodolphe se remue et ne se réveille pas; on frappe de nouveau)
 
MUSETTE
 
Entrez! (On entre chez Rodolphe) Tiens, c'est à côte; c'est chez ce monsieur qui dort si haut. 
 
SCÈNE II
 
Les mêmes, chez Rodolphe UN GARÇON DE CAISSE 
 
LE GARÇON DE CAISSE
 
Monsieur! Monsieur!. . . 
 
RODOLPHE, s'éveillant à moitié, et regardant le garçon qui fouillee dans un grand portefeuille
 
Quel est cet étranger? Ah! j'y suis, c'est un à-compte sur mon héritage. 
 
LE GARÇON
 
Monsieur, je viens pour. . . 
 
RODOLPHE
 
Je sais ce que c'est. . . mettez ça là. . . Ah! vous voulez un reçu? c'est juste. . . Passez-moi la plume et l'encre, là sur la table. 
 
LE GARÇON
 
Non, Monsieur, je viens recevoir un effet de 150 francs. C'est aujourd'hui le 15 juillet. 

 

RODOLPHE, examinant le billet
 
Le 15 juillet! c'est étonnant! je n'ai pas encore mangé de fraises!. . . Ah! ordre Birmann!. . . C'est mon tailleur. Hélas! (regardant ses habits placés sur une chaise) Les causes s'en vont, mais les effets reviennent.
 
LE GARÇON
 
Vous avez jusqu'à quatre heures pour payer, (il reprend le billet, pose un petit papier sur la table et sort) 
 
RODOLPHE, avec noblesse
 
Il n'y a pas d'heure pour les honnêtes gens. (avec regret) L'intrigant! il remporte son sac. (se recouchant) C'est le 15. . .  Le cap des tempêtes si difficile à doubler. . .  jour néfaste qui commence par une pluie de billets, et se termine par une grêle de protêts. Dies iræ. . . (il se rendort)
 
MUSETTE
 
DEUXIÈME COUPLET 
 
            Beaux bleuets qu'on tresse en couronne, 
            Dans les beaux jours, (bis) 
            Belles fleurs que le printemps donne 
            Pour oracle aux premiers amours, 
            Tout se fane bien vite, Rose, 
            Un jour tu n'auras à cueillir 
            De fleur éclose (bis) 
            Que dans les champs du souveuir. 
 
RODOLPHE, s'éveillant en sursaut
 
Qui diable chante doue ainsi? Je ne m'entends pas rêver. (criant) Madame! 
 
MUSETTE, plus fort
 
Monsieur!. . . 
 
RODOLPHE
 
Il fait donc jour chez vous? 
 
MUSETTE
 
Un peu! Et chez vous, est-ce qu'il fait nuit?
 
RODOLPHE
 
Beaucoup! Il fera nuit toute la journée. J'ai arrêté la soleil pour cause de liquidation, (il te recouche) 
 
MUSETTE
 
Monsieur!. . . 
 
RODOLPHE
 
Madame?. . . 
 
MUSETTE, se levant et remettant le bonnet et la bouteille sur la chemiée à gauche
 
Vous êtes un malhonnête! (elle chante plus fort) 
 
RODOLPHE
 
Tiens, mais je n'avais pas remarqué. . . Il me semble reconnaître cette douce voix. . . mais oui, ce timbre m'est familier. (sautant en bas du lit, et mettant une vareuse) 
 
MUSETTE
 
Ah! mais, attendez donc. . . Rodolphe! 
 
RODOLPHE
 
Allons donc! 
 
MUSETTE
 
Quel heureux hasard! Je vous tends la main! 
 
RODOLPHE
 
Je vous baise au front. . . Mais au fait. (frappant au mur) Peut-on entrer? 
 
MUSETTE
 
Toujours! mais pas par ici, faites le tour. 
 
RODOLPHE, sort de sa chambre et entré aussitôt chez Musette qu'il embrasse
 
Le tour est fait! 
 
SCÈNE III
 
RODOLPHE, MUSETTE, à gauche
 
RODOLPHE
 
Ma jolie petite Musette! 
 
MUSETTE
 
Mon bon Rodolphe! qu'êtes-vous donc devenu? 
 
RODOLPHE
 
Je suis devenu philosophe. 
 
MUSETTE
 
Ce qui veut dire que vous n'avez pas d'argent? 
 
RODOLPHE
 
Pardonnez-moi, j'en ai. . . j'en ai à payer. 
 
MUSETTE
 
Vous avez des dettes?
 
RODOLPHE
 
Beaucoup! Si vous en voulez?. . . 
 
MUSETTE
 
Non, merci. . . Faites-vous toujours des vers? 
 
RODOLPHE
 
Oui, les jours fériés; mais dans la semaine c'est différent! Et même je viens de terminer un petit ouvrage fort intéressant, intitulé le Parfait Fumiste. C'est de la haute littérature en terre cuite. . . Enfin, ça se vend. . . Baptiste l'a lu, il en est assez content.
 
MUSETTE
 
Baptiste est ici? 
 
RODOLPHE
 
Oui, par ma protection. . . 
 
MUSETTE
 
Savez-vous qu'il y a un an que nous ne nous sommes vus? 
 
RODOLPHE
 
Je le sais! 
 
MUSETTE
 
Et votre oncle? 
 
RODOLPHE
 
Il y a six mois de plus, et c'est au bout de ces six mois-là, les premiers que je passais à Paris au sein de la Bohême, que vous l'avez abandonnée, vous, inconstante Musette, pour aller habiter les hauteurs cythéréennes du quartier Bréda.
 
MUSETTE, riant
 
Vicomtesse, mon cher. (elle passe à droite) 
 
RODOLPHE
 
Ah! j'étais bien sûr que vous finiriez ainsi. . . une nuit ou l'autre. Mais alors comment se fait-il que je vous retrouve dans cette humble mansarde? 
 
MUSETTE
 
Je l'ai louée par prévision, il y a deux mois, et j'y suis venue hier soir pour la première fois, c'est un pied-à-terre. 
 
RODOLPHE
 
Au cinquième étage? Enfin, je comprends. . . Le cœur d'un vicomte sans préjudice du courant. 
 
MUSETTE
 
Non! non! c'est fini! 
 
RODOLPHE, s'asseyant
 
Et Marcel? 
 
MUSETTE
 
Je l'aime plus que jamais. . . Et la preuve. . . (montrant un petit coffre qui est sur une table à droite) Voilà ses lettres. . . C'est même la seule chose que j'aie emportée dans ma fuite.
 
RODOLPHE, se levant
 
Vous nous revenez donc? 
 
MUSETTE
 
Oui, décidément je veux manger encore avec vous le pain bénit de la gaieté! 
 
Air d'une Polka 
 
            C'en est fait, j'oublie 
            Ma brillante vie, 
            Et je répudie
            Mes nobles amours; 
            Oui, je vous dis adieu pour toujours, 
            Diamants et cachemires! 
            A toi, Marcel, mes seules amours, 
            Et caresses, et sourires! 
            C'en est fait, j'oublie, etc. 
 
ENSEMBLE, RODOLPHE
 
            Enfin elle oublie 
            Sa brillante vie! 
            Elle répudie 
            Ses nobles amours! 
 
RODOLPHE
 
Ah! vous me rendez bien heureux, allez, Musette. . . Mais si vous retrouvez Marcel, s'il oublie le passé. . . il faut à l'avenir ne plus lui déchirer le cœur avec vos petits ongles roses.
 
MUSETTE
 
Je les couperai bien courts. (elle passe à gauche) 
 
RODOLPHE
 

C'est ça. . . et tâchez qu'ils ne repoussent pas trop vite. . . Parce que, voyez-vous? c'est grave, Musette! Nous autres, tout nous quitte avec la femme aimée, notre jeunesse, notre courage, notre talent! pour quelque temps du moins. . . J'en sais quelque chose.

 
MUSETTE, accoudée à la cheminée
 
Marie, n'est-ce pas? 
 
RODOLPHE
 
Oui, Marie! 
 
MUSETTE
 
Elle vous a bien aimé. 
 
RODOLPHE, se mettant à cheval sur une chaise
 
Oui, pendant un mois. . . Dans ce temps-là le Pactole passait dans ma chambre, mais le Pactole a changé de lit. . . 
 
MUSETTE
 
Et Marie? 
 
RODOLPHE, avec un geste significatif
 
Elle a suivi le courant. . . Ah! dans le premier moment, je n'étais pas drôle, vrai! le chagrin m'avait mordu, j'étais devenu enragé. 
 
MUSETTE
 
Pauvre garçon! 
 
RODOLPHE
 
Et après, j'ai eu des idées bizarres, fantastiques. . . Il me fallait absolument un être à aimer. J'avais adopté un homard vivant; je l'avais fait peindre en rouge, c'était plus gai. . . Mais celte affection ne me suffisait pas. . . (se levant) J'en ai fait une mayonnaise! Puis il me vint une autre idée. . . Je m'en fus aux Enfants trouvés.
 
MUSETTE
 
Bah! 
 
RODOLPHE
 
En regardant les enfants, je vis une belle jeune fille de dix-huit ans, orpheline comme les autres, mais qu'on avait gardée dans la maison. . . 
 
MUSETTE
 
Vous vouliez l'adopter? 
 
RODOLPHE
 
Mieux que ça. . . Je voulais l'épouser. . . Je fis ma demande, je dis franchement quels étaient mes moyens d'existence: poète lyrique. Le mariage manqua! 
 
MUSETTE, riant
 
Pauvre ami! 
 
RODOLPHE
 
Eh bien! ça m'a fait mal de la quitter, vrai. . . Et je crois que, de son côté. . . Oui, quand je me suis éloigné, ses yeux m'ont suivi jusqu'au seuil de la maison. N'est-ce pas que ça serait très-gentil tout ça avec des vignettes?
 
MUSETTE
 
Dites donc, croyez-vous que Marcel m'aime encore? 
 
RODOLPHE
 
C'est à craindre. 
 
MUSETTE
 
Ou est-il? 
 
RODOLPHE
 
Je n'en sais rien. . . Il voyage; je crois qu'il a dù aller en Auvergne pour faire des portraits de Savoyards. (on frappe chez Rodolphe) 
 
MUSETTE
 
On frappe chez vous. 
 
RODOLPHE
 
Vous croyez?
 
BENOIT, en dehors
 
Monsieur Rodolphe, c'est moi! 
 
RODOLPHE
 
Ah! c'est monsieur Benoit, notre propriétaire; il vient chercher de l'argent. . . C'est une bonne idée qu'il a là! (criant) Entrez!. . . Au revoir, Musette. (il sort) 
 
BENOIT, entrant dans la chambre de Rodolphe
 
Pardon! je suis peut-être indiscret. . . Tiens, il n'y a personne. (Rodolphe entre chez lui) Ah! le voilà! 
 
SCÈNE IV
 
MUSETTE, à gauche, seule. à droite, RODOLPHE, BENOIT 
 
BENOIT
 
Monsieur, je vous salue. 
 
RODOLPHE
 
Bonjour, monsieur Benoit. . . Asseyez-vous donc! (Benoit s'assied à gauche) 
 
MUSETTE, prenant le coffre où sont les lettres, allant s'asseoir dans le fauteuil, et les parcourant
 
Que d'amour il y avait là-dedans!. . .
 
RODOLPHE, ouvrant le rideau et la fenêtre
 
Permettez-moi de vous offrir un rayon de soleil!. . . (le jour se fait) Monsieur Benoit, quel heureux concours de circonstances me procure l'avantage de votre visite? 

 

BENOIT, à part
 
Il est poli! Ça m'inquiète. . . (haut) Mais je venais vous dire que c'est aujourd'hui le quinze juillet. (il tire un papier de sa poche) 
 
RODOLPHE
 
Vraiment?. . . Il faudra que j'achète un pantalon de nankin, le 15 juillet!. . . Je n'y aurais jamais songé sans vous, monsieur Benoit. 
 
BENOIT
 
C'est cent soixante-deux francs, et il se fait temps de régler ce petit compte. 
 
RODOLPHE
 
Je ne suis pas absolument pressé; il ne faut pas vous gêner. Petit compte deviendra grand. . . 
 
BENOIT
 
Hein? 
 
RODOLPHE
 
Mais si tous y tenez absolument, réglons, monsieur Benoit. (il s'assied à côté de lui) 
 
BENOIT, souriant
 
Ah! 
 
RODOLPHE
 
Oh! mon Dieu! aujourd'hui ou demain, cela m'est absolument indifférent. . . Qu'est-ce que je vous dois?. . .
 
BENOIT, lui montrant le papier
 
D'abord nous avons trois mois de chambre à 25 francs, ci 75 francs. Plus, avances pour trois paires de bottes à 20 francs. Plus, argent prêté 27 francs — 75, 60 et 27, tout cela fait 162 francs!
 
RODOLPHE
 
162 francs c'est extraordinaire. . . Quelle belle chose que l'addition!. (se levant) Eh bien, monsieur Benoit, maintenant que le compte est réglé. . . (il tire de sa poche un paquet de tabac et bourre sa pipe) Nous pouvons être tranquilles. . .
 
BENOIT, se levant
 
Monsieur, je n'aime pas que l'on se moque de moi! C'est de l'argent qu'il me faut. 
 
RODOLPHE
 
De l'argent! de l'argent!. . . Vous êtes étonnant! est-ce que je vous en demande, moi. . . D'ailleurs, j'en aurais que je ne vous en donnerais pas. . . Un vendredi, ça porte malheur!
 
BENOIT
 
Morbleu! Monsieur. . . (Musette remet les lettres dans le coffre, prend des cartes sur la cheminée et fait une réussite) 
 
RODOLPHE, allumant sa pipe avec des allumettes qui sont sur le guéridon
 
Voyons, monsieur Benoit, attendez quelques jours. . . 
 
BENOIT
 
Non, Monsieur; je sais ce qu'il me reste à faire. . . et si l'on vient louer une chambre. . . 
 
RODOLPHE
 
Voulez-vous un objet d'art comme à-compte? 
 
BENOIT
 
Un objet d'art? une chose inutile? merci! (il remonté) 
 
RODOLPHE, apercevant sur la table de gauche un sac d'argent que Benoit y a posé, et allant le prendre
 
Monsieur Benoit! . . (Benoit descend) vous oubliez un objet d'art: votre sac. . . (il le lui donne) 
 
BENOIT, furieux
 
Ah! très-bien! Monsieur, vous aurez de mes nouvelles! (il sort) 
 
SCÈNE V
 
MUSETTE, à gauche; RODOLPHE, à droite
 
MUSETTE, se levant et remettant les cartes sur la cheminée
 
Ma réussite est bonne. . . je le retrouverai! . . (elle reporte le petit coffre sur la table à droite) 
 
RODOLPHE, après avoir reconduit Benoit, redescendant
 
Ah! mais je ne peux pas rester ici; l'invasion des alliés va commencer, il faut fuir. . . Où sont mes ornements? (il s'habille) 
 
SCÈNE VI
 
A gauche, MUSETTE, MONSIEUR BENOIT; à droite, RODOLPHE, puis SCHAUNARD 
 
BENOIT, en dehors, frappant à la porte de Musette
 
Peut-on entrer? 
 
MUSETTE
 
Oui, monsieur Benoit, je suis visible. . . 

 

BENOIT, entrant
 
Mademoiselle. . . 
 
MUSETTE
 
Vous faites votre tournée, monsieur Benoit? 
 
BENOIT
 
Oui, et je vous avouerai que je venais. . . 
 
MUSETTE
 
Comment donc! mais c'est tout naturel. . . 
 
BENOIT, à part
 
Ah! enfin! 
 
MUSETTE
 
Je vous demanderai la permission de lacer mes bottines. . . 
 
BENOIT
 
Très-bien. . . Je dois avoir le recu. . . (il cherche dans ses poches; Musette, au fond, met ses bottines) 
 
SCHAUNARD, entrant brusquement chez Rodolphe
 
Bonjour! (s'asseyant sur le lit) Ouf! 
 
RODOLPHE, s'arrangeant devant une petite glace au-dessus de la table à gauche
 
Tiens, c'est toi! 
 
SCHAUNARD
 
Tu n'as pas cent francs à me prêter? 
 
RODOLPHE
 
Cent francs! tu feras donc toujours de la fantaisie? Tu as pris du hatchich? 
 
SCHAUNARD
 
Je n'ai rien pris du tout. . . Ah! si, j'ai pris un cabriolet à l'heure pour chercher de l'argent. . . 
 
RODOLPHE
 
Ah! bon! 
 
BENOIT, lisant un reçu
 
Non, celui-ci, c'est le reçu de Monsieur Rodolphe. . . (il cherche) 
 
RODOLPHE
 
Eh bien?. . 
 
SCHAUNARD
 
Je n'ai trouvé d'argent nulle part, et j'ai retrouvé mon cabriolet partout. . . Cinq heures! sept francs cinquante. . . Les as-tu?. . .
 
RODOLPHE
 
Je ne crois pas. . . vois dans ce meuble de Boule. . . (il désigne la commode, Schaunard ouvre les tiroirs) 
 
BENOIT
 
Je l'aurai laissé en bas. . . je vais en faire un autre. . . (il s'assied et écrit à la table. Musette a mis une bottine et se dispose à mettre l'autre) 
 
SCHAUNARD
 
Mais il n'y a pas d'argent dans ce meuble!. . .
 
RODOLPHE
 
C'est que le précédent locataire n'en a pas laissé. . . 
 
SCHAUNARD
 
Qui payera mon cabriolet? 
 
RODOLPHE
 
Qui m'invitera à dîner?. . (ils réfléchissent) 
 
SCHAUNARD
 
Ah! diner! c'est aujourd'hui vendredi. . . Vendredi, rien ne mangeras, ni autre chose pareillement. . . 
 
BENOIT, se levant après avoir écrit
 
Mademoiselle, voici l'affaire: 25 et 25. . . 
 
MUSETTE, ajustant sa robe
 
Voulez-vous me mettre cette agrafe-là? 
 
BENOIT
 
Mais. . . 
 
MUSETTE, le dos tourné
 
Mais dépéchez-vous donc! (Benoit fait des efforts prodigieux; Musette chantonne et se balance eu mesure) 
 
RODOLPHE, se frappant le front
 
Ah! j'ai une idée! 
 
BENOIT
 
Mademoiselle, si vous remuez ainsi. . . 
 
MUSETTE
 
Je croyais que ça y était. . . 
 
RODOLPHE
 
Si tu les empruntais au cocher? 
 
SCHAUNARD
 
Impossible, mon cher, il a été échaudé ces jours derniers. . . 
 
BENOIT, s'essuyant le front
 
Voilà! 
 
MUSETTE, montant sur ses pointes pour voir dans la glace
 
Voyons. . . 
 
SCHAUNARD
 
Tu n'as rien à vendre, ici? 
 
RODOLPHE
 
Peut-être bien. . . (ils cherchent et font un inventaire des effets) 
 
MUSETTE
 
Tiens, vous n'êtes pas trop maladroit pour votre âge. . . 
 
BENOIT, offrant sa quittance
 
Vingt-cinq et ving-cinq, cinquante. . . 
 
MUSETTE
 
Cinquante! on ne vous les donnera jamais. . . (elle va prendre à droite son chapeau et son châle) 
 
BENOIT
 
Mais, permettez. . . 
 
MUSETTE
 
Je suis à vous dans une minute. . . 
 
RODOLPHE, avec triomphe, trouvant un livre dans sa malle
 
Ah! à vendre un volume de poésies avec le portrait de l'auteur, en lunettes. 
 
SCHAUNARD
 
J'aimerais mieux un pantalon. . . sons lunettes! 
 
MUSETTE, ayant mis son châle et son chapeau
 
Monsieur Benoit, vous devez perdre beaucoup avec les jeunes gens qui perchent chez vous?. . .
 
BENOIT
 
Oui, Mademoiselle, beaucoup. 
 
MUSETTE
 
Et quand ils ne vous payent pas, comment faites-vous? 
 
BENOIT
 
Je les fais poursuivre. 
 
MUSETTE
 
Et quand ce sont des femmes? 
 
BENOIT
 
Je les poursuis moi-même. . . 
 
MUSETTE
 
Vraiment?. . . Eh bien, courez après!. . . (elle se sauve en riant) 
 
BENOIT, furieux
 
Mademoiselle! Mademoiselle! (il sort derrière elle) 
 
SCÈNE VII
 
RODOLPHE, SCHAUNARD, puis BAPTISTE à gauche 
 
SCHAUNARD
 
Il n'y a rien de propre à laver ici. . . (on entend une demie) Ah! cinq heures et demie de cabriolet! . . sept quatre-vingts! Adieu, je vais chercher de l'argent. . . (il remonte) 
 
RODOLPHE
 
Je vais courir après un dîner. . . (avec un cri) Ah! (il fouille dans sa poche et en tire un papier) Je le tiens! (Schaunard redescend, lisant) Banquet de cinq cents couverts, en l'honneur de la naissance du messie humanitaire.
 
SCHAUNARD
 
On ne tient qu'un sur ton billet? 
 
RODOLPHE
 
Oui, mais on tient deux dans ton cabriolet, partons!. . . je te rapporterai des noisettes. . . (ils remontent) 
 
SCHAUNARD
 
Oh! (ils redescendent) quelle idée!. je garde mon cabriolet - au mois!. . . (ils sortent) 
 
RODOLPHE, à Baptiste qui est sur le seuil de la chambre de Musette
 
Baptiste, s'il vient des anglais pour moi, vous direz que je suis dans les Basses-Pyrénées. . . (ils disparaissent) 
 
BAPTISTE
 
Oui, Monsieur. . . (entrant à gauche) Basses-Pyrénées, Pau. . . patrie de Henri IV! 
 
SCÈNE VIII
 
BAPTISTE, seul, à gauche
 
(il porte un balai, un plumeau, un seau et une cruche en zine, et deux paires de draps. Il dépose tous ces objets en entrant) 
 
Monsieur Benoit m'a dit de faire cette chambre, et de mettre des draps au lit. . . Cette chambre était donc habitée? je l'ignorais. . . Tiens, c'est ma foi vrai, et ces fragments d'uniforme, dispersés çà et là, indiquent suffisamment à quel régiment gracieux appartient la créature qui loge sous ces poutres: c'est une fille d'Eve! une mangeuse de pommes. . . (il furète dans la chambre) Voyons un peu. . . comme ce petit bonnet est coquettement placé sur cette bouteille!. . . comme ces fleurs et ces rubans attestent bien le passage d'une petite main capricieuse et mutine!. . . (il s'approche du lit) C'est là qu'elle a dormi, le lit conserve encore une empreinte voluptueuse dans laquelle on pourrait mouler une Vénus. . . (avec dédain) Ah! barbare! Vandale! Visigoth!. . . (il passe tout son attirail) Allons faire l'autre chambre. . . (il passe à droite; arrivé au milieu de la chambre, il regarde de tous côtés, et éclate de rire) Ah! ah! quel admirable désorde! rien n'est à sa place, tout est parfaitement derrangé. . . (il dépose tout ce qu'il tient) Quelle antithèse!. . . Là-bas, la grâce, la coquetierie. . . ici, la force, le travail. . . là-bas, des fleurs, des rubans. . . ici des pipes, des papiers, de l'encre partout, jusque sur les draps. . . et je les changerais. . . jamais! . . . (il s'asseoit près du guéridon) Il y a beaucoup de besogne dans cette maison. . . dire que j'ai vingt-sept chambres à faire comme ça tous les jours. . . ça me prend tout mon temps. . . (il regarde sur le guéridon) Tiens, Monsieur Rodolphe a reçu les épreuves du Parfait Fumiste. . . (il prend les épreuves et se lève) Je vais les lui corriger et mettre un cent de virgules. . . (s'asseyant à la table de droite et lisant) Chapitre des ventouses. (il continue à lire tout bas et corrige)
 
SCÈNE IX
 
A gauche, MONSIEUR BENOIT, MARCEL, UN COMMISSIONNARE, portant une malle; à droite, BAPTISTE, travaillant 
 
BENOIT, entrant le premier
 
C'est ici, Monsieur; ça vous convient-il? 
 
MARCEL, entrant
 
Parfait! admirable! le Louvre en petit. . . (au commissionnaire) Déposez là cet objet. . . Prenez garde! c'est un peu lourd. (il l'aide à mettre la malle à terre contre le lit) 
 
BENOIT, à part, avec satisfaction
 
Ce jeune homme paraît avoir beaucoup de linge. . . Désirez-vous que je vous aide à ouvrir votre malle? 
 
MARCEL
 
Je vous remercie bien. . . elle ne ferme pas. . . (il paie le commissionnaire qui sort) 
 
BENOIT
 
Excusez-moi, Monsieur, si je vous quitte, mais il y a en bas une jeune fille qui m'attend pourvoir la chambre à côté. . . 
 
MARCEL
 
Bien le bonjour que je ne vous retienne pas. . . (il le reconduit; Benoit sort; redescendant) Une jeune femme près de moi!. . . c'est un cadeau de la Providence! 
 
BAPTISTE
 
Vingt-deux fautes dans trois lignes!. . . Oh Guttemberg!. . . 
 
SCÈNE X
 
A gauche, MARCEL; à droite, BAPTISTE 
 
MARCEL
 
Oh! j'ai une idée !. . . vite, une vrille. . . (il en prend une dans sa malle, après en avoir retiré quelques toiles, des crayons, des pinceaux qu'il pose sur le lit) 
 
BAPTISTE
 
Je crois que cette dame est rentrée. . . Ma foi, en ce moment, l'amour des belles-lettres est moins fort chez moi que la curiosité. . . (il le lève et colle son oreille à la cloison) 
 
MARCEL
 
Voilà mon affaire. . . (perçant la cloison) Grâce à cet observatoire, si cette personne est d'une architecture agréable. . .
 
BAPTISTE
 
Je crois que je n'entends rien. . . (il colle son oreille à la cloison)
 
MARCEL
 
Je transmetrrai ses épaules à ma chaste Suzanne, qui n'en a pas encore. . . Je crois que ça avance. . .
 
BAPTISTE
 
C'est singulier, la voix ne pénètre pas. . . (poussant un cri et se reculant en tenant sa joue à deux mains) Ah! une bête! un aspic!. . .
 
MARCEL, reculant
 
Il y a du monde dans ce cur!. . . (l'orchestre joue: Réveillez-vous, ma mie Jeannette)

 

SCÉNE XI
 
A gauche, MARCEL; à droite,  BAPTISTE, MIMI, un carton à la main, BENOIT
 
BENOIT, entrant le premier
 
Nous y voilà. . . (Mimi entre et s'appuie sur le bois du lit) Asseyez-nous, mademoiselle, vous paraissez souffrir. . .
 
MIMI, la main sur sa poitrine
 
Oui, de là. . . c'est quand je monte, mais ce n'est rien!. . . (elle pose son chapeau et son châle sur le lit)
 
MARCEL, regardant à travers la cloison
 
Oh! qu'elle est jolie! voilà un cou qui fera joliment mon affaire. . . Vite, profitons de l'inspiration. . . (il prend une toile, un crayon, s'assied contre la cloison et se dispose à travailler)
 
MIMI
 
Voit-on clair ici?
 
BAPTISTE
 
Ah! mademoiselle, le soleil en est le locataire assidu!
 
MIMI, qui a été à la fenêtre après avoir mis son carton sur le guéridon
 
Il fera de l'orage, voyez-vous, ce soir. . . c'est un peu pour ça que je ne me sens pas bien. . .
 
BENOIT
 
Mademoiselle est couturière?
 
MIMI
 
Je fais des fleurs, monsieur.
 
BAPTISTE
 
C'est une bien jolie profession. . . le printemps est votre confère. . .
 
BENOIT
 
Comment! cette chambre n'est point faite?
 
BAPTISTE
 
Pardonnez-moi, monsieur, elle est faite au point de vue de l'art. . .
 
BENOIT
 
Hein? voyons, dépêchez-vous. . .
 
BAPTISTE
 
Oui, monsieur. . .
 
BENOIT, saluant
 
Mademoiselle, on va tout préparer. . . (il sort)
 
BAPTISTE, reprenant tous ses ustensiles, à Mimi
 
Mademoiselle, si vous avez besoin de quelque chose, vous sonerez. . . Je n'y serai pas. . . je vais au cabinet littéraire en face! (il sort)
 
SCÉNE XII
 
A gauche, MARCEL, travaillant; a droite, MIMI
 
MIMI, prenant dans carton une garniture de fleurs
 
Pourvu qu'on ne m'ait pas suive!. . . Voyons, j'examinerai mon logement plus tard. . . je voudrais finir cette garniture avant la nuit. . . (elle s'assied près du guéridon et travaille)
 
MARCEL, l'œil à la cloison
 
Diable! elle a une robe bien montante, je ne vois pas même l'origine des épaules. . . il me faut des épaules!. . .
 
MIMI
 
Il fait bien chaud ici. . . (elle ôte un petit fichu qui lui couvrait les épaules)
 
MARCEL, avec un cri de joie
 
Ah! les ravissantes courbes! (il travaille)
 
MIMI
 
C'est drôle. . . quand je souffre comme tout à l'heure, ça me rend triste tout de suite. . . il me semble que je ne rirai plus jamais. . . et tout ce que j'ai de chagrin me revient là. . . mais quand la douleur est partie, comme en ce moment, je ne pense plus qu'a ce qui peut me rendre heureuse. . . je ne pense plus qu à lui, et mes chansons me reviennent aux lèvres.
 
Air nouveau de M.J. Nargeot
 
            Réveillez-vous, ma mie Jeannette,
            Et mettez vos plus beaux habits,
            C'est aujourd'hui le jour de fête,
            Le jour de fête du pays!
 
MARCEL
 
Oh! la jolie petite voix!. . . Mais elle charmante! adorable!. . . J'en suis amoureux fou!. . . Et j'admire des lignes, au lieu d'en tracer de brûlantes!. . . (se levant et posant sa toile et son crayon sur la table) Vite, quelque chose à quatre-vingt-dix degrés. Richelieu!. . . Une plume, de l'encre!. . . (il court dans la chambre et aperçoit le bonnet) Un bonnet! (il prend le bonnet) Il est venu chez le bonnet. . . Je me souviens, une pauvre fille qui ne payait pas. . . ce butor de maître d'hôtel m'a prévenu. . . (remettant le bonnet sur la bouteille) Oh! c'est particulier!. . .
 
MIMI
 
La jour baisse. . . je n'aurai pas fini!
 
MARCEL
 
Oh! c'est particulier! ce petit bonnet ressemble à Musette; il a comme elle quelque chose de retroussé dans la physionomie. . . Qu'est-ce que c'est que ça?. . . (trouvant une ceinture sur la cheminée) Une ceinture. . . juste! la taille de Musette. . . Ah! mon Dieu! est-ce que. . . voyons donc. . . (il continue à fureter)
 
SCÉNE XIII
 
Les mêmes, RODOLPHE, puis BAPTISTE
 
RODOLPHE, en dehors, criant
 
Baptiste! ma clef, animal!
 
MARCEL
 
Je connais cet instrument humain. . .
 
RODOLPHE, ouvrant la porte de gauche
 
Il n'y a donc personne ici?
 
MIMI
 
Oh! il m'a semblé. . . (elle écoute)
 
MARCEL, criant
 
Juste!
 
RODOLPHE, entrant à gauche
 
Ah! bah! c'est toi?
 
MARCEL
 
C'est moi. . .
 
RODOLPHE
 
C'est toi! c'est moi! c'est nous!. . . embrassons-nous!. . . Prête-moi cinq francs. . .
 
MARCEL, lui donnant de l'argent
 
Les voilà!
 
RODOLPHE
 
Je suis à toi!. . . (il va au fond en dehors et sonne à tour de bras)
 
MIMI
 
Je suis folle!. . . mais je crois toujours le voir ou l'entendre. . .
 
BAPTISTE, entrant à gauche
 
Me voilà, monsieur. . .
 
RODOLPHE
 
C'est heureux!
 
BAPTISTE
 
J'étais en face, je compulsais. . . Tiens, monsieur Marcel!. . .
 
RODOLPHE, lui donnant l'argent
 
C'est bon. . . va-t'en et apporte ici de la nourriture pour cinq francs. . . (Baptiste sort)
 
MARCEL
 
Tu n'as donc pas diné?
 
RODOLPHE
 
J'ai failli dîner. . . j'ai été sur le bord d'un potagr, mais la police est venue le renverser. . . (on entend sonner une demie) Et ce pauvre Schaunard, quand je pense qu'à l'huere qu'il est, il a onze heures de cabriolet. . . (il va s;'asseoir dans le fauteuil)
 
MARCEL
 
Ah! qu'est-ce que c'est que ça!. . . autrefois j'ai eu quinze jours de bateau à vapeur. . . du reste, s'il avait l'idée de venir, je le titerais d'embarras. . .
 
RODOLPHE
 
Tu es donc millionnaire?
 
MARCEL
 
A peu près, j'ai deux mille francs de placés. . .là, dans ma malle. . . deux mille francs d'Auvergnats. . . Dieu! qu'ils sont laids! mais qu'ils paient bien!. . . Ah ça, mon ami, permets-moi de continuer mes recherches. . . je suis une piste. . . (il continue à fureter)
 
RODOLPHE
 
Ne te gêne pas. . . Eh bien! vous êtes raccommodés?

 

MARCEL
 
Avec qui!
 
RODOLPHE
 
Avec Musette.
 
MARCEL
 
Pourquoi ça?
 
RODOLPHE
 
Comment, pourquoi ça
 
MARCEL, qui a trouvé et ouvert le petit coffre
 
Des lettres!. . .
 
RODOLPHE
 
Eh bien, les tiennes!
 
MARCEL
 
Bah!. . . et ce bonnet?
 
RODOLPHE
 
Le sien!
 
MARCEL
 
Elle est ici!. . . Je m'en doutais!
 
RODOLPHE, se levant
 
Tu ne l'as donc pas vue?
 
MARCEL
 
Mais non. . . on m'a loué cette chambre, on lui a donné congé.
 
RODOLPHE
 
C'est un tour du Benoit!
 
MARCEL
 
Elle est partie!
 
RODOLPHE
 
Elle reviendra. . . elle tient à tes lettres. . .
 
MARCEL
 
Tu crois?. . . Je vais attendre cinq minutes, et après j'irai chez Madeleine. . . elle me dira où est Musette. . .Consacrons ces cinq minutes à l'amitié. . . Tu loges ici?
 
RODOLPHE
 
Oui, là. . .
 
MARCEL
 
Comment, là? il y a une jeune fille!
 
RODOLPHE
 
Allons donc!
 
MARCEL
 
Regarde!
 
RODOLPHE, allant regarder par la cloison, avec un cri
 
Ah!
 
MARCEL
 
Quoi?
 
RODOLPHE
 
Mimi!
 
MIMI
 
Qui m'appelle?
 
RODOLPHE, avec joie
 
C'est Mimi!
 
MARCEL
 
L'enfant trouvé?
 
MIMI, se levant
 
Oh! je ne suis pas trompée! (elle se rapproche de la cloison)
 
RODOLPHE, revenant près de Marcel
 
Ah! mon ami!
 
MIMI
 
C'est sa voix!
 
RODOLPHE, s'appuyant sur Marcel
 
Mes jambes ne me suffisent plus. . . prête-noi les tiennes. . .
 
MARCEL
 
Je n'ai que celles-là, j'en ai besoin pour courir après Musette; adieu! (il se sauve)
 
RODOLPHE
 
C'est drôle!. . . je n'ose pas entrer chez moi, chez. . . elle. . . Ah! bah!. . . allons!. . . (il sort)
 
MIMI, écoutant
 
Je n'entends plus rien. . . Est-ce qu'il est parti? (Rodolphe frappe à la porte droite; Avec joie) Le voilà! Entrez!
 
RODOLPHE, entrant à droite
 
Mademoiselle. . .
 
MIMI, lui tendant la main
 
C'est moi!
 
RODOLPHE
 
Ah! j'en étais bien sûr!. . . ma chère Mimi. . .
 
MIMI
 
Vous ne m'avez donc pas oubliée?
 
RODOLPHE
 
Vous oublier! oh! je pensais trop à vous pour ça.

 

MIMI, joyeuse
 
Oh! la bonne providence, qui a bien coulu nous réunit!. . .
 
RODOLPHE
 
Oui, c'est elle qui a voulu que je dusse deux termes, pour que mon propriétaire louât ma chamber à une autre personne. . . et que cette autre personne fût vous!
 
MIMI
 
Ah ça, est-ce que vous n'êtes pas étonné de me voir?
 
RODOLPHE
 
Oh! moi, je suis ceureux, d'abord, je serai étonné tout à l'heure.
 
MIMI
 
Vous ne me faites pas de questions?
 
RODOLPHE
 
A quoi bon? vous êtes près de moi, le reste m'est égal.
 
MIMI
 
Mais, moi, je ne veux pas que vous puissiez avoir de mauvaises idées. . . et je vais tout vous dire. . . (Rodolphe lui donne une chaise, la fait asseoir, et s'assied à côté d'elle)
 
BAPTISTE, entrant à gauche et apportant un panier de restaurateur plein de provisions
 
Voilà les comestibles. . . (regardant autour de lui) Personne! (posant le panier près de la cheminée) Ça se tiendra chaud, si on fait du feu. (il sort)
 
MIMI, à Rodolphe
 
Et maintenant, écoutez-moi. . .
 
RODOLPHE
 
Donnez-moi vos mains, j'écouterai mieux.
 
MIMI
 
Les voilà!
 
RODOLPHE, lui prenant les mains
 
J'écoute!
 
MIMI
 
Depuis ce jour où vous êtes venu, vous savez?. . .
 
RODOLPHE
 
Oui, pour vous demander en mariage; une idée. . . qui n'a pas en de succès.
 
MIMI
 
Depuis ce jour-là, je n'ai pas cessé de penser à vous.
 
RODOLPHE
 
Chère petite Mimi!
 
MIMI
 
Ça vous semble peut-être drôle que je vous dise ça.
 
RODOLPHE
 
Non, non, allez.
 
MIMI
 
J'espérais toujours que vous reviendriez.
 
RODOLPHE
 
Ma fortune n'était pas encore assez bien établie.
 
MIMI
 
C'est ce que j'ai pensé. Un jour on me proposa d'entrer chez une vielle dame comme demoiselle de compagnie; l'idée m'est venue qu'en quittant l'hospice j'aurais peut-être l'occasion de vous rencontrer, et j'ai accepté avec joie. Mais he n'ai pas tardé à me repentir, allez!
 
RODOLPHE
 
Comment!
 
MIMI
 
La dame chez qui j'étais recevait souvent la visite d'un vieux monsieur, et toutes les fois qu'il venait à la maison elle trouvait toujours un prétexte pour me laisser seule avec lui.
 
RODOLPHE
 
Ah! je comprends!
 
MIMI
 
Ce monsieur me disait des choses. . . si vous saviez.
 
RODOLPHE
 
Je les sais par cœr.
 
MIMI
 
Enfin, hier quand je m'y attendais le moins, il m'a prise dans ses bras.
 
RODOLPHE
 
Oh! (il l'enlace)
 
MIMI
 
Et il m'a embrassée. . .
 
RODOLPHE, l'embrasse
 
C'est affreux!. . .
 
MIMI
 
Madame est arrivée, et elle m'a dit que si une pareille scène se renouvelait, elle me chasserait.

 

RODOLPHE, se levant
 
Ah! c'est très-gentil.
 
MIMI, se levant aussi
 
Moi, je n'ai pas voulu rester plus longtemps dans cette maison; le soir . . . je me suis sauvée, et voilà comment je suis ici. . .
 
RODOLPHE
 
Chère petite Mimi, ne craignez plus rien! Autrefois je voulais vous epouser, aujourd'hui je vous adopte! (après l'avoir embrassée) Voulez-vous me permettre de vous embrasser?
 
MIMI
 
Mais vous m'avez déjà embrassée une fois.
 
RODOLPHE
 
Non, deux fois seulement. 
 
MIMI
 
Oh! c'est différent. (Rodolphe l'embrasse)
 
RODOLPHE
 
Adieu, Mimi; je vais faire mes malles, car il faut que je parte. (il ramasse ses papiers et les met dans sa malle) 
 
MIMI
 
S'il y avait deux chambres. 
 
RODOLPHE
 
Oui, mais il n'y en a qu'une. . . 
 
MIMI
 
Ah! vous n'avez pas un ami à côté? 
 
RODOLPHE
 
Il n'est pas seul, il est. . . marié! (la nuit commence à venir)
 
MIMI
 
Eh bien, ce monsieur viendra ici avec vous, et moi, je passerai la nuit avec cette dame, ça revient au même. 
 
RODOLPHE
 
Non, Mimi, ça ne revient pas au même! . . . Je m'en vais. (il remonte) 
 
MIMI, allant à la fenêtre
 
Ah! il pleut à verse. 
 
RODOLPHE
 
Ce n'est qu'une pluie d'orage, il ne pleuvra plus après demain. 
 
MIMI
 
S'il faisait jour. . .
 
RODOLPHE
 
Oui, mais il fait nuit. . . Je dirai qu'on vous envoie de la lumière. 
 
SCÈNE XIV
 
Les mêmes, a droite; à gauche MARCEL, entrant brusquement la chandelle à la main (le jour se fait dans la chambre de gauche)
 
MARCEL
 
Pas de Musette! Je suis imbibé. (il ferme sa porte avec fracas , met sa chandelle sur la cheminée, et secoue son chapeau)
 
MIMI, à Rodolphe qui allait sortir
 
Il me semble que ce monsieur est rentré. 
 
RODOLPHE
 
Vous croyez? (appelant) Est-ce toi, Marcel?
 
MARCEL
 
Tiens, tu es là toi, gaillard?
 
RODOLPHE
 
Oui!
 
MARCEL
 
Tu es deux? 
 
RODOLPHE
 
Oui; aussi je déménage, j'attends que l'averse soit calmée.
 
MARCEL
 
Je n'ai pas retrouvé Musette; si tu veux venir loger avec moi. . .
 
MIMI
 
Quel bonheur! 
 
RODOLPHE
 
Que le diable t'emporte! 
 
MARCEL
 
Ah! bon! compris.
 
MIMI
 
Comment?
 
RODOLPHE
 
Rien, rien. . . (à part) Il faut partir. (bruit dans l'escalier)
 
MUSETTE, criant en dehors
 
Il me faut mes lettres!
 
MARCEL
 
C'est Musette! (il court à la porte qu'il ouvre) 

 

SCENE XV
 
A gauche, MARCEL, MUSETTE, BENOIT; à droite, RODOLPHE, MIMI
 
MUSETTE, se jetant dans les bras de Marcel
 
Marcel!
 
MARCEL
 
Quelle chance!. . . (il la fait asseoir à gauche)
 
BENOIT, entrant à gauche
 
Madame, c'est scandaleux; vous n'êtes plus ici chez vous.
 
MARCEL
 
C'est juste! madame est chez moi. (allant près de la cloison et criant)·Je te reprends mon hospitalité, Rodolphe.
 
BENOIT
 
Comment! M. Rodolphe aussi. . . Ah! c'est trop fort. (il sort, Marcel ferme la porte sur lui)
 
MIMI, avec effroi
 
Il vient ici, il va vous faire une scene. (elle ferme vivement la porte)
 
BENOIT, en dehors, frappant à la porte de droite
 
Sortez, monsieur, vous n'êtes plus chez vous.
 
RODOLPHE
 
Non, je suis chez Mademoiselle.
 
BENOIT
 
C'est scandaleux!
 
RODOLPHE
 
Calmez-vous, je lève l'ancre.
 
MARCEL
 
Et maintenant, soupons. (aidé de Musette il met les provisions sur la table qu'il a placée au milieu; ils s'asseyent de chaque côté de la table, et soupent) 
 
MUSETTE
 
Ah! et Rodolphe?. . . (elle va se lever)
 
MARCEL, la retenant
 
Il ne soupera pas.
 
RODOLPHE
 
Adieu, Mimi.
 
MIMI
 
Vous partez?
 
RODOLPHE
 
Je vais vous envoyer Musette at prendre sa place. (à part) Ça ne reviendra pas au même comme je le disais, mais enfin! (haut) Voyez-vous, Mimi, je pourrais peut-être rester en vous compromettant bien, car je tiens ordinairement ma parole; mais j'ai vingt-deux ans et vous dix-huit, ô Mimi, et. . . Je m'en vais. . . (il remonte; l'orchestre joue un fragment du finale du me acte du Barbier)
 
MIMI
 
Nous ne nous verrons plus que demain. (Rodolphe l'embrasse et sort en emportant sa malle) 
 
MIMI, redescendant après avoir fermé la porte
 
Heureusement les nuits sont courtes.
 
RODOLPHE, en dehors frappant à la porte de Marcel
 
Marcel, ouvre-moi!
 
MARCEL
 
Hein?
 
RODOLPHE
 
Il le faut!
 
MUSETTE
 
Vous vous moquez du monde.
 
RODOLPHE
 
Marcel, ne consulte pas Musette, consulte la morale.
 
MARCEL, se levant et rangeant la table dans un coin
 
Je ne consulte que mon cœur, je n'ouvre pas. (il se met aux genoux de Musette) 
 
RODOLPHE
 
Pas de bêtises. (il frappe plus fort)
 
MARCEL, criant
 
La porte à côté! (il embrasse Musette; Mimi est près du lit; on frappe doucement à sa porte) 
 
RODOLPHE, en dehors, à voix basse
 
Mimi. . . c'est moi! (Mimi reste tout interdite; le rideau baisse) 
 
 
ACTE III
 
 
CHEZ MUSETTE
 
Un salon — Portes au fond, à gauche et à droite — De chaque côté du théâtre, une causeuse — Contre celle de gauche, un guéridon — A gauche, une table — Cheminée à gauche au premier plan — Au fond  à droite, une console — Chaises, fauteuils, un petit tabouret

 

SCÈNE I
 
MUSETTE, MIMI. Au lever du rideau, Musette lit et fume, étendue sur la causeuse de droite; Mimi, sur celle de gauche, termine une couronne
 
MUSETTE
 
Ah çà! tu travailleras donc toute la vie, toi? 
 
MIMI
 
Ah! laisse donc, quand je viens te voir, je ne fais rien du tout! je travaille bien plus que ça dans notre petite chambre. 
 
MUSETTE
 
Tu te tueras; tu n'es pas déjà si bien portante, et depuis que je te connais, je ne t'ai pas vue te reposer un jour. 
 
MIMI
 
Dame, Rodolphe n'est pas riche. 
 
MUSETTE, se levant
 
Et pourquoi n'est-il pas riche? C'est bête les hommes qui n'ont pas le sou. 
 
MIMI, se levant aussi
 
Ah! Musette!. . . 
 
MUSETTE
 
C'est vrai ça; avec eux, il faut toujours compter. 
 
MIMI
 
Il me semblait pourtant que vous ne comptiez guère. 
 
MUSETTE
 
Tu crois ça? Eh bien, ma petite, depuis la naissance des deux mille livres que tu sais, nous avons vécu comme des pingres. 
 
MIMI
 
Vous, avec un domestique? 
 
MUSETTE
 
Baptiste?. . . Est-ce que c'est un domestique sérieux? Il n'est bon à rien ; il n'a pas même. . . (étourdiment) l'intelligence des billets doux. 
 
MIMI, étonnée
 
Comment?. . . 
 
MUSETTE
 
Rien, je te conterai ça. 
 
MIMI
 
Dis donc, Musette, tu te souviens le lendemain du jour où tu avais retrouvé Marcel, tu lui as donné un joli pot de penses?
 
MUSETTE
 
Oui. 
 
MIMI
 
Vous vous étiez promis de vous aimer tant que vivraient les fleurs. Tu ne voulais pas t'engager pour davantage. 
 
MUSETTE
 
C'est vrai. 
 
MIMI
 
Mais quelques jours après, tu arrosais les pensées en cachette pour les empêcher de mourir. 
 
MUSETTE
 
Oui; je regrettais même de ne pas avoir choisi des immortelles. 
 
MIMI, tout bas
 
Est-ce que tu n'arroses plus tes pensées? 
 
MUSETTE, embarrassée
 
Mais. . , je crois que. . . 
 
MIMI
 
Est-ce que tu n'aimes plus Marcel? 
 
MUSETTE
 
Si, c'est un bon garçon; mais il n'arrive à rien. 
 
MIMI
 
Il arrivera. . . 
 
MUSETTE
 
Eh bien, quand il arrivera, je serai peut-être revenue. 
 
MIMI
 
Que veux-tu dire? 
 
MUSETTE, riant
 
Tiens, ne fais pas attention, je suis dans mon jour d'ambition ; le vent est aux cachemires. . . 
 
MIMI, passant à droite
 
Oh! plus bas; Marcel est là avec Rodolphe. . . (elle montre la chambre à droite) S'il t'entendait?. . . (elle met sa couronne dans son carton, qui est sur la console, et revient près de Musette; a mi-voix) Voyons, Musette, n'aie pas de ces vilaines idées-là. . . Ce pauvre garçon, si tu le trompais. . . il serait capable d'en mourir.
 
MUSETTE, riant, et à part
 
Il y a longtemps qu'il serait mort. . . (haut) Est-ce que tu crois qu'on meurt d'amour, toi? 

 

MIMI
 
Mais oui. Quand Rodolphe me quittera, je mourrai, vois-tu, j'en suis bien sûre. (comme à elle-même) Pourvu que je ne meure pas avant. 
 
MUSETTE
 
Ah! mon Dieu! que tous ces gens-là sont donc gais!. . . 
 
MIMI
 
Pardonne-moi. 
 
MUSETTE
 
Non, au fait, c'est moi qui suis une égoïste; mais ce n'est pas ma faute. L'ennui me tue, je ne peux pas le supporter. Le bon Dieu m'a faite comme ça. 
 
Air: Assez dormir, ma belle 
 
            J'aime ce qui rayonne, 
            J'aime ce qui résonne! 
            L'or aux reflets joyeux! 
            Tout ce qui, dans la vie, 
            Éclate en poésie 
            Pour l'oreille et les yeux. 
 
            J'aime la folle ivresse 
            Qui ranime sans cesse 
            L'amour et le désir, 
            Et les ardentes fièvres 
            Qui font fleurir aux lèvres 
            Les roses du plaisir. 
            J'aime ce qui rayonne, etc. 
 
MIMI
 
Eh bien, aujourd'hui tu devrais être heureuse, puisque vous donnez une soirée. 
 
MUSETTE
 
Ça une soirée? Il n'y a pas seulement un milord à la porte. Des invités arrivent à pied et s'en vont sur la tête. (riant) Je t'ai dit que j'étais dans mon mauvais jour; mais c'est fini, et, quoi qu'il doive arriver, je serai encore Musette. . . (à part) Au moins jusqu'à demain matin.
 
MIMI
 
Oui, va, ne pense plus à ça, et aime bien Marcel, puisqu'on ne t'en empêche pas.
 
MUSETTE
 
Eh bien? est-ce qu'on veut t'empêcher d'aimer Rodolphe? 
 
MIMI, troublée
 
Non. . . non. . . (à part) D'ailleurs, on aurait beau faire. . . (Musette va s'asseoir sur la causeuse de gauche) 
 
SCÈNE II
 
Les mêmes, BAPTISTE, entrant par le fond, une lettre à la main 
 
BAPTISTE, il s'approcche de Mimi, bas
 
Mademoiselle, une lettre de M. Durandin. . . Chut!. . . (il là lui donne en cachette)
 
MIMI, à part
 
Encore!. . . (elle cache la lettre) 
 
BAPTISTE, qui s'est approché de Musette, bas
 
Mademoiselle, le piqueur de Mylord est en bas. (Mimi lit tout bas) Si vous vous décidez. . . ce soir, à onze heures, à la petite porte, un coupé bai, deux chevaux bleus. . . (se reprenant) Non, c'est le. . .
 
MUSETTE, éclatant de rire
 
Mon Dieu! qu'il est donc bête, ce Baptiste!. . . (Baptiste se rapproche de Mimi) 
 
MIMI, à part
 
Moi, oublier Rodolphe! est-ce que je peux? (bas à Baptiste en lui remettant la lettre) Vous rendrez cette lettre à Monsieur Durandin, comme vous avez dû lui rendre les autres. C'est ma seule réponse.
 
BAPTISTE
 
Fort bien, Mademoiselle. (à part) Je sais ce qu'il me reste à faire. (Marcel et Rodolphe sortent de la chambre à droite; Marcel relit un papier; Rodolphe va à Mimi) 
 
MIMI, à Rodolphe, en prenant son carton sur la console
 
Je vais reporter cette couronne au magasin, entends-tu? Adieu! (Rodolphe l'embrasse, et elle sort par le fond) 
 
SCÈNE III
 
RODOLPHE, MARCEL, MUSETTE, BAPTISTE 
 
MARCEL, lisant
 
Le souper sortira des fourneaux de Chevet, les sorbets des glacières de Blanche, les fleurs de chez madame Prévost. (à Musette) Qu'en penses-tu? 
 
MUSETTE
 
Ce n'est pas mal. 
 
MARCEL
 
Et toi, Rodolphe? 
 
RODOLPHE
 
Ça me paraît mythologique, éblouissant; mais cette réjouis-sance artistique va coûter fort cher? 
 
MARCEL
 
Quatre cents francs tout au plus! 
 
MUSETTE, se levant
 
Une misère!. . .
 
RODOLPHE
 
Diable!. . . vous êtes donc encore bien riches? 
 
MARCEL
 
Dame! depuis deux mois que nous vivons avec tant déconomie. . . 
 
MUSETTE
 
Ça, c'est bien vrai! (Baptiste s'est assis sur la causeuse de gauche et lit) 
 
RODOLPHE, riant
 
Le strict superflu. 
 
MARCEL
 
Laisse donc. Je n'ai pas même d'habit noir; il va falloir que je m'en procure un pour recevoir le gilet blanc du critique influent; mais nous n'avons pas de temps à perdre. Baptiste!
 
BAPTISTE, se levant et quittant son livre
 
Monsieur?. . . 
 
MARCEL, lui donnant un papier
 
Voici une liste de commandes, n'oubliez rien. 
 
BAPTISTE
 
Non, Monsieur, je n'oublie jamais rien. (fausse sortie) Ah! à propos, j'oubliais. . . voici un papier qu'on vient de me remettre. . . c'est pour Madame. (il le donne à Musette) 
 
MUSETTE
 
Encore? . . .
 
MARCEL
 
Qu'est-ce que c'est?. . .
 
MUSETTE
 
Des imprimés, des prospectus de magasins de nouveautés. . . je ne les lis jamais. (elle donne le papier à Marcel et va s'asseoir sur la causeuse de droite. Baptiste s'est rassis sur celle de gauche et a repris sa lecture)
 
MARCEL, ouvrant le papier
 
Ah! bon!. . . ah! bien!. . . ah! très-bien!. . .
 
RODOLPHE, regardant le papier
 
Mais c'est du papier timbré! 
 
MUSETTE
 
Du papier timbré! 
 
MARCEL, à Musette
 
Ils sont drôles, les magasins de nouveautés; écoute comme ils s'expriment: L'an mil huit cent quarante-six, le 25 octobre, à la requête de. . . ton tapissier. . . 
 
MUSETTE, se levant
 
Qu'est-ce que ça veut dire? 
 
MARCEL
 
Ça veut dire que tu croyais tes meubles payés et qu'ils ne le sont pas. . . voilà. 
 
MUSETTE, à part
 
Ah! fi! un vicomte. . . (haut) Je suis saisie!. . .
 
MARCEL
 
Pas encore, ce n'est que pour demain matin. 
 
RODOLPHE
 
Ah! bien, alors. . . 
 
MARCEL, passant près de Baptiste
 
Mais comment n'avons-nous rien su de tout ça? Quand donc est-on venu saisir? (Musette s'est rassise) 
 
BAPTISTE, sans se lever
 
Saisir? Ah! j'y suis. Il y a quelques jours, comme j'étais seul à la maison, un monsieur très-maigre, avec un habit très-gras, est venu faire ici un inventaire au nom de la loi. 
 
MARCEL, à Baptiste
 
Pourquoi n'as-tu rien dit? 
 
BAPTISTE
 
Oh! je n'ai pas attaché d'importance. . . 
 
MARCEL
 
Il va falloir payer!. . . Nous donnerons un à-compte; ça va déranger nos plans d'économie. . . Enfin!.. Voyons un peu où nous en sommes, (à Baptiste) Baptiste, va chercher le coffre-fort.
 
BAPTISTE, se levant
 
Oui, Monsieur. (il sort par la gauche) 
 
SCÈNE IV
 
Les mêmes, COLLINE, entrant par le fond 
 
RODOLPHE
 
Ah! voilà Colline. (Musette se lève) 
 
COLLINE
 
Bonjour, mes amis. (passant près de Musette) Souffrez que je vous baise la main. . . (il l'embrasse au visage) sur la personne de votre joue. 
 
BAPTISTE, rentrant et apportant un coffret qu'il pose sur le guéridon
 
Monsieur, il est bien léger. (Musette passe près du guéridon) 
 
MARCEL
 
C'est qu'il n'y a plus que des billets. . .  Colline, tu vas assister à l'autopsie. 
 
MUSETTE, qui a ouvert le coffre
 
Ah!