LE BONHOMME JADIS
BY
HENRY MURGER



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 Représentèe ponr la première fois à Paris, sur leTHÉATRE FRANÇAIS

le 21 avril 52

 

 

 

 

 

 Complete Works





Second Title Page


 

 

 

 

PERSONNAGES

 

 

 

LE BONHOMME JADIS, soixante ans........................................ M. PROVOST

 

OCTAVE, vingt ans............................................................... M. DELAUNAY

 

JACQUELINE, dix-huit ans...................................................... Mlle D. FIX

 

 

 

 

 

 

Les passages indiqués par on astérisque sont supprimés

à le représentation

 

 

___________________________________

Poîssy — Typ. S. Lejay et Cie

 

 

 

 




LE

BONHOMME JADIS

 

 

 

 

 

 

Un petit salon lambrissé, garni de meables Louis XV; au fond, une large fenêtre encadrée de fleurs et de plantes formant berceau, laissant toir en face une autre fenêtre derrière laquelle est assis, écrivant à une table, un jenne homme qui ne lève pas les yeux. A gancbe du spectateur, au premier plan, une cheminée surmontée d'une glace; au-dessus, faisant face au public, une armoire-buffet; à côté, une porte d'entrée au fond vers la gauche, ouvrant sur un escalier. Autre porte à droite du spectateur, sur le premier plan, conduisant à une chambre voisine. A droite, au premier plan, un secrétaire; un miroir est appendu; au-dessus est un portrait de femme en buste. Au lever du rideau, la scène est vide. Six heures sonnent à une horloge du voisinage. On entend aussi les sous d'un orchestre de guinguette. Avant qne la porte s'ouvre, la voix de Jacqueline, qoi fredonne, se fait entendre dans l'escalier.

 

 

 

SCÈNE PREMIÈRE

 

 

JADIS, JACQUELINE, dans l'escalier, firedonnant un refrain de chanson; OCTAVE, à sa fenêtre

 

JADIS, qui est en train d'épousseter les vases de la cheminée,

se dirige vers le seuil de sa porte

 

Bonjour, mademoiselle.

 

JACQUELINE, gaiement sur le carré

 

Bonjour, monsieur. (Elle passe en continuant sa chanson)

 

JADIS

 

Au revoir, mignonne.

 

 

SCÈNE II

 

JADIS, OCTAVE, à sa fenêtre

 

JADIS rentre chez lui et ferme sa porte

 

Elle est charmante, cette petite; laborieuse et gaie. Moitié abeille, moitié cigale. Tous les jours, du matin au soir, je l'entends chanter en travaillant. C'est encore tout jeune, dix-sept ou dix-huit ans tout au plus. (Avec un soupir) Ah! dix-huit ans, je les ai eus. Je les ai eus même plusieurs fois, depuis l'an 80; et c'est pour cela que, pas plus tard que dans. . . (Il tire sa montre) dans deux heures et dix minutes je vais entrer dans mon soixantième calendrier. (Regardant sa montre) Pauvre vieille montrre, tu m'as sonné de bien belles heures dans le temps de l'autrefois! Si je pouvais te retarder d'une quarantaine d'années!. . . (Il va prendre un pot de fleurs déposé sur une table, s'approche de la cheminée, où est une glace devant laquelle il se pose) Ah! bah! j'ai encore le jarret solide, la tête haute, et ce n'est pas un an de plus qui m'effraie. (Regardant dans la glace) N'est-ce pas, men vieux?. . . Tiens, je ne t'ai pas oublié, voilà un bouquet que je t'ai acheté pour fêter le jour de ta naissance; je te le souhaite heureux et accompagné de beaucoup d'autres. (Avec un soupir) Ah! mon pauvre vieux, tu n'as plus que moi pour penser à toi. (Il remonte le théâtre en tenant le pot de fleurs eutre ses bras) Ça n'est pas gai de vivre seul, surtout quand on vivait si bien à deux! (Regardant le portrait) N'est-ce pas, ma mie Jacqueline? (Il se dirige vers la croisée et y dépose les fleurs) Depuis que mon voi-sin l'éludiant est parti, je m'ennuie. (Regardant à la fenêtre d'Octave) J'en ai bien un autre, voisin. . . mais il n'est pas d'un commerce réjouissant, celui-là. On dirait d'une momie. (Il taille les fleur de sa fenêtre) Depuis ce matin, comme tous les jours, il est là, à sa croisée, le néz sur son papier et ne levant pas seulement les yeux. (On entend l'orchestre de la guinguette) Tiens! on danse là bas. . . C'est étonnant, jo ne peux pas entendre les violons sans sentir des fourmis dans mes jambes. (Il regarde Octave) Il paraît que mon voisin ne me ressemble pas. Ça ne lui fait. rien. Eh! eh! jeune homme! (Octave ne lève pas la tête) Voyez s'il répondra! (Criant plus haut) Ehl eht jeune homme, eh! eh! (Octaie lève les yeax) Ëst-ce que vous n'avez pas bientôt fini de griffonner?. . . Vous allez vous abîmer les yeux, et vous ne pourrez plus voir les jolies filles. . . (A part) Voilà un voisin qui m'intrigue beaucoup. . . Eh! dites donc, voisin. . .

 

OCTAVE, se levant

 

Monsieur?. . .

 

JADIS

 

Si ça ne vous dérange pas, montez donc un instant chez moi. J'ai un service à vous demander.

 

OCTAVE, saluant

 

Volontiers, monsieur! (Il rouie ses papiers sons son bras et disparaît)

 

 

SCÈNE III

 

 

JADIS, seul

 

Toujours seul, ça n'est pas naturel. Ce garçon-là cache quelque chose. Ce n'est pas sans raison qu'on s'enferme dans l'isolement. Et puis, il semble rêveur, quelquefois même il paraît triste. . . Aurait-il des chagrins? — Il est encore biehn jeune, ce serait s'y prendre de bonne heure. . . Quelque amourette contrariée, peut-être. . . C'est égal, j'ai mon idée; je vais l'inviter à dîner, et je le ferai interroger par mon vieux bourguignon. . . un vin rusé comme un procureur. (On frappe) te voilà, (Il va ouvrir)

 

 

SCÈNE IV

 

 

JADIS, OCTAVE

 

OCTAVE, un roalcau de papiers sons le bras

 

Vous m'avez appelé, monsieur?

 

JADIS

 

Vous êtes bien aimable d'être venu. Asseyez-vous donc.

 

OCTAVE

 

Je vous prie de m'excuser, monsieur, mais je ne pourrai rester que peu d'instants. (Montrant ses papiers) Voici un dossier que je dois reporter ce soir même.

 

(Il le pose su !e bureau à droite; On entend de nouveau la musique du bas)

 

JADIS

 

Travailler si tard, un dimanche, et à cent pas des violons!. . . Estl-ce que vous ne les entendez pas?

 

OCTAVE

 

Oui, c'est ici près, un bal de barrière.

 

JADIS

 

Est-ce que ça ne vous donne pas des envies?

 

OCTAVE

 

Je ne sais pas danser, monsieur.

 

JADIS, étonné

 

Prodigieux!. . . Moi, je savais danser avant de savoir lire.

 

OCTAVE

 

Vous m'avez dit que vous aviez un service à me demander.

 

JADIS

 

Oui. Je voulais vous demander. . . je voulais vous offrir. . . (Tirant sa tabatière et l'offrant à Octave) En usez-vous? il est tout frais.

 

OCTAVE, refusant

 

Merci, monsieur.

 

JADIS

 

Oh! pardon! Vous autres jeunes gens, c'est le cigare.

 

OCTAVE

 

Je ne fume pas.

 

JADIS, plus étonné

 

Ah! vous ne fumez pas. . . Et vous ne dansez pas non plus?

 

OCTAVE, riant

 

Je crois vous l'avoir dit.

 

JADIS

 

Mais quel âge avez-vous donc?

 

OCTAVE

 

J'ai vingt ans.

 

JADIS

 

Vingt ans!. . . Et vous ne savez pas danser! Prodigieux!. . . Et vous pouvez vivre ainsi presque toujours seul!

 

OCTAVE

 

Comment le savez-vous?

 

JADIS

 

C'eôt que je suis très-curieux, et que je m'en suis aperçu en regardant ce qui se passait chez vous. C'est indiscret peut-étre, mais il ne faut pas m'en vouloir. C'est une vieille habitude qui attire toujours mes yeux vers la fenêtre de votre chambre, où vous avez remplacé un de mes anciens voisins: un étudiant qui faisait son droit, avec un cor de chasse. C'était un garçon charmant. Maintenant, c'est un notaire. Par exemple, il doit être bien fort sur la question du divorce. Ah! c'était un gaillard, celui-là. Eh bien, ça m'amusait, moi. Que voulez-vous, j'aime ça, la jeunesse. Et quand je vois des jeunes gens, il me semble que ça me rajeunit. Aussi, lorsque je vous ai vu arriver, le premier jour j'ai d'abord été très-content de mon nouveau voisinage. . . mais. .  .

 

OCTAVE, en souriant

 

Mais?. . .

 

JADIS

 

Mais je n'ai pas tardé à regretter mon ancien voisin. D'abord, toutes les fois que j'ai essayé de lier connaissance avec vous, vous n'avez guère encouragé mes avances. . . Oh! je vois ce que c'est. . . mes cheveux blancs vous auront fait peur. Vous m'aurez pris pour un père sermon, un vieux radoteur. Eh bien, vous vous êtes trompé. Voyons, mon jeune ami, maintenant que vous m'avez vu de plus près, avez-vous encore peur de faire ma connaissance?

 

OCTAVE

 

Au contraire, monsieur. J'ai peu d'expérience, et votre raidon ne pourra m'être que d'utile conseil.

 

JADIS

 

La raison. . . je n'ai jamais été bien fou d'elle, car l'expérience que vous n'avez pas encore, heureusement, m'a prouvé que la raison n'était bien souvent autre chose que l'art d'éviter le bonheur.

 

OCTAVE, à part

 

Quel original!

 

JADIS

 

Je vous étonne peut-être. . . J'en ai étonné bien d'autres. (L'orchestre de la guinguette recommence, et on enkutend des rires) Tenez, jeune domme, savez-vous où ils sont les gens raisonnables?. . . ils sont là-bas, avec les violons. (Il gigotie) Voilà encore les fourmis qui me démangent. . . Âh çà! mais, dites-moi donc, si vous ne savez pas danser, ça doit bien contrarier votre maîtresse?

 

OCTAVE

 

Je n'ai pas de maîtresse, monsieur.

 

JADIS, au comble de rétonnement

 

Vous n'avez pas de maîtresse! Vous êtes sûr? (Octave fait un signe négatif) Mais alors qu'est-ce que vous faites donc de vos vingt ans?

 

OCTAVE

 

Je n'ai pas de temps à donner au plaisir. Je suis pauvre, et pour moi le travail est une nécessité autant qu'un devoir.

 

JADIS, gaiement

 

Le premier devoir de la jeunesse, c'est le plaisir, et l'amour en est la première vertu. Moi, j'ai été vertueux, et ma conscience est en repos. No vous effarouchez pas, ma philosophie n'est pas celle qu'on trouve dans les livres, et pourtant c'est la bonne. Rassurez-vous, je ne suis pas le diable. . . seulement je suis très étonné de ce que vous me dites, et, franchement, il y a de quoi.

 

OCTAVE

 

Peut-être. Mais, je vous le répète, monsieur, ma position n'est pas celle ordinaire aux jeunes gens. Je suis orphelin, sans fortune, et j'ai mon avenir à assurer. Je vis dans l'isolement, parce que les connaissances que je pourrais faire introduiraient dans mon existence des nécessités auxquelles je ne serais pas en état de satisfaire. Je vis sans amour, non parce que mon cœur est insensible, mais parce qu'il est craintif, et que j'ai entendu dire que l'amour était presque toujours une source de peines.

 

JADIS

 

En effet, il y a une chanson qui parle de cela. (Il chante)

 

Plaisir d'amour ne dure qn'p moment;

Chagrin d'amour dore toute la vie.

 

Mais ce n'esl qu'une chanson. Yoyez-vous, jeune homme, vous aurez beau vous en défendre, l'amour est une conscription à laquelle tout le monde tombe, et où l'on ne peut pas se faire remplacer, car elle n'admet pas de cas d'exemption. Pour mon compte, je me suis enrôlé volontairerment; Il y a bien longtemps de cela, et c'est bien malgré moi que j'ai pris mon cengé. Vous fereaz comme les autres, vous n'aret que vingt ans.

 

OCTAVE

 

le les ai aujourd'hui même, dans une heure.

 

JADIS, se récriant

 

Ah! mon Dieu, comme ça se trouve! Àh! que je suis content!

 

OCTAVE

 

Qu'avez-vous donc?

 

JADIS

 

J'ai, que l'anniversaire de votre naissance est aussi l'anniversaire de la mienne, et qu'à l'heure où vous aurez vingt ans, moi, j'en durai soixante. . . C'est-à-dire, non, c'est vous qui en aurez soixante, et c'est moi qui en aurai vingt. Car entre hous deuxi jeune homme, c'est vous qui avoB des cheveux blancs. . . C'est égal. . . Vous allez me faire le plaisir de rester avec moi. . . Nous célébrerons ensemble ee jour de fête. Mon pauvre dîner, j'avais bien peur de le manger seuL.. heureusement, voilà un convive. Le vin est meilleur quand on est deux à le boire. . . J'ai vingt ans, vous en avez soixante. . . vous me donnerez un bouquet, je vous en donnerai un autre. . . (Avec mélancolie) Vous allez dire que je suis un vieux fou, n'est-ce pas? Ah! Dieu me la conserve, cette chère et douce folie, qui ne fait de mal à personne et qui me fait du bien, à moi. . . (Gaiement) C'est égal, je n'ai pas de perruque et je me passe de lunettes.

 

OCTAVE, qui a écouté Jadis avec an redoablement de curiosité

 

Quel drôle de corps que mon vieux voisin! Il m'amuse infiniment. J'ai presque envie d'accepter son invitation.

 

JADlS, à part

 

Il se consulte. . . Pourvu qu'il n'aille pas me refuser. (Haut) Eh bien, voisin, c'est convenu, n'est-ce pas, vous serez mon convive?

 

OCTAVE

 

Oui, monsieur, j'accepte votre aimable invitation. Seulement, je vous demanderai la permission de m'absénter le temps d'aller reporter ce travail.

 

(Il prend tes papiers, qu'il remet sous son bras, et dans ee mouvement un papier tombe à terre sans qa'il s'en aperçoive)

 

JADIS

 

Allez, et revenez bien vite. J'espère que vous serez content de mon dîner. Je suis gourmand de père en fils. Mon vin est bon, mes verres sont grands, et nous allons rire.

(Il serre la main d'Octave, qui sort)

 

 

SCÈNE V

 

 

JADIS, seul

 

Décidément, ce jeune homme est un problème. Pas de maîtresse à vingt ans!. . . Prodigieux!. . . Cette sagesse-là indique un grand désordre dans les idées. . . Mais à quoi donc peut-il penser? Ah! mon Dieu! (Il se rappe le front) je suis sûr qu'il s'occupe de politique. (En marchant il rencontre le papier qu'Octave a bissé tomber à terre et le ramasse) Qu'est-ce que c'est que ça?. . . (Il lit) "Mademoiselle Jacqueline. . ." Hein! qu'est-ce qui s'appelle Jacqueline?. . . Je ne peux pas voir ou entendre ce nom-là sans que ça me cause comme un grand tremblement de cœur. (Il tourne le papier entre ses mains) C'est une lettre, ou plutôt un projet de lettre, car il n'y a ni adresse, ni signature. Voyons un peu. (Il lit) "Depuis le jour où je vous ai vue pour la première fois à la fenêtre, un grand trouble s'est emparé de mon esprit , et je ne sais plus du tout ce que je fais. J'ai beau vouloir éloigner votre image de ma pensée, je ne puis y parvenir, et si je ferme les yeux pour ne plus vous voir à votre renêtre, il me semble que je vous vois encore mieux dans mon cœur. . . Je ne sais pas si c'est de l'amour. . . (Arrêtant sa lecture) Est-il bête, celui-là, est-ce qu'il cron que c'est de la géographie?. . . (Reprenant) "Je ne sais pas si c'est de l'amour, mais j'en ai peur. . . Poltron, va! Voilà plus de dix fois que je vous écris; mais je n'ose pas vous faire parvenir mes lettres, tant je crains de vous fâcher; et quand elles sont finies, je les déchire. Celle-ci aura le sort des autres. Je serais pourtant bien heureux si je voyais un jour à votre ceinture un des bouquets que je jette dans votre chambre quand vous êtes sortie. . . Ce n'est pas mon voisin d'en face qui aurait de ces inventions-là. (Lisant) Six faux cols. . . Qu'est-ce que c'est que ça?. . . (Il lit) Deux chemises. . . Mais ça ne se suit pas du tout. . . Trois mouchoirs. . . Comment! tout à l'heure c'était une déclaration d'amour, et maintenant c'est une note de blanchisseuse! Eh bien, non, c'est toujours une déclaration. . . ce désordre, cette naïveté, toute la sainte bêtise qui règne dans cette lettre, prouvent combien celui qui l'a écrite est fou de celle à qui il n'ose pas l'adresser. . . Pour moi, si j'étais femme et que je reçusse une semblable lettre. . . ces six faux-cols me toucheraient mieux que toutes les plus belles phrases, et je ne pourrais pas résister aux trois mouchoirs. . . (Il regarde encore la lettre) Ah çà! mais, au fait, qu'est-ce qui m'a apporté cette lettre-là?. . . Je suis bête! on ne l'a pas apportée, je l'ai trouvée par terre. . . (Il montre une table) au pied de ce meuble. . . Mais. . . c'est là que mon voisin avait déposé ses papiers. Ah! je comprends maintenant. . . Étourdi comme un amoureux, car il l'est, le sournois!. . . il aura écrit cette lettre en travaillant, il l'aura oubliée dans ses papiers, d'où elle aura glissé: tout s'explique. . . Ah! jeune homme, vous êtes amoureux de mademoiselle Jacqueline, et vous n'osez pas le dire. . . c'est bon à savoir, car je crois la connaître, la belle pour qui vous soupirez. . .

(On entend dans la eoalisse la voix de Jacqueline, qui chante)

 

C'est la petite voisine. . . Parbleu! il faut que je m'assure. . . (Il a ouvert sa porte et arrêté Jacqueline au moment où .elle paraît sur le carré) Eh mignonne!

 

 

SCÈNE VI

 

 

JADIS, sur le seuil de sa porte; JACQUELINE, ùn panier sous le bras, arrêtée sar le carré

 

JACQUELINE

 

Que me voulez-vous,  monsieur Jadis?

 

JADIS

 

Tiens! vous savez mon nom!. . . celui que les petits enfants m'ont donné du moins — Comment l'avez-vous appris?

 

JACQUELINE

 

C'est dans le voisinage. (En riant) Et puis, on ne me l'aurait pas dit que je l'aurais deviné.

 

JADIS, riant àussi

 

Oui. . . je porte mon nom là. . . (Il montre ses cheveux blancs) mais cè n'est pas mon vrai nom, vous pensez bien, mignonne. Je m'alppelle. . . (Se frappant le front) Au fait, à quoi bon vous le dire? — Âppelez-moi comme tout le monde.

 

JACQUELINE

 

Excusez-moi, je ri'ai pas voulu vous fâcher.

 

JADIS

 

Oui, je suis le bonhorilme Jadis, qui voudrait bien s'appeler le bonhomme Toujours. . . si ça n'était pas défeiindu. (Il lui prend la main) Moi, aussi, mignonne, je Sais votre nom. . . et c'est

bien le plus beau nom du monde. . . malhèùreuseinent vous en changerez.

 

JACQUELINE

 

Moi je changerai de nom. . . Vous voulez rire.

 

JADIS

 

Hélas! non. . . car ce n'est qu'une fois dans sa vie qu'on s'appelle mademoiselle Quinze Ans!

 

JACQUELINE, à part

 

Il est bien aimable, ce monsieur Jadis. . . (Haut) Vous vous trompez, je me nomme Jacqueline, pour vous servir.

 

JADIS, tressaillant, à part

 

 

J'en étais sûr!. . . (Haut) Jacqueline! (Il la regarde avec émotion)

 

JACQUELINE

 

Eh bien! qu'est-ce que vous avez donc? On dirait que vous allez vous trouver mal.

 

JADIS

 

Au contraire. (Il lui prend la main) Ça me fait bien plaisir de savoir votre nom, et je serai bien heureux si vous voulez me permettre de temps en temps. . . de vous dire: Bonjour, Jacqueline!. . . ma chère Jacqueline!. . . ma petite Jacqueline!. . . Hein, voulez-vous?. . . ça me fera plaisir.

 

JACQUELINE

 

Tant que vous voudrez, puisque c'est moi! nom.

 

JADIS

 

Ça me rappellera, voyez-vous. . .

 

JACQUELINE

 

Quoi donc ?

 

JADIS, avec mélancolie en regardant le portrait de femime

 

Âh! un beau temps, qui est bien loin. . . là-bas. . . derrière moi. Et où alliez-vous donc comme ça, mignonne?

 

JACQUELINE

 

Je vais au marché acheter mon dîner.

 

JADIS

 

Vous n'avez pas éhcore dîné?

 

JACQUELINE

 

Non. Et comme il est tard, j'ai peur de n'y plus rien trouver.

 

JADIS

 

Tant mieux!

 

JACQUELINE

 

Comment, tant mieux!. . . Pourquoi donc ça, s'il vous plaît?

 

JADIS

 

Parce que nous dînerons ensemble. . . Écoutez, mignonne, c'est aujourd'hui le jour anniversaire de ma naissance, et je me donne à moi-même une petite tète. Mallieureuscment, ce n est pas gai une fête où en est tout seul pour se réjouir. . . et c'est pour ça que je voui» invite. . . vous me contorea votre histoire. (Tout en parlant, Jadis a débarrassé Jacqacline de son panier, et en même  temps il va refermer la porte qui est resiée ouverte)

 

JACQUELINE

 

Ce n'est pas long. . . Ma mère est morte comme j'avais douze ans. Mon père s'est remarié avec une méchante femme qui me battait toute la sainte journée. Alors je me suis sauvée de la maison, et je vis comme je peux, en travaillant, sans penser au mal et sans en faire. La voilà, mon histoire. Ëtes-vous content?

 

JADIS

 

Oui, mignonne, et vous dînerez avec moi.

 

JACQUELINE

 

Pour ça, non, par exemple.

 

JADIS

 

Non. . . pourquoi?. . . Que peux- tu craindre?

 

JACQUELINE

 

Pourquoi me dites-vous tu, à présent?

 

JADIS

 

Parce qu'on ne dit pas vous à sa fille, et que je voudrais que tu fusses la mienne.

 

JACQUELINE

 

Oui, vous êtes un honnête homme, et bien bon. . .  On le dit partout.

 

JADIS

 

Eh bien! alors. . . pourquoi me refuses-tu?

 

JACQUELINE

 

Parce qu'on pourrait jaser dans la maison.

 

JADIS

 

Ça n'est pas à cause de ça que tu refuses. . .

 

JACQUELINE

 

Ah bien! si, sûrement.

 

JADIS

 

Non, non. . . Je le oonnais ton vrai motif. . . Il a des moustaches.

 

JACQUELINE

 

Comment?. . .

 

JADIS

 

Tu ne veux pas rester avec moi parce que c'est aujourd'hui dimanche, et que ton amoureux t'attend. . . Hein, comme je devine. . . Voilà! voilà! voilà!

 

JACQUELINE, éclatant de rire

 

Ah! joliment!. . . Je n'ai pas d'amoureux.

 

JADIS

 

Avec des yeux comme ça!. . . Laisse-moi donc tranquille. . . (On entend le bruit d'une fenêtre qni se ferme; Jacqueline se dirige vers la croisée et regarde au dehors, dans la direction de la fenêtre d'Octave)

 

Qu'est-ce que tu regardes, par là?

 

JACQUELINE, embarrassé

 

Il fait du vent, je regardais si ma croisée était fermée, à cause de mes carreaux. (A part) Il n'est pas rentré.

 

JADIS, l'observant

 

On ne peut pas voir ta fenêtre d'ici. . . on ne voit que celles qui sont en face. (A part) Elle a rougi. . . eh! eh! (Haut) Allons, je ne te retiens plus, mignonne, ton amoureux te ferait une scène.

 

JACQUELINE

 

Mais quand je vous dis que non.

 

JADIS

 

Je te réponds que si.

 

JACQUELINE

 

Vous me taquinez. (On entend l'orchestre)

 

JADIS

 

Avoue au moins que tu vas au bal.

 

JACQUELINE

 

Je ne sais pas danser.

 

JADIS

 

Pas danser?. . . elle aussi! Ta! ta! ta! pas danser!. . . Avec ces petits pieds-là. . . Ils se trémoussent d'impatience rien qu'en écoutant les violons. . . (La poussant vers la porte) Mais, va donc  mignonne.

 

JACQUELINE

 

C'est vous qui m'impatientez ? . . . et si je ne me retenais pas je resterais, rien que pour vous faire enrager!

 

JADIS

 

Ne te retiens pas.

 

JACQUELINE

 

Non. . . un tête-à-tête!. . . qu'est-ce qu'on dirait?

 

JADIS

 

D abord , ce nd sera pas un tête-à-tête, car j'ai un autre

convive.

 

JACQUELINE

 

Une femme?

 

JADIS

 

Un de mes voisins. . .

 

JACQUELINE

 

Le vieux monsieur qui demeure au premier?

 

JADIS, se récriant

 

Un vieux? Non; non; non. Un jeune homme, doux et gentil comme une demoiselle. . . mon voisin de la fenêtre d'en face. . . Mais-, au fait, tu dois l'avoir aperçu de ta croisée?

 

JACQUELINE, à part

 

Lui!. . . (Haut) Jamais!. . .

 

JADIS, à part

 

Elle a encore rougi! ça fait deux fois. (Haut) Eh bien! tu le verras. . . il en vaut bien la peine. Maintenant, que tu n'as plus do tète-à-tète à craindre, tu restes avec moi, n'est-ce pas?. . .

 

JACQUELINE

 

Eh bien, oui. . . là! pour vous faire plaisir.

 

JADIS, à part

 

Elle a encore rougi! ça fait trois fois. Je ne compterai plus. (S'apercevant que Jacqueline reprend son panier ei se dispose à sortir) Comment! tu dis que lu restes, et tu t'en vas?

 

JACQUELINE

 

Je vais revenir. Je tiion le fermer ma fenêtre; j'ai trop peur que le vent fasse casser mes carreaux. . . mais je redescends à la minute.

 

JADIS

 

Allons, va. (Jacqueline sert)

 

JADIS, la regardant sortir

 

Ah! petite fille d'Eve. . . vous commencez à sentir les hommes!

 

 

5CÈNE VII

 

 

JADIS, seul

 

Ces deux innocents-là sont des roués, et moi je n'étais qu'un niais. . . Eh bien! j'aime mieux ça. . . seulement, si je ne m'en étais pas méié, ça aurait pu durer très-longtemps. . . pour finir plus mal que ça ne finira avec moi. (Regardant le portraitqai est audessas du secrétaire) Et puis, elle s'appelle comme toi! O ma chère Jacqueline! unique amour de ma vie! O toi dont le souvenir éternise ma jeunesse! écoute mon cœur! N'est-ce pas qu'il a toujours vingt ans? Il me semble que je te vois rtie sourire, et que tu comprends ma pensée. . . N'est-ce pas, Jacqueline; que je fais bien?. . . Ils sont pauvres tous deux, et ilss'aiment: c'est comme nous. . . autrefois. Tu te le rappelles, ma mie Jacqueline? Eh bien! jo ferai pour eux ce qu'on n'a pas fait pour nous. . . (Il ouvre son secrétaire, et vide dans an tiroir l'argent contenu dans un sac) Oh! petite fortune d'un honnête homme! je t'ai ramassée sou à sou, dans le sillon du travail; voici assez longtemps que tu dors dans ce tiroir; inutile à moi, inutile aux autres: quand on peut faire le bien , ne rien faire est mal faire. — Allons, réveille-toi! (il fait sonner l'argent) Je vais te donner de la besogne.* (Il fouille dans le tiroir et en tire unécu de six francs qu'il regarde)

 

* Tu te réveilles trop tard, enfant de l'autre siècle, tu n'es plus une monnaie, tu n'es qu'une médaille!— (Il tire un gros sou — Avec étounement) Comment donc te trouves-tu en aussi belle compagnie, lingot du pauvre? Tu es l'obole de la charité, toi! tu es la bouchée de pain du mendiant affamé! le morceau do bois qui réchauffe sa main glacée! Tu tombes dui ciel, honnête gros sou! et celui qui te reçoit bénit toujours celui qui to donne. (Il tire une pièce d'or) Je te reconnais, petite pièce d'or. Tu reluis comme le soleil du jour où l'on t'a frappée à une glorieuse effigie. Tu venais de naître quand je t'ai gagnée, et tu n'as pas eu le temps de  nuire. Ce n'est pas moi qui te l'apprendrai! (Il éparpille des pièces cent sous) Et vous, votre conscience n'est pas aussi nette. Mais si vous avez fait du mal quelquefois, réjouissez-vous, et dansez avec moi, mes vieux écus! nous allons faire du bien.* (Il dénoue le sac en dansant gaiement, après avoir serré son argent; Se frappant le cœur) Que c'est donc doux d'être utile aux autres! Merci, mon Dieu! qui m'en offrez l'occasion! C'est votre bouquet de fête que vous me jetez de là-haut!

 

 

SCÈNE VIII

 

 

JADIS, JACQUELINE

(Jacqueline a une antre robe et est plas coquettement arrangée)

 

JACQUELINE

 

Voilà. . . ma fenêtre est fermée. . . maintenant je suis tranquille. . .

 

JADIS, la regardant

 

Oh! mais, comme nous voilà belle!

 

JACQUELINE

 

Je me suis rappelé que c'était aujourd'hui dimanche, et j'ai profité de ce que j'étais montée chez moi pour. . .

 

JADIS

 

Oui, pour fermer ta fenêtre; tu me l'as déjà dit.

 

JACQUELINE

 

J'ai fait un bout de toilette.

 

JADIS

 

Tu t'es pavoisée.

 

JACQUELINE

 

Un peu.

 

JADIS

 

Un peu, presque rien. . . (A part) Elle s'est mise sur le grand trente et un de la coquetterie. . . Allons, ça pousse, ça pousse.

 

JACQUELINE

 

Dame! c'est par honnêteté. . . quand on va chez le monde. . .

 

JADIS

 

Oui. . . on ne sait pas ce qui peut arriver. (Tirant sa moatre) Mon convive va venir. Je suis un peu en retard. Je vais donner un coup d'œil à ma cuisine. . . (Il se dirige vers la porte)

 

JACQUELINE

 

Comment! vous me laissez seule?. . .

 

JADIS

 

As-tu peur de t'ennuyer?. . . Il y a des miroirs ici.

 

JACQUELINE

 

Mais, si vous voulez, j'irai à votre place à la cuisine?

 

JADIS

 

Non, j'aurais trop peur que tu laisses mon rôti brûler. (Il sort)

 

 

SCÈNE IX

 

 

JACQUELINE, seule; devant le miroir

 

Est-il heureux, ce monsieur Jadis, d'avoir un si grand miroir. (Elle se regarde) On se voit tout entière. . . (Elle se voit dans l'antre glace) On se voit deux, trois fois. . . Oh! que c'est gentil! (Avec impatience) Dieu! que cette robe me va mal. . . elle allait mieux que ça la semaine passée. . . Il me semble que mon cœur bat!. . . c'est comme si j'avais monté l'escalier trop vite. . . non, ce n'est plus la même chose. . . Dieu! que cette robe me va mal!. . . et mon col qui n'est pas droit! (En ent'onvant le devant de sa robe pour rajuster son col, elle laisse tomber à terre un bouquet de violettes qu'elle ramasse avec vivacité) J'ai bien envie de lui dire de finir, à ce jeune homme. . . si on le voyait jeter des bouquets dans ma chambre, qu'est-ce qu'on en penserait?. . . (Avec regret) Il n'en a pas encore jeté aujourd'hui. . . En tout cas, j'ai été rouvrir ma fenêtre, j'en trouverai peut-être un ce soir en rentrant. (Regardant sou bouquet) Celui-là serait bien mieux à ma ceinture. . . il aurait de l'air, au moins. . . C'est drôle, je ne peux pas les regarder sans être troublée, ces bouquets. . . ça me fait casser mes aiguilles en travaillant. (On frappe à la porte) On frappe!. . . Oh! mon Dieu! si c'était lui!. . . Je ne veux pas qu'il voie son bouquet... Mais où le cacher?. . . je ne peux pourtant pas le laisser là. . . (Elle montre son cœur) C'est depuis que je l'y ai mis que mon coeur but si vite! . . . (Elle fait an geste comme si elle aliait jeter le bouquet par la fenêtre) C'est dommage. . . ça seut si bon, ces violettes. . . Allons, je vais le changer de place. . .

(Elle le remet à droite dans sa poitrine — On frappe)

 

JADIS, dans la coulisse

 

On frappe à la porte, Jacqueline. . . va ouvrir.

 

JACQUELINE, bas

 

Je n'ose pas, je suis sûre que c'est ce jeune homme S'il allait me parler. . . (On frappe encore)

 

JADIS, en dehors

 

Jacqueline, va donc ouvrir.

 

JACQUELINE, se regardant dans la glace

 

Âh! mon Dieu! je suis déjà toute rouge.

 

JADIS, arrivant sur le théâtre

 

Comment, toi qui sais si bien fermer les fenêtres, tu ne peux pas ouvrir une porte?

 

JACQUELINE

 

Puisque vous voilà, monsieur Jadis.

 

JADIS

 

Tu seras cause que le gigot aura un coup de feu. (Il va ouvrir la porte)

 

 

SCÈNE X

 

 

OCTAVE, JADIS, JACQUELlNE

 

JADIS, à Octave

 

Vous voilà!

 

JACQUELINE, à part

 

Ah! mon Dieu! c'est bien lui!

 

JADIS

 

Vous avez été longtemps.

 

OCTAVE

 

Je vous en demande pardon; mais l'on m'a retenir.

 

JADIS

 

Vous avez un peu attendu à la porte. . . C'est que j'ai la broche. Ah! dame! je me sers moi-même. . . et quand on a un bon maître, il faut être bon serviteur.

 

OCTAVE, souriant

 

C'est trop juste.

 

JADIS

 

Au reste, ce n'est pas moi qui vous ai fait attendre. . . c'est cette petite étourdie qui n'osait pas ouvrir.

 

OCTAVE, à part

 

Elle! ici!

 

JADIS

 

Permettez-moi de vous la présenter. . . Mademoiselle Jacqueiine.

 

JACQUELINE, à part

 

Comme il me regarde! on dirait qu'il est fâché!

 

OCTAVE, saluant froidement

 

Mademoiselle. . . (A part) Pourquoi est elle ici?. . .

 

JADIS, à part, regardant Octave

 

Je suis sûr qu'il est déjà jaloux de moi. . . ça pourra servir. (A Jacqaeline, en lui désignant Octave) Mon voisin, qui a bien voulu me faire le plaisir d'accepter mon dîner. . . monsieur. . . monsieur. . . (A Octave) A propos, mon nouvel ami. . . comment vous appelez-vous?

 

OCTAVE

 

Je me nomme Octave.

 

JADIS, désignant Octave à Jacqueline

 

Monsieur Octave.

 

JACQUELINE, faisaît une révérence, à part

 

Octave! quel joli nom!

 

JADIS, aux deux jeunes gens

 

Et maintenant que la présentation est faite, plus de cérémonies. . . D'abord, je vous préviens que nous serons obligés de nous servir nous-mêmes; chacun fera sa besogne. Ehl eh! à la guerre comme â la guerre. Et pour commencer, pendant que je vais dresser mes petits plats et faire aussi un bout de toilette pour vous. faire honneur, toi, Jacqueline, tu mettras le couvert.

 

JACQUELINE

 

Mais. . . monsieur Jadis?. . .

 

JADIS, disparaissant

 

Monsieur Octave t'aidera. Je reviens.

 

 

SCÈNE XI

 

 

OCTAVE, JACQUELINE, aux deux extrémités de la scène et très-embarrassés

 

JACQUELINE

 

Il nous laisse seuls: Qu'est-ce que ce jeune homme doit penser de me voir ici? Je n'ose pas seulement le regarder. (Elle se détourne devant la glace et aperçoit Octave) Il est gentil, pourtant.

 

OCTAVE

 

Que peut-elle faire ici? Ce vieillard la traite bien familièrement, on dirait qu'il la connaît depuis longtemps. Mais je me souviens, tout à l'heure. . . il m'a tenu des discours qui. . . ah! mon Dieu! c'est cela, bien sûr. . . il veut séduire Jacqueline. . . et peut-être celle-ci est sa complice. . . Ah! cette pensée me fait mal. . . je ne veux plus songer à elle, je ne veux plus la voir. . . (Il se détourne devant la glaee qui fait face à celle où Jacqueline se regarde, et l'aperçoit) Elle est charmante, pourtant.

 

JACQUELINE, à part

 

Ah! mon Dieu! il me voit dans la glace.

(Elle se détourne en même temps qu'Octave, et ils se trouvent en face l'un de l'autre)

 

OCTAVE, à part

 

Ah! il faut que je sache. . . (A Jacqueline) Mademoiselle, deux mots.

 

JACQUELINE, confuse

 

Vous voulez me parler, à moi, monsieur!

 

OCTAVE

 

Oui, mademoiselle. . . Je voulais vous prier de m'excuser. . .

 

JACQUELINE, à part

 

J'en étais sûre, il va me parler des bouquets.

 

OCTAVE

 

De m'excuser de l'indiscrétion. . .

 

JACQUELINE, à part

 

C'est cela. . . le voilà parti.

 

OCTAVE

 

Que j'ai commise en acceptant l'invitation de monsieur Jadis. Si j'avais su déranger un tête-à-tête. . . croyez-bien que j'aurais refusé.

 

JACQUELINE, étonnée

 

Comment!. . . (à part) Qu'est-ce qu'il veut dire?

 

OCTAVE

 

Monsieur Jadis m'avait invité sans doute parce qu'il ne comptait pas vous avoir pour convive. . . mais, maintenant je suis sûr que ma présence est aussi gênante pour lui que pour vous. . . et je vais trouver un prétexte pour me retirer.

 

JACQUELINE, à part

 

Comment, il croit que je suis venue pour le vieux voisin! (Haut, etirès-rapidement) Mais, vous vous trompez, monsieur! entendez vous bien. . . je n'ai pas de rendez-vous avec monsieur Jadis. Je ne le connais pas du tout, moi; il m'a invitée à dîner. . . à cause de sa fête, mais je ne voulais pas venir. . .

 

OCTAVE

 

Vous êtes venue, pourtant. . . sachant que vous dîneriez en tête-à-tête. . .

 

JACQUELINE, avec plus de volubilité

 

Mais pas du tout. . . au contraire. . . c'est parce que monsieur Jadis m'avait assuré que nous ne serions pas seuls. . . c'est ce qui m'a décidée. . . sans ça. . .

 

OCTAVE

 

Comment, mademoiselle?

 

JACQUELINE, à part

 

Ah! mon Dieu!. . . qu'est-ce que je lui dis donc là. . .

 

OCTAVE

 

Ah! Jacqueline. . . est-ce vrai. . . est-ce que. . . vous saviez que je devais. . . (Avec joie) Ah! répondez. . .

 

JACQUELINE, bas

 

Dame!. . .

 

 

SCÈNE XII

 

 

Les Mêmes, JADIS

 

JADIS, entr'ouvrant la porte

 

L'ennemi est en présence. . . observons.

 

JACQUELINE, bas à Octave

 

Monsieur Jadis nous écoute.

 

OCTAVE, avec embarras

 

Il fait bien chaud, aujourd'hui.

 

JACQUELINE, de même

 

Demain aussi.

 

OCTAVE, de même

 

Ah! certainement. . . mais nous aurons de la pluie.

 

JACQUELINE, de même

 

Ça fera du bien aux petits pois.

 

JADIS, à part

 

Comment, ils en sont encore à parler des petits pois. . . Décidément, il faut que je m'en mêle.

(Il entre brusquement. Son costume n'est plus le même; Il est vêtu à la mode da Directoire: grand habit à larges boutons, culotte de nankin, gilet de basin; Breloques et gros bouquet; Jacqueline et Octave restent stupéfaits en le voyant)

 

JADIS

 

Vous ne me reconnaissez pas, hein? c'est l'habit de ma jeunesse. Je ne le mets plus qu'une fois par an. . . au jour de ma naissance, et je ne vous cache pas que je voudrais bien l'user. (Regardant) Eh bien! mais le couvert n'est pas mis. . . qu'est-ce que vous avez donc fait tous les deux?

 

JACQUELINE, avec intention, en regardant Octave

 

Mais vous savez bien que je ne suis pas de la maison, moi. . . C'est la première fois que je viens ici. . . je ne connais pas les aitres, moi.

 

JADIS

 

C'est vrai, j'avais oublié de te dire. . . tout est là dedans. (Il montre l'armoire) Allons, dépéchons- nous. . . quo tont la monde s'y mette. (Tont en parlant, il apporte la table)

 

OCTAVE, à part

 

C'est pour plalre à Jacqueline qu'il s'est fait si beau.

 

JADIS, à Octave qui reste immobile

 

Eh bien, jeune homme, vous n'entendez pas?

 

OCTAVE, rêveur

 

Moi! pardon. (S'apercevant que Jadis est tout près de Jacqueline, at près da buffet, il court se mettre entre eux deux) Que faut-il faire?

 

JADIS, lui donnant une nappe

 

Tenez, mettez la nappe. . . Jacqueline disposera les couverts. (Tout en posant les couverts) C'est cela. (A Octave) Vous vous placez dans le bout, et moi ici. . . à côté de Jacqueline. . .

 

OCTAVE

 

Âh! vous vous mettez auprès de mademoiselle?

 

JADIS, avec bonhomie

 

Oh! mon Dieu! oui. . . moi, je ne suis pas comme vous, je n'ai pas peur d'une jolie fille. Maintenant, il n'y a plus qu'à aller chercher les plats. . . Jacqueline, viens avec moi , tu m'aideras. . .

 

JACQUELINE, regardant Octave qui lui fait signa de n'y point aller

 

Moi, monsieur Jadis, mais. . .

 

JADIS

 

Comment mais. . . (à part) Ah çà! tout à l'heure, elle se sauvait de lui, et maintenant c'est de moi qu elle se sauve pour rester avec lui. . . Je n'y comprends plus rien.

 

OCTAVE, vivement

 

Si vous voulez, monsieur Jadis, je vous aidererai, moi.

 

JACQUELINE, de même

 

Monsieur Octave vous aidera.

 

JADIS, à part

 

Vous m'aiderez. C'est bien aimable à vous. (A part) Je commence à croire quarts se moquaient de moi, avec leurs petits pois. (Haut) Non, viens, toi, Jacqueline.

 

OCTAVE

 

Mademoiselle est peut-être fatiguée. . .

 

JADIS

 

Ah çàl. . . n'ayez pas peur, jeune homme, ça n'est pas un voyage. . . il n'y a pas cent lieues, d'ici à ma cuisine; nous serons revenus avant un mois. Allons, viens, Jacqueline. (A Octave) Vous, rangez les chaises. (Ils sortent)

 

 

SCÈNE XIII

 

 

OCTAVE, seul

 

Ahl c'est trop fort. . . maintenant j'en suis sûr, le vieux bonhomme veut séduire Jacqueline. . . . Il enrage de me voir chez lui; c'est pour être seul avec elle, qu'il l'a forcée à le suivre. . . (Il entr'ouvre la porte) Ah! mon Dieu, il lui donne une lettre! Là!. . . qu'est-ce que je disais?. . . . Comme il ne peut parler devant moi, il lui écrit. . . est-ce assez clair?. . . Jacqueline refuse la lettre. . . . Il insiste. . . il la met de force dans sa poche. Eh bien! puisqu'il en est ainsi, je veux la protéger contre ce vieux séducteur. Oui, ce sera une bonne action que je ferai là. . . moi aussi, j'ai ici une lettre. . . celle que j'écrivais hier à Jacqueline. . . Je voulais la déchirer. . . mais cette fois. . . le devoir me l'ordonne, je la lui ferai parvenir. . . tout-à l'heure en dînant. . . je lui glisserai. (il se fouille) Tiens. . . je l'avais encore ce matin. . . Ah! mon Dieu! je l'ai perdue!

 

JADIS, en dehors

 

Prends garde de renverser, Jacqueline.

(Il entre avec Jacqaeliue, qoi porte une soupière dans ses mains et la dépose sur la table, en arrivant)

 

 

SCÈNE XIV

 

 

OCTAVE, JADIS, JACQUELINE, disposamlnt les plats

 

JADIS, les regardant, à part

 

Si ce feu-là ne prend pas. . . ce ne sera pas faute d'avoir soufflé dessus. . . Le petit bonhomme crève de jalousie et Jacqueline a une peur horrible de moi. Ah! comme je vais m'amuser! (Haut, et débouchant une bouteille) Allons, mes enfants, à table, et d'abord nous allons boire un verre de ce bon vin-là. . . c'est un compatriote à moi. . . (Il verse à boire) et un contemporain. On l'a mis en bouteille le jour où Ton m'a mis en culottes. . . Allons, mes enfants, buvons. (Trinquant) A nos vingt ans!. . . (Apres avoir bu, et déposant sou verre) Ah! bon vin de mon pays, tu as baptisé mon unique amour, et quand tu coules dans mes veines, il me semble que mon cœur prend un bain de jeunesse. (On entend l'orchestre de la guinguette) Ah! voilà les violons quf recommencent. (A Octave, qui ne touche pas à son verre) Ëh! bien, voisin, vous ne buvez pas. . . seriez-vous malade?

 

OCTAVE, sortant de sa rêverie

 

Moi, pardon, je n'ai rien. . .

 

JADIS, à Jacqueline rêveuse

 

Eh bien, et toi, mignonne, tu ne manges pas. . . tu ne bois pas non plus?. . .

 

JACQUELINE, tressaillant

 

Si, monsieur Jadis, si. . . (Elle mange)

 

JADIS, en mangeant, aux jeunes gens

 

Savez-vous que vous n'êtes pas gais tous les deux? (Les jeunes gens se mettent il manger précipitamment) Allons, bon! pas si vite, maintenant. . . nous ne sommes pas à l'heure. . . vous allez vous étouffer. . . buvez un peu pour faire passer. . . (Il verse à boire à Octave, qui se trompe de verre) Eh! jeune homme, qu'est-ce que vous taites donc là?. . . vous buvez dans mon verre.

 

OCTAVE

 

Ah! pardon, je croyais que c'était celui de mademoiselle. . .

 

JADIS

 

Eh bien, elle est jolie votre excuse!. . . mes compliments. (L'orchestre se tait pour laisser entendre un solo de haut-bois qui joue nu vieil air; Le bonhomme Jadis lève la tête et dresse l'oreille; Octave et Jacqueline vont se parler; mais le bonhomme Jadis les sépare) Chut! chut!. . . . Taisez-vous; laissez-moi entendre.

 

LES DEUX JEUNES GENS

 

Qu'y a-t-il donc?

 

JADIS, suivant la mesure de l'air en inclhiant la tête à droite et à gauche

 

Tra déri déri déra. . . Ah! le bon musicien! tradéri. . . Je vais vous dire, mes enfants. . . j'ai beaucoup aimé sur cet air-là autrefois. . . et rien que de l'entendre ça me denne des envies de vous planter là, et d'aller danser avec les autres.

 

JACQUELINE

 

Quoi! monsieur Jadis. . . vous oseriez sortir avec cet habit-là?

 

OCTAVE

 

Devant tout le monde?

 

JADIS

 

J'ai osé bien d'autres choses sur cet air-là. Tenez, (A Octave) quand je me suis fait soldat. . . à cause de Jacqueline, (A Octave en montrant Jacqueline) pas celle-là. . . l'autre, ma Jacqueline à moi, (Il indique le portrait) j'avais à peu près votre âge, et je n'étais certainement pas la valeur en personne. . . Aussi la première fois que je me suis trouvé en face des Autrichiens, dans les plaines de la Lombardie, j'ai joliment regretté ma Bourgogne et le violon du gros Biaise. . . Tout à coup, notre commandant nous crie: Braves soldats, c'est notre tour; en avant!. . . En avant, c'était du côté des canons. Moi, je manquais d'enthousiasme. . . mais voilà que la musique d'un régiment qui était en position s'avise de jouer mon air favori, tra déri déri déra. Moi, si doux, si paisible, il me semble que je reçois un coup de fouet. Je me métamorphose en lion. Les camarades partent au galop en criant: Vive la république ! Je les suis en criant: Vive Jacqueline! et nous entrons dans les rangs ennemis comme des boulets vivants. . . Moi, j'allais le diable, le sabre au poing, tapant comme un sourd et fredonnant mon petit air: tra déri déra déra. . . mais voilà que je rencontre sur mon chemin un grand gailiard tout doré qui tenait un grand drapeau. . . Ça ferait une belle robe pour Jacqueline, que je me dis, et tra déri, je tombe sur l'Autrichien déri déra, je le coupe en deux tra déri déri. . . je lui enlève son drapeau, déri déra. Le général m'embrasse, on met mon nom à l'ordre du jour de l'armée, et la République me donne un sabre 'd'honneur, tra déri dera la la. Et après ça, comment diantre voulez-vous que j'aie peur d'aller danser dans un bal? Ces diables de violons qui jouent cet air-là justement quand je suis dans mes idées. . . Il me semble que c'est le violon du gros Biaise qui m'appelle. . . Il me semble que Jacqueline m'attend. . . (Il embrasse Jacqueline) et je crois que j'embrasse Jacqueline.

 

OCTAVE, avec un mouvement de jalousie

 

Ah! monsieur Jadis. . . une jeune fille.

 

JADIS

 

C'est justement pour ça; buvons, (Iil regarde Octave, qui parat inquiet) Est-ce que vous seriez jaloux ?

 

OCTAVE, vivement

 

Moi, jaioux! (Il regarde Jacqaeline à la dérobée; celle-ci baisse les yeux) Pourquoi serais-je jaloux?

 

JADIS

 

C'est vrai, pourquoi seriez-vous jaloux. . . vous n'êtes pas amoureux. (Octave garde le silence)

 

JADIS, à part

 

Quel obstiné!. . . voyez s'il parlera. . . Je vais bien le forcer. . . (Haut) Buvons. Tiens! elle est vide. Dieu que c'est petit une bouteille. (Il tire de sa poche un trousseau de clés) Dites donc, jeune homme, vous qui avez de bonnes jambes, allez donc nous chercher quelques bouteilles de vin; voilà les clés de la cave.

 

OCTAVE, à part

 

Je comprends son idée; il veut rester seul avec Jacqueline. (Haut à Jadis) Mais je ne sais pas où elle est votre cave, moi.

 

JADIS

 

C'est vrai. Elle n'est pas loin, allez. (Il montre la porte de la cuisine) C'est là en tournant à droite, une grande armoire. . . qui me sert de cellier. . . Ne cassez rien, surtout. . . (Il lui donne les clés; Octave reste immobile) Eh bien, jeune homme, à quoi pensez-vous?

 

OCTAVE

 

Hein? quoi? — Ahl oui.

 

JADIS

 

Excusez-moi si je vous dérange; mais je vous ai prévenu que nous étions sans façon ici. . . Et puis je ne peux pas tout faire. . . il faut que je découpe le rôti.

 

OCTAVE

 

(Il prend les clés et se dirige vers la porte. Jadis le suit des yeux, auisi que Jacqueline, qui parat touie tremblante. Jadis embrasse en riant la main de Jacqueline; Arrivé à la porte, Octave revient sur ses pas, jette les clés, et retombebe sur sa chaise cù il feint de s'endormir)

 

Non, je ne peux pas; je suis fatigué.

 

JADIS, à Jacqueline

 

Hi! hi! hi? Dis donc, il dit qu'il est fatigué. . . Je crois qu'il est gris, moi, le voisin. . . hi! hi! hi!

 

JACQUELINE

 

C'est qu'il n'a pas l'habitude de boire.

 

JADIS, ramassant les clés et prenant le panier

 

Boire! Nous n'avons pas bu. . . Attends-moi, Jacqueline, je vais chercher du vin.

 

OCTAVE, à part

 

Ma ruse a réussi. . . et c'est moi qui resterai seul avec Jacqueline.

 

JADIS, regardant Octave

 

Il a remué. . . il m'observe. . . (Haut) C'est étonnant. . . tiens, voilà que je ne puis plus marcher non plus. . . Dis donc, Jacqueline, (Il jette les clés à terre) je suis comme le voisin. . . hi! hi! hi! (Tapant sor la bouteille) Ah! méchante, ce n'est pas gentil de griser un ami.

(Il se laisse tomber comme étourdi sur une chaise)

 

OCTAVE, Il fait un monvement; Jadis lève la tète; Octave reprend son immobilité; A part

 

Il n'est pas plus gris que moi. . . (Il continue à faire semblant de dormir)

 

JADIS, bas à Jacqueline

 

Dis donc, mignonne. . . il dort, hi! hi! c'est comme si nous étions seuls.

 

JACQUELINE

 

Ah! monsieur Jadis. . . ce n'est pas ce aue vous m'aviez propris. . . soyez donc raisonnable à votre âge!

 

JADIS

 

Commerit, à mon âge!. . . mais je n'ai que vingt ans, moi. . . (Montrant le voisin) Ce n'est pas comme lui, le voisin.. .  il est très-vieux. . . il ne s'appelle pas Octave, c'est Mathusalem qu'il s'appelle! Tu ne sais pas, Jacqueline, il m'a dit qu'il te trouvait laide. (A part) Il est furieux. . . ça va le réveiller. (Haut) Ce n'est pas comme moi, va, Jacqueline. . . je le trouve gentille à croquer. (Il lui baise la main) Veux-tu que je tu croque; jai encore des denîs, va

 

JACQUELINE, se levant

 

Finissez donc, monsieur Jadis, ou je m'en vais. . .

 

JADIS, à part, riant

 

Elle aussi. . . elle croit que je suis gris. Puisque tu ne veux pas m'entondre, lis au moins ma lettre.

 

JACQUELINE

 

Je l'ai -perdue, votre lettre.

 

JADIS

 

Oh! que nenni. . . une jolie fille ne perd jamais une lettre d'amour avant de la lire. (Il fouille dans la poche de Jacqueline et en tire la lettre) Elle est là dans ta poche. . . Tiens, mignonne, tu verras comme elle est jolie, ma déclaration d'amour. . . Ça n'est pas le voisin qui écrirait comme ça.  

(Il déploie la lettre et l'offre à Jacqueline qui la repousse)

 

OCTAVE, se fouillant

 

Si j'avais la mienne, encore. . .

 

JADIS, à Jacqueline

 

Alors, je vais te la lire moi-même; écoute un peu. . . ça va te chatouiller le cœur. (Regardant Octave -- Haut; il lit) "Depuis le jour où je vous ai vue pour la première fois à la fenêtre. . . "

 

OCTAVE, à part

 

Il a trouvé ma lettre, et il s'en sert pour séduire Jacqueline devant moi!. . . attends! (Il fait semblant de rêver et continue d'une voix lente) "Un grand trouble s'est emparé de mon esprit, et je ne sais plus du tout ce que je fais. . ."

 

JACQUELINE, s'approcbant d'Octave

 

Tiens. . . on dirait qu'il rêve.  

 

JADIS

 

Oui, il rêve. . . laissons-le dormir. (Lisant) "Ce que je fais. — Écoute mignonne. — J'ai beau vouloir éloigner votre image de ma pensée, je ne puis y parvenir. Et quand je ferme les yeux pour ne plus vous voir. . ."

 

OCTAVE, feignant toujours de rêver

 

"Pour ne plus vous voir à votre fenêtre, ma chère Jacqueline. . ."

 

JACQUELINE

 

Sa chère Jacqueline; il pense à moi en rêvant.

(Octave lui baise la main)

 

JADIS

 

"Il me semble que je vous vois encore. . ."

 

OCTAVE, rèvant

 

"Bien mieux dans mon cœur."

 

JADIS

 

"Dans mon cœur. . ." point et virgule.

 

JACQUELINE

 

Mais qu'est-ce qu'il dit donc, monsieur Jadis; il ne me trouve donc pas laide?

 

JADIS

 

Il rêve. . . Mais écoute donc, mignonne. (Reprenant la lettre) "Je ne sais pas si c'est de l'amour. . .

 

OCTAVE, se levant avec vivacité

 

Je suis sûr que c'est de l'amour.

 

JADIS, à part

 

Voilà qu'il est sûr. . . Il a mis le temps à s'en assurer. (Haut) Allons donc!

 

JACQUELINE

 

Mais qu'est-ce que ça veut dire?

 

JADIS, riant

 

Est-ce que tu ne t'en doutais pas, ma chère? Tiens. . . finis la lettre.

 

JACQUELINE, lisant

 

"Je serais bien heureux si je voyais à votre ceinture un des bouquets que je jette dans votre chambre." (A part) C'était lui, j'en étais sûre.

(Elle prend dans son corsage le boaqaet de violettes qu'elle y avait caché, et le met à sa ceinture)

 

JADIS, à Octave

 

Voilà ia réponse.

 

JACQUELINE, à Octave

 

Vous ne dormiez donc pas?

 

OCTAVE, à Jadis

 

Vous n'étiez donc pas gris?

 

JADIS, à Octave

 

Vous étiez donc amoureux, vous? Pourquoi baisser les yeux, Ociave; et vous, Jacqueline, pourquoi rougir? *Parmi toutes les rumeurs qui s'élèvent de la terre, s'il en est une qui soit écoutée là-haut, c'est le battement de vos cœurs innocents, émus par ]a même pensée. Vous êtes jeunes et vous vous aimez, rien n'est plus simple, et rien n'est plus beau; puisque vous étiez tous les deux le bonheur vivant l'un de l'autre, vous n'aviez pas le droit de vous éviter. A votre âge, l'oisiveté du cœur est une impiété presque. Celui dont la jeunesse se passe sans aimer, sa vie s'écoule triste comme un été sans soleil. Allons, Octave, (Montrant Jacqueline) répète-lui que tu l'aimes, (Il le pousse vers la jeune fille) et dis-le-lui tout bas pour qu'elle entende mieux.

 

OCTAVE, plus près de Jacqueline, à demi-yoix

 

Ahl oui, je l'aime!

 

JADIS, posant la maiu sur la poitrine de Jacqueline en riant

 

Il y a de l'écho.

 

OCTAVE, faisant le même mouvement

 

Voyons!

 

JADIS, lui arrêtant le bras

 

Tu peux t'en fier à moi — Vous n'étiez tous les deux coupables que de trop d'innocence, et cette innocence-là avait ses dangers, c'est pour cela que je me suis mêlé de vos petites affaires —Sans moi, Dieu sait ce qui serait arrivé, (A part) et le diable aussi — * (A Octave) Mon jeune ami, à compter d'aujourd'hui, vous me ferez le plaisir d'accepter un logement auprès de moi. — J'ai là (Il montre une porte) une petite chambre où vous seriez très-bien; il y a du papier bleu (A part) et un verrou. (Haut) Aimez-vous le papier bleu?

 

OCTAVE, étonné

 

*Mais pourquoi voulez-vous me faire déménager?

 

JADIS

 

*C'est une idée que j'ai comme cela.

 

OCTAVE, regardant Jacqueline

 

*C'est que je ne serai plus aussi près de Jacqueline, et quand on a l'habitude de se voir un peu tous les jours. . .

 

JACQUELINE

 

*De loin seulement.

 

JADIS, du même ton

 

*De loin, -— Oui, très-bien; et savez-vous ce qai arrive cest qu'un beau soir on veut so voir de plus près; (Montrant Octave) mon voisin monte chez ma voisine, sous un prétexte que conque. — Les plus mauvais sont les meilleurs. — Il lui emprunte une allumette sur l'air de: (Il chante)

 

Ma chandelle est morte,

Je n'ai plaa de feu.

 

*(Aux deux jeunes gens) Et c'est précisément ce que je veux éviter, parce que (Montrant Octave) le feu aussi près de la poudre (Montrant Jacqueline) c'est dangereux. (A Octave) Enfin, vous logerez ici provisoirement, et si vous avez bescio d'aliumettes, vous viendrez m'en demander à moi.

 

OCTAVE, regardant Jacqueline

 

*Oh! je vais bien m'eunuyer.

 

JACQUELINE, de même

 

*Ah!

 

JADIS, éclatant

 

*Mais, sacrebleu! je ne peux pourtant pas vous marier tout de suite. — Le maire est couché, un peu de patience. (Il les conduit en face du portrait) Mais regarde donc, Jacqueline, quel joli ménage ils feront tous deux!

 

OCTAVE ET JACQUELINE

 

Âh! monsieur Jadis!

 

JADIS

 

J'ai là dans un coin quelques vieux écus qui ne me servaient à rien, ce sera la dot de Jacqueline; elle n'est pas bien grosse, — mais. . . elle vous permettra de vivre contents entre le bonheur, qui sera le fruit de votre amour, et le travail, qui est le repos du plaisir. — Et maintenant, mes amis, en attendant le repas de vos noces, (Montrant la table) faisons honneur à celui des fiançailles. — A table!

 

OCTAVE, s'élance dans les bras da bonhomme Jadis, et l'embrasse avec effusion en regardant Jacqueline au même instant l'on entend l'horloge qui sonne huit heures

 

Huit heures! — J'ai vingt ans!

 

JADIS, donnant la main aux jeunes gens

 

Et moi, mes enfants, vous venez de me les rendre.

(Ils se mettent à table tous les trois; On entend pour la dernière fois l'orchestre de la guinguette. — Le rideau tombe)

 

 

FIN





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