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HENRY MURGER

 

PAR

 

THÉODORE PELLOQUET

 

 

 

PHOTOGRAPHIE PAR PIERRE PETIT

 

 

 

PARIS

 

LIBRAIRIE NOUVELLE

 

Boulevard des Italiens, 15

 

A BOURDILLIAT ET Ce, ÉDITEURS

 

La traduction et la reproduction sont réservées

 

1861


portrait

 

 

HENRY MURGER

 

___________

 

 

 

Henry Murger naquit en 1822, de parents obscurs et pauvres qui ne purent lui faire donner qu'une éducation élémentaire, semblable à celle de presque tous les enfants du peuple. Dès l'âge de quatorze à quinze ans, il dut chercher les moyens de gagner sa vie et il entra dans une étude d'avoué, en qualité de petit clerc. Un protecteur, l'auteur de Sylla et des Ermites, l'académicien de Jouy le plaça ensuite chez un gentilhomme russe, le comte Tolstoy, comme secrétaire. Il n'en devint pas beaucoup plus riche. Je crois que ses appointements restèrent quatre ou cinq fois au-dessous de ceux du'cuisinier de la maison. Mais cette place devait décider de sa vocation et do son avenir. Il avait pour principale occupation de lire à son patron les œuvres des écrivains contemporains les plus célèbres. En les lisant, il les écoutait. Il lui sembla qu'il avait en lui comme un écho de ces voix charmeresses qui tenaient la France attentive. Le monde d'alors, en effet, était encore plein de bruits sonores quoique déjà décroissants. Il aimait, comprenait et honorait l'art et les lettres. Les années qui précédèrent et suivirent 1840 nous apparaissent du point où nous sommes arrivés, — descendus serait plus juste, — comme à demi voilées d'une sorte de crépuscule, déjà envahies par des brumes, mais illuminées de temps à autre par de magnifiques éclairs. Bientôt va venir l'heure de la chute des Burgraves et le triomphe inouï de Lucrèce. A Victor Hugo va succéder M. François Ponsard; le brouillard gris et froid va nous cacher, pendant de longues années, les rayons les plus éclatants du soleil.

 

Il faut rendre cette justice à Murger, qu'il a toujours essayé de retrouver leurs traces lumineuses, même dans les heures les plus troubles. Jamais il n'eut d'autres maîtres que les vrais maîtres du dix-neuvième siècle. Du reste, il ne pouvait guère adorer de dieux plus anciens, car il avait à peine entrevu leurs autels. Cependant, il faut le louer de n'avoir, malgré l'empressement de la foule à s'atteler au char des triomphateurs les plus grotesques, il faut le louer de n'avoir jamais pris pour des mélodies savantes, harmonieuses et inspirées, les ponts-neufs à la fois vulgaires et solennels de la muse du Bon Sens. On lui a fort injustement reproché l'insuffisance de son éducation classique. Où, dans quel moment, l'élève des Frères ou de la Mutuelle forcé de gagner sa vie à l'âge où la plupart des fils de famille sont encore sur les bancs du collège, aurait-il trouvé l'occasion de faire connaissance avec les poëtes, les historiens et les philosophes d'Athènes et de Rome?

 

Sans doute, ce manque d'une large et solide éducation littéraire fut préjudiciable à Murger. On s'en apercevait en lisant ses œuvres, aussi en écoutant sa causerie, tout brillant causeur qu'il était. Ignorant beaucoup de choses, — dont quelques-unes presque élémentaires, — il croyait parfois volontiers qu'il lui était inutile de les apprendre, les considérant comme inopportuns et vains; parfois, au contraire, il inclinait à leur donner un trop grand prix. Par le même motif, il tenait souvent pour nouvelles et originales des idées fort anciennes, mais qui venaient à lui pour la première fois. L'en blâmer sévèrement serait, je le répète, injuste, quand on songe aux circonstances et aux épreuves qu'il dut traverser.

 

Elles se montrèrent d'abord, et longtemps, fort dures, presque inexorables pour Murger. Personne n'eut des commencements plus pénibles, moins encourageants. Quand je l’ai connu (1842), il avait déjà beaucoup écrit de vers et de prose, de vers surtout; rien n'était publié. Il venait d'entrer à une Correspondance de Journaux de departments, dirigée par M. J. Gisorme, à laquelle il donnait huit heures par jour, fêtes et dimanches compris, moyennant une rétribution mensuelle de cinquante francs. Je note cette circonstance pour apprendre au lecteur comment, dans notre beau pays, le plus spirituel de tous les pays a ses propres yeux, comment, dis-je, on rémunère des travaux assez pénibles, presque littéraires, et qui exigent quatre fois plus d'intelligence, de zèle et de dévouement que des fonctions de commis ou d'employé, six fois mieux payés.

 

Murger occupa fort peu de temps ce trop modeste emploi, où il s'accordait d'ailleurs assez mal avec son rédacteur en chef, lequel étant d'Agen, se prenait naturellement pour un grand homme. Je l'avais perdu de vue depuis quelques semaines, lorsqu'un jour il me fit dire qu'il était malade. J'allai lui rendre visite, rue Monsieur-le-Prince. Il était couché dans un lit sans rideaux, placé dans l'angle d'une chambre garnie, — fort mal garnie, presque nue. Au-dessus de son lit on voyait, accrochés à un clou, un loup de velours noir et une paire de gants de bal fanés, qu'il regardait souvent. Il ne se plaignit pas, me parla avec douceur, comme il parlait presque toujours. Je devinais bien vite que la flamme intérieure le brûlait ardemment, et tout en le brûlant le faisait vivre; qu'elle illuminait aussi les horizons de ses rêves d'avenir d'une lumière assez radieuse pour l'empêcher de voir sans trop de dégoût les ignominies du présent. Je la devinai, dis-je, car il était de ceux qui ne font pas montre de leurs espérances, de peur de les flétrir.

 

J'ai dit qu'il avait déjà beaucoup écrit de vers et de prose. Parmi les vers je citerai plusieurs satires contre un poëte politique autrefois célèbre, M. Barthélémy, et un poème, Via dolorosa, qui n'ont jamais été imprimés. Lié dès cette époque avec un groupe déjeunes gens qui devaient plus tard se faire des noms plus ou moins célèbres, en suivant des voies souvent opposées, entre autres, MM. de Banville, Beaudelaire, Nadar, Fauchery et Chamfleury, il travailla avec ce dernier pour le petit Théâtre du Luxembourg, le Théâtre de Bobino, comme on disait alors.

 

Plus tard, toujours poussé par les exigences inexorables de la nécessité, il émietta son esprit et son talent dans les colonnes des petits journaux littéraires, voire des journaux industriels. Il devint rédacteur du Moniteur de la Mode, du Castor, journal de la chapellerie, de la Silhouette avec MM. Asselineau, Nadar, Busquet, Fauchery, Balathier et Vitu, qui ne s'attendait peut-être pas à devenir un écrivain politique, et surtout ne paraissait rien faire pour s'y préparer1.

 

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1 Nous trouverons dans un article consacré par le Figaro à la 'mémoire de Murger, l’extrait d'une lettre, où notre écrivain raconte, avec une verve railleuse, ses débuts littéraires.

 

«Te rappelles-tu, mon cher Bourdin, cette époque déjà lointaine, où nous n'aurions pas pu comme aujourd'hui, concourir au prix de 10,000 fr. fondé par M. Lob, le Véron de la chimie capillaire? — Possédant déjà quelque teinture d'orthographe, nous collaborions avec une audacieuse activité à une feuille, où par exception, notre prose était payée à raison de huit francs l'arpent, — ce qui mettait nos lignes au prix des poires d'Angleterre. — Le fondateur de ce journal où, par prudence, on ne lisait jamais. La suite à demain, disparut un jour en nous devant plusieurs hectares de copie. — Nous commençâmes d'abord par nous arracher les cheveux, — distraction qui ne nous est plús permise, — puis nous prîmes en collaboration le parti de passer cette banqueroute aux profits et pertes.

 

«Cependant trois mois après, — un samedi, — le dernier du carnaval, et comme nous regrettions avec mélancolie de ne pas pouvoir le graisser, on nous apporta une lettre dans laquelle nous étions convoqués, comme créanciers du journal, à venir toucher 75 0/0 de notre créance. — Ah! conviens-en! jamais rentrée, même celle de Bouffé, ne fut plus heureuse.»

 

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Ces travaux quotidiens, dans lesquels Murger apportait un soin et une conscience d'artiste, mal payés quand ils le sont, mais qui pourtant usent un homme plus vite que des travaux plus sérieux, et déflorent parfois le meilleur de soi-même, la verve, la spontanéité, le don des saillies heureuses, des imaginations printanières, n'empêchaient pas chez notre jeune littérateur des visées plus hautes. Il avait commencé, il voulait continuer et finir par des vers. Dès 1844, il envoyait à l'Artiste, entre autres poésies, le Balcon de Juliette el le Plonyeur, puis l’Adieu à Nini, après le Carnaval, et les Amours d'un Grillon et d'une Étincelle (1845). Ces divers morceaux, vers et prose, empreints déjà d'une grâce charmante, discrète et mélancolique, écrits sous l'impression visible de la lecture d'A. de Musset, furent remarqués de quelques gens de goût sans arriver jusqu'au public. L'estime des premiers, même leurs sympathies qui devaient plus tard aplanir à Murger les plus rudes sentiers, ne le menaient guère à l'aisance dorée d'Horace. Il soutint courageusement, avec une insouciance, non sans fierté, la lutte contre la fortune, croyant en lui, en son œuvre, ayant foi surtout dans l'art et dans ses destinées, et lui demandant ses plus chères consolations, comme son plus solide appui. Du reste, j'ai hâte de le dire, aux heures les plus tristes, les plus abandonnées, et elles sont nombreuses dans sa vie, il ne songea pas un seul instant à quitter la plume. C’était pour lui l'instrument du martyre et de la gloire. Il traversa dignement l'épreuve du martyr, sans forfanterie, comme sans plaintes amères, sans affecter surtout les allures d'un héros ou d'un messie, le sourire aux lèvres, un sourire tranquille et doux, dont il était donné à peu de monde de deviner l'ironie.

 

En 1844, Murger entra au Corsaire2. Il y publia successivement Orbassan, le Confident et les Scènes de la vie de Bohème, qui devaient fonder la réputation de l'auteur, mais qui passèrent d'abord presque inaperçus du public3.

 

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2Ce petit journal s'appella d'abord le Satan, puis le Corsaire-Satan, après avoir opéré sa fusion avec la feuille qui portait le premier de ces titres. Il ne garda que très-peu de temps ce double nom.

 

Le Corsaireeut d'abord pour rédacteur en chef M. Lepoitevin-Saint-Alme. Après 1848, il fut dirigé par MM. de Coëtiogon et de Rovigo. Murger travailla surtout au Corsaire de M, Lepoitevin, dont les rédacteurs étaient pour ainsi dire partagés en deux divisions, les polémistes et les feuilletonistes. Murger faisait partie des feuilletonistes avec MM. de Banville, Busquet, Beaudelaire, Fiorentino, etc.

 

3«La publication de la Vie de Bohème, dit avec beaucoup d'exactitude M. Léo Lespès, dans le Corsaire, fit sensation parmi les gens du métier; mais le grand succès populaire ne se développa que lorsque l'œuvre fut portée à la scène. — Le Poitevin-Saint-Alme paya chaque feuilleton 15 francs, le livre fut vendu 500 fr. à un éditeur qui en a tiré 70,000 exemplaires.»

 

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Pourtant Murger ne renonçait aux vers qu'à regret, ou plutôt il ne voulut jamais y renoncer. Aussi nous le voyons donner à l’Artiste, une pièce de poésie, le Requiem d’amour. Le même journal publia aussi de lui, les Amours d'Olivier, récit autobiographique. Vers cette époque (1848-1849), il imprima dans l'Événement, le Souper des funérailles, et travailla dans le Dix-Décembre, à un roman par lettres, en collaboration avec MM. de Banville, Fauchery et Vitu.

 

Quelque temps après (1849), un jeune écrivain dramatique, M. Barrière, proposa à Murger d'arranger avec lui la Vie de Bohème pour la scène. Murger y consentit, et n'eut pas lieu de s'en repentir. La pièce des deux collaborateurs obtint un de ces succès qui font époque. De ce moment date la popularité de Murger. Les barrières les plus difficiles à franchir s'abaissent devant lui; les portes jusqu'alors hermétiquement fermées à ses œuvres, s'ouvrent comme par enchantement. Il fait jouer un acte au Français, le Bonhomme Jadis. M. Buloz, directeur de la Revue des Deux-Mondes, l'appelle à prendre une place dans ce recueil, d'un accès si difficile pour les jeunes écrivains, entre Mme Charles Reybaud, M. Jules Sandeau et M. Gàchon de Molènes.

 

C'est l'époque la plus heureuse de la vie de Murger, aussi la plus féconde. A partir de la représention de la Vie de Bohème, notre auteur a publié successivement: le Dernier rendez-vous, les Scènes de campagne, les Buveurs d'eau, les Vacances de Camille, Propos de ville et propos de théâtre, Scènes delavie de jeunesse, le Roman de tontes les femmes, le Sabot rouge, Madame Olympe, Ballades et fantaisies.

 

Quelques semaines avant sa mort, il avait obtenu un très-légitime succès au Palais-Royal, avec un acte charmant intitulé: le Serment d'Horace.

 

Telle est, dans son ensemble, l'œuvre de Henry Murger. Elle représente une somme d'efforts et de travail plus considérable qu'on ne le croit communément, et il a fallu à son auteur, mort à trente-neuf ans, au beau milieu de la vie, plus d'énergie et de persévérance qu'il ne l'avouait lui-même. Restera-t-elle tout entière? Oui, mais tout entière seulement dans la bibliothèque de quelques dilettantes littéraires, comme un spécimen rare et curieux d'une littérature un peu bizarre, excentrique, comme le témoignage d'un esprit original, très-individuel, et surtout comme une peinture assez exacte des tendances morales, philosophiques et esthétiques d'une partie de la société à notre époque. A ces dilettantes, elle plaira plus par ses défauts que par ses qualités. Mais je doute que la foule, dans trente ans, se passionne pour certains héros et pour certaines héroïnes de Murger; je doute même qu'elle retienne leurs noms. En écrivant ainsi, je sais que je blesse un usage, vieux comme la première oraison funèbre, et qui ordonne de ne parler des morts qu'avec des éloges sans restriction. Mais je crois que les panégyriques à outrance, au lieu de glorifier la mémoire d'un homme, l'écrasent. C'est un ancien et excellent proverbe que celui qui veut la vérité pour tout le monde, pour les morts comme pour les vivants. J'étais l'ami de Murger, et je m'en honore; cependant, je tiens pour une sorte d'impiété de prononcer des harangues menteuses, à côté d'une fosse fraîchement ouverte.

 

D'ailleurs, les qualités de Murger sont bien à lui; ses défauts sont surtout ceux de son époque. Il y a des époques fécondes en grands hommes, d'autres presque stériles. Il appartenait à une mauvaise genération, — j'ai le droit de le dire, j'en suis, — à une génération vieillie avant l'heure, et, malgré sa vieillesse prématurée, sans expérience, sans enthousiasme et sans colère, ayant de la vanité et pas du tout d'orgueil, une vanité niaise, puérile, qui se manifeste surtout par l'affectation d'une ironie mesquine, en face de tous les enthousiasmes et de toutes les grandes causes; à une génération, en un mot, qui laissa périr dans ses mains le magnifique héritage que lui avaient légué les hommes de 1830. Murger valait certainement beaucoup mieux qu'elle, mais il ne put échapper complètement à son influence énervante et morbide. Amoureux, en poète qu'il était, de l'idéal, il l'alla chercher dans les milieux qu'il était obligé de traverser, et où il est dangereux parfois de rester trop longtemps.

 

Je n'en sais pas de meilleure preuve que son livre le plus vanté, celui qui fait encore aujourd'hui la meilleure partie de sa réputation, un livre de talent, de beaucoup de talent, sans contredit, mais une triste livre. Non, il n'est pas vrai que la Vie de bohème soit un poème de jeunesse, d'insouciance et de gaieté. C'est un livre malsain, faux souvent, où le vice grimace, où la jeunesse se farde comme une coquette surannée, où l'insouciance est feinte et cache non pas une paresse parfois poétique, mais la lâche indolence de gens sans courage et sans talent. Ils se disent poètes, artistes et savants; en realité, ils n'aiment ni la science, ni la poésie, ni l'art. Ils ont pris le costume, — plutôt le travestissement, — des poètes, des artistes et des savants, pour ne point faire un honnête métier, et pour ne pas ressembler aux bourgeois dont il se moquent et dont la plupart valent mieux qu'eux. Voilà ce que Murger aurait dû peindre et sans rien déguiser; il eût écrit une burlesque, mais pourtant navrante comédie et d'un utile enseignement. Il a essayé, au contraire, — je ne l'en blâme pas, il n'avait jamais vu d'autres héros, et la lecture des grands maîtres ne lui avait pas fait connaître les glorieux modèles du temps passé, — il a essayé déplacer sur un piédestal, rehaussé d'arabesques et d'ornements ingénieux, ses tristes personnages, d'agrandir leur taille et de donner du caractère et du pittoresque à leur allure et à leur physionomie. Il a su ainsi tromper beaucoup de gens, en se trompant lui-même. Mieux eût valu qu'il fit voir tout le grotesque de leurs prétentions, la vanité de leur existence et de leurs idées, aussi et surtout l'égoïsme incurable, qui seul les guide et dicte leur conduite et leurs paradoxes saugrenus.

 

On a dit, pour tâcher de les rendre plus intéressants et plus aimables, qu'ils sont pauvres et qu'ils se moquent de leur pauvreté. Cela n'est pas vrai; ils raillent la richesse comme le renard affectait de mépriser les raisins. Leurs plaisanteries contre la fortune sont des mensonges, et qui cachent mal la vérité; au fond, ils n'ambitionnent rien autant que la richesse. Dans ce volume écrit, dit-on, en l'honneur des Gueux de l'art et de la poésie, je vois a chaque page, des cantiques pleins d'effusion et d'enthousiasme en l'honneur de l’argent et des billets de banque.

 

La langue de ces gens-là ne vaut pas mieux que leurs sentiments, c'est un argot. Murger le parle souvent avec infiniment d'esprit, parfois de grâce; il lui donne parfois un tour d'un saveur étrange et qui séduit. C'est un grand malheur, car il a fait prendre à beaucoup de jeunes écrivains une sorte de pathos à la fois cynique, débraillé et précieux, pour une manière de style original et nouveau.

 

J'ai dit qu'il y avait du talent dans ce livre, et je le répète; il y a aussi de l'esprit, très-brillant et très-vif; des mots heureux, rendus dans un langage trop souvent plein de maniérisme et d'affectation. Il y a même du cœur, moins que ne le disent des amis maladroitement empressés, — plus empressés que sincères, — mais beaucoup plus que ne le prétendent des rigoristes un peu pédants. Seulement, le cœur se fourvoie dans ce monde interlope, aux prises avec ces amours malsains et ces Aspasies sans orthographe. Murger, du reste, n'était pas un observateur profond, c'était un esprit curieux, attentif, ingénieux, parfois plein de séduction et de charme, plutôt qu'étendu et profond, un esprit propre à traduire, — souvent avec infiniment de délicatesse, — les sentiments tendres et mélancoliques mieux que les véhémences et les emportements des passions fortes, volontiers rêveur et contemplatif, malgré de vives saillies et des lueurs étincelantes. Il avait une âme aimante et pleine de pudeur dans ses affections, aussi de fierté. La fierté native, c'est là le secret de cette ironie amère, qu'on retrouve au milieu de ses pages les plus souriantes. Elle éclate et déborde, juste au moment où il va pleurer, comme pour étouffer les larmes qui lui viennent aux yeux; on sent qu'il pleure en dedans, la plus douloureuse façon de pleurer.

 

J'ai lu en beaucoup d'endroits, depuis sa mort, qu'il était le poète de la gaieté. Ceux qui le disent, ou ne l'ont pas connu ou ne l'ont pas compris. Gai, il n'aurait certainement pas mieux demande que de l'être, mais il n'en eut que trop rarement l'occasion. Sans compter la pauvreté qui ne le quitta guère, et les trahisons dont il souffrait d'autant plus qu'il n'aimait pas à se plaindre, il avait cette sensibilité exquise et profonde, irritable et nerveuse qui souffre du moindre choc et saigne à la plus légère blessure. C’était là son malheur, ce sera sa gloire. Cette sensibilité donne à ses livres l'accent le plus touchant; on sent qu'il se met lui-même dans son œuvre, et qu'il ne saurait rien y mettre de meilleur.

 

On trouvera sans doute que j'ai dit beaucoup de mal de la Vie de Bohème; j'ai quelque raison de croire que Murger lui-même n'en pensait pas beaucoup plus de bien que moi. Toute sa vie il a fait effort depuis pour réagir contre certaines impressions que ce livre avait fait naître. Dans ses œuvres postérieures comme dans sa conversation, il mettait un grand soin de marquer son estime pour les vertus et les mérites bourgeois, et son dégoût pour les affectations cyniques des faux artistes, peut-être même poussait parfois trop loin ses opinions nouvelles. Voilà ce qu'on ne saurait trop redire, car c'est une utile leçon! Ses mœurs, depuis longtemps, ne le cantonnaient pas, comme on l'a fort injustement écrit, dans la Bohème qu'il avait chantée.

 

Amoureux des champs, comme tous les poëtes nés dans les fanges de Paris, il vivait le plus souvent à Marlotte, à l'ombre des grands bois de Fontainebleau, d'une vie simple, entre toutes, paisible et cachée. A Paris, il allait volontiers dans quelques maisons choisies, où il se montrait fort reconnaissant des attentions dont il était l'objet. Il travaillait, je le répète, beaucoup plus qu'on ne le croit; mais, comme il avait le respect de l'art, il mettait un soin scrupuleux à tout ce qu'il écrivait, il produisait difficilement. M. Paul de Saint-Victor n'a fait que lui rendre justice dans ce passage, excellemment dit, d'un très-touchant article:

 

 

«Il n'accorda pas une ligne à l’art vulgaire; il ne fit jamais à la popularité de ces avances qui dégradent. Ce poëte de la Bohème était le plus consciencieux des artistes. Il mettait à polir une phrase le soin qu'un lapidaire mettait à tailler un bijou. Une nouvelle à la main, jetée dans le courant du journal, lui coûtait souvent toute une nuit de veilles; la moindre de ses flèches était ciselée. Sa vie souffrait de cette production si laborieuse et si lente; mais il préférait la gêne à l'imperfection volontaire. La nécessité même, qui force si souvent la plume du poëte à courir comme un outil vulgaire et rapide, ne lui arracha jamais une page ébauchée.

 

»C'est pourquoi son œuvre lui survivra. Le fini, en littérature, préserve et protège.»

 

 

En rapportant ce jugement, dont j'approuve les conclusions de grand cœur, j'ai l'air d'être en contradiction avec moi-même, mais en apparence seulement. Je veux dire que les œuvres de Murger qui resteront, seront précisément celles dont on s'occupe le moins aujourd'hui. On a parlé beaucoup de sa poésie. Il était poëte, sans contredit, en prose comme en vers; poëte souvent inspiré, presque toujours ému, et dont l'émotion paraît d'autant plus touchante qu'elle essaye de se railler elle-même. Dans ses pages les mieux réussies, on entend les vibrations de la lyre, mais ses vers dont la critique ne disait presque rien, ses vers qui faisaient sa consolation et son espérance, ses vers sont certainement supérieurs à sa prose. Ils sont écrits dans une meilleure langue, et plus sincère. On sent que la poésie est sa meilleure confidente, la plus intime, celle à qui il ne cache rien, ni ses joies, ni ses douleurs, ni ses amertunes surtout. C'est là où on le retrouve tout entier, et où la postérité devra le chercher et le reconnaître, plutôt que dans les commentaires et dans les récits en apparence les plus enthousiastes, sur son œuvre et sur sa personne.

 

Que le lecteur me permette de lui citer, pris au hasard, dans ses œuvres d'autrefois, et dans un volume auquel il mettait la dernière main, quand la mort est venue frapper a sa porte, quelques pièces et quelques fragments de pièces des poésies de Murger. Rien ne peut mieux le faire connaître.

 

 

Comme mi enfant de Bohème,

Marchant toujours au hasard,

Ainsi, je marche de même

Sur le grand chemin de l’art.

 

Et pour bâton de voyage,

Comme le bohémien,

J'ai l'espoir et le courage:

Sans cela je n'aurais rien.

 

 

Il n'aura jamais autre chose. Cela lui suffit pour traverser les déceptions les plus amères, les trahisons les plus odieuses.

 

Quand le cœur blessé saigne d'une façon trop douloureuse, il appelle l'ironie à son aide. Et dans cette ironie vengeresse, le poète met parfois toutes les grâces de son esprit, tout leur charme et toutes leurs séductions. Parfois aussi elle prend un accent superbe et altier. Quoi de plus fier que cette malédiction adressée à une femme sans cœur; mais quoi de plus touchant aussi et qui montre mieux toute l'étendue et toute la profondeur de la plaie!

 

.   .    .    .    .    .    .    .    .    .    .    .    .    .

 

Je lègue sans retour ma fortune et mon bien

A celle dont le nom aux lèvres me revient

Comme un miel fait de plante amère.

 

Vous la reconnaîtrez à ses cheveux ardents

Comme un soleil du soir qui se couche dedans

La pourpre et For d'un ciel d'orage.

 

Peut-être en la voyant vous découvrirez-vous.

J'ai devant si beauté, vu plier des genoux

Qui ne prodiguaient pas l'hommage.

 

Vous lui direz ma mort, et que c'est samedi

Qu'on doit me mettre enterre, onze heures pour midi,

Mais si dans sa claire prunelle

Une larme tremblait, rien qu'une seulement,

Vous pourriez déchirer en deux le testament;

Alors, ce ne serait plus elle.

 

 

Cette même pièce intitulée le Testament, est écrite presque entièrement sur le même ton.

 

 

Peut-être aurais-je pu traîner jusqu'au printemps

Si j'avais voulu prendre encore de temps en temps

Quelque tisane brevetée;

Mais j'aime autant partir avant le carnaval,

Si je tardais, ma mort ferait manquer le bal

Où ma maîtresse est invitée.

 

Un architecte habile a fourni le devis

D'un tombeau dessiné par mon frère, — un lavis

D'enere de Chine, — une aquarelle.

Et d'ici vous pouvez entendre le marteau

Du funèbre tailleur qui me cloue un manteau

Dont la mode reste éternelle.

 

D'ailleurs tous mes parents ont commandé leur deuil,

Les hommes au Cyprès, les femmes chez Chevreuil,

Et dans le passage du Caire

On imprime trois cents billets de faire part,

Que mes amis diront avoir trouvé trop tard

Dans la loge de leur portière.

 

 

Ses amis n'ont pas dit cela. Ils ont suivi pieusement et en grand nombre le cercueil du poëte, mais ces vers montrent bien de quoi était faite la prétendue gaieté de Murger.

 

Je ne sais rien de plus navrant que cette autre pièce qu'on va lire; je ne sais rien non plus qui exprime avec plus de naïveté et de force l'amer découragement qui suit les heures solitaires abandonees, les heures où tout espoir s'en va de l'horizon.

 

 

Qui frappe à ma porte à cette heure?

— Ouvre, c'est moi. — Quel est ton nom?

On n'entre pas dans ma demeure

A minuit ainsi sans façon!

 

Quel est ton nom? — Je suis la gloire,

Je mène à l'immortalité.

— Passe, fantôme dérisoire.

— Donne-moi hospitalité.

 

Je suis l’amour et la jeunesse,

Ces deux belles moitiés de Dieu.

— Passe ton chemin, — ma maîtresse

Depuis longtemps m'a dit adieu.

 

— Je suis l'art et la poésie,

On me proscrit; vite, ouvre. — Non!

Je ne sais plus chanter ma mie,

Je ne sais même plus son nom.

 

— Ouvre-moi, je suis la richesse,

Et j'ai de l'or, de l'or toujours;

Je puis le rendre ta maîtresse.

— Peux-tu me rendre no? amours?

 

— Si tu ne veux ouvrir ta porte

Qu'au voync;eur qui dit son nom,

Je suis la Mort, ouvre; j'apporte

Pour tous tes maux la guérison.

 

— Entre chez moi, maigre étrangère,

Et pardonne à ma pauvreté.

C'est le foyer de la misère

Qui t'offre l’hospitalité.

 

Je l'attendais, je veux le suivre,

Où tu emménageras j'irai,

Mais laisse mon pauvre chien vivre

Pour que je puisse être pleuré.

 

 

Je voudrais pouvoir citer davantage, mais la place me manque. Terminons par ce sonnet, spirituel et cruellement railleur, sous des apparences d'enjouement, qui doit servir de préface à son dernier volume.

 

 

Ami lecteur, qui viens d'entrer dans la boutique

Où l'on vend ce volume, et qui l'as acheté

Sans marchander d'un sou, malgré son prix modique,

Sois béni, bon lecteur, dans ta postérité;

Que ton épouse reste économe et pudique,

Que le fruit de son sein soit ton portrait flatté

Sans retouche; — et, pareille à la matrone antique,

Qu'elle marque le linge et fasse bien le thé.

 

 

Que ton cellier soit plein du vin de la comète!

Qu'on ne t'emprunte pas d'argent, — et qu'on t'en prête!

Que le brelan te suive autour des tapis verts.

Et qu'un jour sur ta tombe, en marbre de Carrare,

Un burin d'or inscrive — hic jacet — l'homme rare

Qui payait d'un écu trois cents pages de vers.

 

___

 

Encore un mot sur l'homme.

 

Murger avait le cœur simple et bon. Il aimait sérieusement ses amis, et je crois, ne détestait personne. Je n'ai pas connu d'homme moins envieux que lui, mieux satisfait du succès des autres. Jamais ou presque jamais il ne se servit de son esprit, pourtant si aiguisé, et dont il pouvait se faire une arme redoutable et cruelle pour railler le talent ou les œuvres de ses confrères. On aurait pu même lui reprocher une complaisance excessive. Moi-même un jour, je le gourmandais de l'espèce d'éclectisme avec lequel il prodiguait sa bienveillance à tout le monde; il me répondit en alléguant combien il était difficile d'écrire un livre, si médiocre qu'il pût être.

 

J'ai eu occasion de dire qu'il avait du courage. Il en avait un très-grand, dont il no faisait pas montre, et qu'il cachait presque sous des apparences très-douces, tres-placides. Ce n'était pas précisément le courage de l'action, mais celui de la résistance. Il savait supporter les coups les plus rudes du sort sans faiblir, avec un grand calme et un grand respect de lui-même. Le médecin qui le soignait avec une très-grande sollicitude, disait qu'il devait souffrir depuis longtemps (tout le monde pourtant l'ignorait), et qu'il lui avait fallu une grande énergie pour ne pas succomber plus tôt. Cette énergie ne l'abandonna pas dans la maladie; elle le soutint jusqu'au bout. La souffrance n'éteignit pas en lui un seul instant les grâces et les finesses de l'esprit; l'esprit était le plus fort, il dominait la souffrance. La veille même de sa mort, il faisait des mots.

 

S'adressant à un ami qui lui demandait ce qu'il ressentait:

 

— Je suis si faible, lui dit-il, qu'une mouche pourrait sans danger m'envoyer ses témoins.

 

Pendant presque tout le temps de sa maladie, il ignora le danger de sa situation. Il ne vit venir l'instant suprême qu'une demi-heure avant de rendre le dernier soupir. L'aspect de l'inexorable dénoûment ne le fit point faiblir.

 

Un camarade qui allait le quitter lui tendant la main, Murger la saisit avec force.

 

— Au revoir, lui dit le visiteur.

 

— Non, adieu! répondit Murger.

 

Ce furent ses dernières paroles.

 

 

Pendant sa maladie, Murger fut l'objet de soins constants et assidus de la part d'amis anciens et éprouvés, et surtout de la part d'une personne qui, depuis plusieurs années, avait lié son existence à la sienne. Le dévouement sans bornes de cette amie, aussi son courage, qui la faisaient vaincre et dompter sa douleur, lui ont valu l'estime et les sympathies de tous ceux qui ont connu Murger, c'est-à-dire do tous ceux qui l'ont aimé.

 

Murger laisse un roman commencé pour la Revue des Deux-Mondes; — une nouvelle, le Bracelet de Chanvre, destinée au Moniteur; — une comédie commencée avec Siraudin, tirée des Vacances de Camille; — un vaudeville destiné au Gymnase, intitulé Je travaillerai lundi, et un drame, les Paysans, reçu à correction au théâtre de la Gaîté, tiré d'Adeline Protat et du Sabot Rouge.

 

Nous avons vu qu'il laissait en outre un volume de vers. Ce volume, intitulé Récits d'hiver, est en ce moment sous presse.

 

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Murger était chevalier de la Légion d'honneur depuis 1858.

 

 

 

FIN


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Paris.— Imp. de la Librairie Nouvelle, A. Bourdilliat, 15, rue Breda




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